IL ÉTAIT UNE FOIS L’ÉVEIL, UNE HISTOIRE DE PANDÉMIE.

Dans les années 60, le neurologue Oliver Sacks va s’intéresser à ces survivants de l’encéphalite léthargique. il leur a consacré le livre « L’Éveil » et également tout un chapitre détaillé dans son livre testament « En mouvement, une vie ».

Image du film L’Éveil (1990)

Le SARS-COV-2 continue à flamber sur tous les continents. Plus de 530000 dans le monde. Les États-Unis sont le pays le plus touché avec 129 584 décès pour 2.818 588 cas. Après eux, les pays qui payent le plus lourd tribut sont sont le Brésil avec 63 174 morts, le Royaume-Uni avec 44 198 morts, l’Italie avec 34 854 morts, et la France avec 29 893 morts. Et le gouvernement français parle de nouveau de confinement ciblé cette fois-ci! Il y aurait 86 clusters en France même si le solde reste négatif en réanimation. « Quatre régions (Ile-de-France, Grand-Est, Provence-Alpes-Côte d’Azur, Hauts-de-France) regroupent 73% des patients hospitalisés en réanimation».

C’est un lieu commun de dire que le SARS-Co2 n’est pas la première pandémie mondiale! Qui n’a pas entendu parler de la fameuse grippe espagnole qui a marqué l’inconscient collectif de ceux vécu nos aïeux, responsable de 25 à 50 millions de morts durant la première guerre mondiale causée par une mutation redoutable du virus en circulation H3N8 de la grippe, et qui contrairement à la Covid-19 dont l’âge de mortalité se situe autour 82 ans frappaient surtout les jeunes adultes de 25 à 29 ans. La grippe espagnole est aujourd’hui largement documentée et il existe moult articles de vulgarisation acceptables.

Ce que l’on sait moins, c’est qu’elle a coïncidé en 1916 avec l’épidémie d’encéphalite léthargique qui s’est manifesté entre 1915 et 1926. Des épisodes léthargiques vont être observés à Verdun en 1916 sur près de 64 soldats pris d’une irrésistible envie de dormir où qu’ils soient, quoi qu’ils fassent. Cette étrange épidémie va se répandre comme une trainée de poudre et les hôpitaux vont se remplir de ces étranges dormeurs. En 1918, 500 cas vont être recensés en Europe. À Vienne, le neurologue Constantin Von Economico va se pencher sur cette étrange maladie dont les épisodes de sommeil ne sont pas les seuls symptômes. Les patients peuvent être atteints de tics, les yeux paraissent déconnectés du cerveau. Près de la moitié d’entre eux meurent d’une paralysie de leur système respiratoire. Le neurologue Constantin Von Economico va déterminer qu’il s’agit d’un gonflement du cerveau qui suscite l’endormissement, l’hypothalamus , la partie du cerveau responsable de l’éveil et de l’endormissement est hypertrophié. Les épisodes léthargiques ne sont pas les seules manifestations infernaux de cette maladie qui peut survenir à retardement après une rémission. Il a été observé des tics, des hoquets, des sautillements ou des tremblements invalidants incitant au suicide. Bradykénie ou akinésie. Et la maladie de Von Economico n’épargne pas les enfants qui modifie le comportement de ces enfants qui peuvent devenir agressifs, violents et hystériques et plonger dans un coma irréversible.

Dans les années 60, le neurologue Oliver Sacks va s’intéresser à ces survivants de l’encéphalite léthargique. il leur a consacré le livre l’Éveil et également tout un chapitre détaillé dans son livre testament « En mouvement, une vie », intitulé L’Éveil ». En 1966, à l’hôpital Beth Abraham dévolu aux malades chroniques, Oliver Sacks allaient prendre en charge 80 survivants de la pandémie d’encéphalite léthargique. Il les décrit comme « englués dans des états profondément parkinsoniens ou dans des postures catatoniques sans être inconscients; leur conscience s’étant figée au moment de l’apparition de la maladie. Certains de ces patients étaient dans le même état depuis 30 ans ou 40 ans, et l’ hôpital de Beth Abraham avait été ouvert pour les accueillir. Si ces hommes et ces femmes semblaient emmurés en eux-mêmes tels des statues, le personnel infirmier ne doutait pas un seul instant que leur psyché était intacte. Lors de moments brefs, certains patients alors incapables de marcher ou de chanter, s’animaient avec la musique. Chaque pensionnaire était différent et cela étant du au fonctionnement du cerveau aux niveaux les plus primitifs. Oliver Sacks évoque leurs comportements en les qualifiant de « préhistorique voire pré-humains. …des comportements fossiles, des vestiges darwiniens.»

