QUI SONT LES CHAMANS?

Le chaman évolue dans un monde parallèle, une quatrième dimension. Une sorte d’univers à la Lewis Carrol dans Alice au Pays des Merveilles.

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The Meeting. ©Marti Fenton .
Le chamanisme, la plus vieille forme de religion observée depuis l’aube des temps, revient en force en Occident dans les milieux des Nouveaux Mouvements Religieux et de l’ésotérisme populaire. Ce savoir ancestral pratiqué par les Peuples Premiers attire potentiellement des personnes en « recherche spirituelle » déçues par la spiritualité occidentale. Parler du chamanisme n’est pas facile si on veut saisir l’esprit culturel des Peuples Premiers différent de la pensée occidentale.
 
Les peuples chamaniques respectent les puissances naturelles, et pour eux, les animaux, les pierres, les arbres et les plantes sont des entités vivantes porteuses dune âme. Une forme d’intelligence de la nature.
 

 

Comme l’a écrit le célèbre anthropologue Claude Lévi-Strauss:
« Le monde animal et le monde végétal ne sont pas utilisés seulement parce qu’ils sont là, mais parce qu’ils proposent à l’homme une méthode de pensée.» 
C’est le principe même de l’animisme où la sorcellerie et la magie sont omniprésentes. L’univers du chaman est a-causal et le chamanisme est fondé sur la certitude qu’il existe un espace surnaturel auquel il peut accéder grâce à la magie opérative. Le chaman évolue dans un monde parallèle, une quatrième dimension. Une sorte d’univers à la Lewis Carrol dans Alice au Pays des Merveilles. La pensée du chaman se situe hors de la logique cartésienne et elle se compose d’un réseau sensible tissé de symboles, de mythes et de signes tapis dans la mémoire et les coins et recoins de l’inconscient individuel et collectif. La mythologie et le légendaire sont le quotidien des chamans; une catégorie d’hommes, plus rarement de femmes, qui vivent les mythes dans leur psyché.
 
Au XVIII siècle, les premiers observateurs de ces cultures ancestrales ont taxé ces personnes-qui-croient-aux-esprits et aux-mondes-parallèles de fous et d’épileptiques. Le génie de ces cultures a été de convertir la folie en vocation sociale. Les chamans suivent une initiation qui leur permettent d’acquérir ce statut social reconnu par  leur communauté. Les premiers observateurs les ont éreintés de commentaires désobligeants. Le Russe Krivosapkin les décrits en 1861 comme des malades mentaux. Son compatriote Borogaz parle de sélection naturelle des individus les plus nerveusement instables. Un certain Ake Ohlmarks, en 1939, parle « d’hystérie arctique » causée par le froid polaire, la solitude désertique et le manque de vitamines.
 
L’image du chaman sera par la suite réhabilitée, voire encensée. Alfred Metraux constate que chez les Indiens du Brésil, de Guyane et des Antilles, le chaman se recrute parmi les personnes prédisposées au mysticisme, voire instables; le statut de chaman permet de les définir socialement. Les actes du chaman sont guidés par un rapport particulier avec le sacré, le numineux décrit par Carl.Gustav Jung, la religiosité. Les chamans affirmaient aux premiers observateurs avoir, au cours de leur initiation, eu leur « Soi originel » remplacé par un « Soi spirituel »qui leur confère des Pouvoirs: le secret des pierres, des animaux, la capacité de parler avec les morts, de pratiquer le voyage astral et autres talents. Ce qui différencie le chamanisme de la parapsychologie, c’est la dimension environnemental et culturelle qui interagit sur l’action du chaman et son groupe partageant les mêmes croyances sur l’organisation du Monde, et les rapports entre le monde végétal et animal évoqué plus haut. 
Au sujet de ces relations « fusionnelles » entre les animaux et l’homme, Claude Levi-Strauss a raconté ce mythe : « Jadis les chèvres étaient des êtres de même nature que les Indiens; elles prenaient l’apparence animale ou humaine à volonté. Les Indiens le savaient; raison pour laquelle ils continuent d’observer des rites spéciaux quand ils tuent une chèvre, ou bien un ours noir ou  un grizzly qui ont aussi cette double nature.»
 
Le chaman entre en contact avec les esprits et les divinités par un ensemble de rituels qui lui permettent  de soigner ou d’obtenir les  faveurs des dieux ou des morts. Sa fonction est de négocier, de commercer avec les esprits bénéfiques ou maléfiques dans les mondes célestes et infernaux. À cette fin, le chaman doit se couper momentanément du réel et entrer en transe.
 
Cet État Modifié de Conscience Chamanique selon M.Harner est décrite dans toutes les cultures chamaniques sous divers noms: vol chamanique, vol magique, voyage en esprit, voyage chamanique. Durant la transe, le chaman a des visions, des images oniriques et prégnantes qui lui permettent de voir ce qui se passe dans ces mondes parallèles. Le double (ou l’âme) du chaman quitte le corps pour entreprendre des ascensions célestes mais il visite également les régions infernales pour ramener l’esprit du malade capté par les forces maléfiques.  
 