Selon une approche clinicienne et holistique (scientifique, psychologique et existentielle), Oliver Sacks observait minutieusement tous ces patients méprisés par ses confrères, prenait des notes et les filmait. Il lui est venu petit à petit l’idée de leur consacrer un livre qui sera d’ailleurs publié quelques années plus tard sous le titre de l’Éveil. Mais l’aventure ne faisait que commencer avec ces patients post-encéphaliques! Ils étaient délaissés par leur famille et leurs dossiers médicaux dataient des années 1920/1930; ceci pour démontrer que les connaissances médicales de l’époque avaient été sans espoir pour les malades de cette terrifiante pandémie reléguée aux oubliettes.

À la fin des années 50, suivant l’état des connaissances médicales de l’époque, il avait été établi que le cerveau parkinsonien souffrait d’une carence en dopamine (un neurotransmetteur) grâce aux travaux du scientifique suédois Arvid Carlsson. La science médicale de l’époque pensait qu’en augmentant le taux de dopamine chez les malades parkinsoniens, leur état pouvait s' »améliorer. La L-Dopa, médicament précurseur de la dopamine (transformé en dopamine dans le cerveau) suscite d’immenses espoirs en augmentant le taux de dopamine dans le cerveau. Oliver Sacks cite les résultats remarquables du Georges Cotzias qui prescrit des doses importantes de L-Dopa chez les Parkinsoniens. Les horizons des Parkinsoniens vont s’élargir avec cette nouvelle molécule d’ailleurs toujours prescrite.

Il vient à l’idée d’Oliver Sacks que la L-Dopa pourrait être administrée à certains de ses patients post-encéphaliques dont certains états font penser à des Parkinsoniens. Le neurologue a pesé le pour et le contre, en se demandant si ce médicament ne risquait pas de dégrader l’état de ses patients ou d’avoir des effets secondaires inconnus.

Après l’accord de la FDA, le premier essai en double aveugle a lieu en 1967. 6 patients reçurent le placebo et les autres la L-Dopa durant 90 jours. 50 % d’échec démontrant que la L-Dopa n’avait aucun effet placebo.

Face à ces résultats décevants, il proposa de la L-Dopa à tous ses patients post-encéphaliques. Des patients qui étaient jusque là quasi inanimés s’éveillèrent durant l’été 1969, mais des effets secondaires et des complications eurent lieu et rendaient le traitement incontrôlable, et ce malgré l’ajustement de posologie.

Ce qui était frappant est que ces éveils sous L-Dopa étaient vraiment complets: physiques, intellectuels, perceptuels et émotionnels. Contredisant ainsi tous les concepts de la neuro-anatomie de l’époque. Pour Oliver Sacks , ces éveils montraient les limites de l’approche purement médicale et pharmacologique, et la dynamique propre à l’action d’un médicament chez les post-encéphaliques. ces éveils montraient quelque part la jonction entre le neurologique et le psychologique. Malgré les demandes de la FDA, il fut impossible à Oliver Sacks de faire des rapports circonstanciés sur les symptômes et réactions engendrées par l’administration de L-Dopa, il ne put que filmer et prendre des notes. Cela n’empêcha Oliver Sacks de trouver une approche novatrice pluridisciplinaire avec des psychologues, musicothérapeutes, travailleurs sociaux, orthophonistes pour tenter d’expliquer ces éveils.

En 1970, Oliver Sacks fit publier ces lettres dans The Lancet, et elles reçurent un accueil favorable par ses confrères; sur l’instigation du directeur médical de Beth Abraham, il publia dans le JAMA sous forme de statistiques les effets globaux de la L-dopa sur 60 patients l’ayant pris un an. Cette publication fut vivement critiquée dans un numéro spécial où ses confrères parlèrent de « divagations ». D’aucuns lui reprochèrent même de publier des informations susceptibles « de réduire l’efficacité de la L-Dopa en perturbant l’optimisme thérapeutique indispensable au traitement ». Oliver Sacks n’a pas pu répondre dans ce numéro spécial sur la sensibilité différente des post-encéphaliques de celle des Parkinsoniens à la L-dopa.