 L’entrée en transe se fait par l’entremise d’une mise en scène théâtrale où la musique y est omniprésente. Les rituels se composent de chants, de psalmodies, de danses au tempo répétitif (lent ou accéléré) avec (presque toujours) un tambour, l’instrument emblématique. Afin d’intensifier la transe, certaines sociétés tribales consomment socialement des drogues dans un contexte rituel et sacré à des fins visionnaires ou exorcistes. Pour les peuplades sibériennes, c’est l’anamite tue-mouches, au Mexique le peyolt, et le nonda et le panade en Nouvelle Guinée. Dans le cadre des cultes Bwiti, l’iboga, un bois sacré, est utilisé au Gabon. La liane des morts, l’ayahuasca, est le breuvage sacré d’Amazonie. Quoi qu’il en soit, la prise de la drogue est cultuelle et remplit une fonction bien particulière. Comme les Indiens Guajiro (Venezuela) qui considèrent la drogue comme une substance qui leur permet d’aller de l’autre côté du miroir, et qui est un vecteur capable de les transporter dans cet univers a-causal.
 
Carlos Castaneda a popularisé cet univers dans ses livres à grand succès. On sait aujourd’hui que son best-seller « L’herbe du diable et la petite fumée » présenté comme une enquête ethnologique est une construction littéraire. Mais il a fait rêver toute une génération de la contre-culture, et pour cela on ne lui en veut pas car il fait encore voyager l’imaginaire de ses lecteurs. Dans ses livres Carlos Castaneda y raconte son initiation avec Juan Mati, un sorcier yaqui dont il fut pendant six années l’apprenti. Durant cette période initiatique, il expérimenta divers états de conscience et prit les hallucinogènes de la tradition mexicaine. C’est sacrément bien documenté pour une création littéraire! Charlatan ou pas, Carlos Castaneda inaugure le néo-chamanisme des années 70 en pleine période de la contre-culture américaine.
Des anthropologues dont notamment Michael Harner, avec son étude des Jivaros et une approche comparative de diverses traditions chamaniques, va contribuer à cet engouement des pratiques chamaniques en Occident à la suite de la parution de son livre : The Way of the Shaman (titre français : Chamane) en 1980. Il qualifie son approche de « core-shamanism », c’est-à-dire « chamanisme fondamental »; c’est une approche regroupant des techniques transcendant les contextes culturels spécifiques. La bien-pensance a reproché à Michael Harner d’inciter à la prise d’hallucinogènes façon new âge et contre-culture; force est de constater que ses travaux anthropologiques font partie de la littérature anthropologique de référence, et qu’ils sont de bonne facture.

 

Aujourd’hui, le chamanisme est victime de son succès et est détourné à d’autres fins. Après avoir lu des livres ou assisté à des conférences, certaines personnes sont tellement enthousiastes qu’elles veulent suivre cette voie et tombent sous la coupe de pseudo-chamans, de bons Occidentaux comme vous et moi. Ces charlatans proposent des stages de chamanisme qui  ne sont que de pâles imitations de rites chamaniques, et qui sont surtout un méli-mélo de syncrétisme new-agiste. Le chamanisme devient alors une pratique douteuse de psychothérapie. Folklorique ou effet placebo. S’il n’y pas de mise sous emprise chimique et mentale, ce n’est pas grave, mais ces pratiques sont dangereuses lorsqu’elles sont conjuguées à la drogue. 

Les traditions les plus dévoyées sont celles qui utilisent des drogues dans leurs rituels, aux fins de mettre sous emprise chimique. La plus en vogue est celle de l’Amazonie avec son hallucinogène puissant l’ayahuasca, le Vin des Morts. Ce breuvage est la médecine traditionnelle des chamans d’Amazonie, les Ayahuasqueros, pour soigner les populations locales. La prise de l’ayahuasca se limite au cercle restreint de l’Amazonie. Mais l’ayahuasca est l’objet d’un tourisme hallucinogène inquiétant qui en a laissé plus d’un sur le carreau, esquintant la psyché et qui peut s’avérer parfois mortel. Pourquoi?

Les effets pharmacologiques de l’ayahuasca sont analogues à ceux du L.S.D, la molécule chimique de référence découverte accidentellement par le suisse Albert Hoffman. Mais chut! Silence radio de la part des pseudo-chamans qui se gardent bien de le dire à leurs adeptes à qui ils font prendre cette drogue. Ils leur présentent comme une médecine alternative censée guérir toutes les maladies physiques et mentales. D’autres drogues sacrées font aussi l’objet d’un racket comme l’iboga, le L.S.D africain, de la tradition des Bwitis qui talonne l’ayahusca.

Sources: 
Chamanes au fil du temps, Francis Huxley Jeremy Narby, Albin Michel
 Claude Levi-Strauss, Le Cru et le Cuit, Plon, 1964Hallucinogènes et Chamanisme, Michaël Harner,  Terra Magna, 1992
Les Jivaros,: les cascades sacrées, Michael Harner, Poche

Vidéo de danse traditionnelle amérindienne