Mais il n’avait pas dit son dernier mot à ce sujet! En 1972, il publia dans un format «orthodoxe», une description des effets indésirables de la L-dopa chez ses patients atteints post encéphaliques et de démence, relatant que tous ces individus avaient développé les manifestations suivantes: «chorée, akinésie, psychose délirante ou stupeur / coma». Ces réactions sont survenues dans une moindre gravité chez les patients post-encéphaliques sans démence. Sacks et ses collègues ont réaffirmé la prudence de prescrire la L-dopa et a contre-indiqué son utilisation chez les patients déments 11 .

Avec son livre l’Éveil dont la publication fit l’objet de nombreuses tribulations, Oliver Sacks fut le lauréat 1974 du prix Hawthorden. Aucune recension dans les revues médicales sauf dans l’éphémère revue British Clinical Journal qui qualifia cette absence de réaction d’étrange mutisme de la profession. Un documentaire sur les patients, héros de l’Éveil fut tourné par Duncan Dallas en septembre 1973 avec la musicothérapeute de Beth Abraham, et il fut projeté en 1974 en Angleterre. Le seul héritage filmé sur les éveils de ces patients post-encéphaliques.

Je vais conclure ce post par une citation empruntée sur la recension que j’ai fort appréciée du livre l’Éveil trouvée sur le blog littéraire et passionné de Christine du « petit blogue sans prétention d’une lectrice compulsive » : « Et nous pouvons dire du parkinsonien que ses règles et horloges intérieures sont toutes faussées – comme dans le célèbre tableau de Salvador Dali représentant une multitude de montres dont les aiguilles avancent à des vitesses différentes et indiquent chacune des heures contradictoires (ce tableau est peut-être une métaphore du parkinsonisme: Dali le peignit à l’époque où il commençait à souffrir de troubles parkinsoniens). 

Vidéo de personnes souffrant d’encéphalite post-léthargique

COMMENT LE NET CHANGE NOS COGNITIONS ET NOS RELATIONS AVEC AUTRUI.

La Psychologie des foules de Gustave le Bon est applicable aux réseaux sociaux. Les Facebookiens peuvent être assimilés à une foule, et se comporter comme telle sur de nombreux points.

©Gaetino Motisi (Palerme) https://gaetanomotisi.com/store/

Dans les années 60, le sociologue canadien Marshall Macluhan constatait déjà l’impact des médias sur nos perceptions sensorielles. Selon leur nature (radio, journaux, télévision et écrans divers), nos sens réagissent différemment. Il faut les concevoir comme des extensions de nos sens. Ainsi, le livre est le prolongement de l’œil, le téléphone et les écrans divers sont celui du système nerveux. Les médias fournissent la substance de la pensée, mais ils façonnent aussi les processus de la pensée. Ils agissent sur nos cognitions.  Aujourd’hui, après le livre, la radio et la télévision, c’est l’internet qui règne en maître. M.Macluhan a élaboré deux concepts phares. Le premier est que ce n’est pas le contenu qui affecte la société mais le canal de transmission lui-même, et le deuxième est la notion de village global. Nous faisons tous partie d’un village mondial façonné par aujourd’hui par le net, et en cela, il a modifié nos rapports aux autres et à notre environnement.

Internet modifie indiscutablement nos circuits cérébraux constate par Nicholas Carr dans son essai Internet rend-il bête?

« l’écran inonde littéralement notre cerveau, et ce des heures durant. Nous sous-estimons le temps que nous passons sur internet, nous sous-estimons la gymnastique cérébrale que cela demande. Et pour ma part, je suis persuadé que je ne pense pas de la même façon qu’avant.

Le psychiatre Serge Tisseron rejoint sur ce point Nicholas Carr: « L’utilisation des médias sociaux serait responsable de la diminution de la pensée réflexive quotidienne ordinaire.»

Clay Shirky parle de « Social Media Fatigue ». Un concept à ne pas négliger si nous passons beaucoup de temps derrière l’écran, sur les réseaux sociaux notamment.

Plus que l’abondance d’informations qu’il faut dénoncer, c’est plutôt l’incapacité de notre cerveau à filtrer les informations. Il ne double pas de capacité tous les 18 mois comme les puces informatiques. Il n’y pas encore d’études sur la façon dans l’utilisation d’Internet affecte certains de nos cognitions, comment certaines aires de notre cerveau sont modifiées. Quelques études sur les jeux vidéo évoquent des changements dans les régions du cerveau responsables de l’attention et du contrôle, sur les impulsions, un impact sur le circuit de récompense et une perte de contrôle. Tout ceci en relation avec une addiction. Une étude sur le jeu vidéo internet montre qu’il y a incontestablement des effets multiples et complexes sur la cognition et le développement du cerveau chez l’adolescent, sans comorbidité psychiatrique.

Devant un écran, c’est l’œil qui est mis à contribution. Le temps de traitement d’une information visuelle a augmenté de 30% sur un écran. Et il ne faut pas sous-estimer la plasticité cérébrale, c’est à dire la capacité d’adaptation et de changement de notre cerveau.   Internet et les réseaux sociaux modifient notre façon de penser, de réagir et d’interagir avec l’autre, et ils affectent en tout cas notre concentration. Plus on est derrière un écran, plus on doit lutter pour rester concentré sur de longs morceaux d’écriture. Notre pensée deviendrait-elle morcelée? Fragmentaire si notre pensée est moins linéaire ?  

Sans être un parfait Geek, nos habitudes ont changé avec la banalisation de la Toile. Avant, les contenus informatifs ou culturels étaient identifiables. Internet est un hypermédia immédiatement accessible en quelques clics, et ses hyperliens renvoient un écho sans fin d’informations à notre cerveau, jusqu’à saturation. À coté du temps passé derrière les écrans, nous lisons moins de livres, nous n’envoyons plus de courrier par la poste, et avec son corollaire, nous n’en recevons plus. Nous consacrons une grande partie de notre lecture à des mails, SMS ou sur le net. Nicholas Carr insiste sur les effets délétères de cette obésité de l’information : « là où le livre et la lecture profonde nous enrichissaient, la fréquentation de l’hypermédia Internet nous affaiblit en « éparpillant notre concentration » sur des choses les plus souvent sans intérêt autre que, justement de nous distraire.»  

Nous consommons des mots dans un état de distraction du fait que notre cerveau est en mode multitâche, et se met en mode paresseux. Lorsque nous lisons un livre, nous nous mettons dans une situation passive, permettant à l’esprit de se concentrer sur les mots, au lieu de voir constamment comme on le fait sur le net, de zapper dès que l’on a lu trois lignes, tout ça pour chercher s’il y en a de nouveaux, et peut-être des meilleurs, pensons nous dans notre fond intérieur. Et les hyperliens sont des puits sans fond.  

Or, notre cerveau n’est pas multitâche, et c’est scientifiquement prouvé. Chacun  des hémisphères ne peut traiter qu’une seule tâche à la fois. Le cerveau n’est pas en mesure de réaliser plusieurs tâches en même temps. En fait, plusieurs zones vont s’activer en même temps, mais le cerveau ne traitera qu’une seule tâche à la fois. La zone préfrontale, située à l’avant du cerveau, assure une forme de coordination et de planification, un peu comme un commutateur permettant au cerveau de passer d’une tâche à l’autre en quelques 100 millisecondes (soit 0,1 seconde).On ne peut pas coordonner plus de deux activités à la fois. L’homme-orchestre n’existe pas!

Mais qu’entend-on par tâche?
C’est un comportement maîtrisé et intentionnel qui nécessite de la concentration. Au moment d’exécuter  la tâche, la personne  doit avoir l’objectif de son geste. On n’entend pas par-là des automatismes, comme par exemple écouter la musique en bruit de fond en lisant un livre. Les deux supports ne sollicitent pas les mêmes sens. L’écriture est considérée comme une tâche unique. Lorsqu’on rajoute une tâche à une autre, au delà de trois, on est plus enclins aux erreurs et on est moins réactifs.

Le cerveau va prendre l’habitude de compter sur les sollicitations perceptives, externes pour relancer sa vigilance. On parle d’addictions au  net et aux réseaux sociaux. Sans aller jusqu’à l’addiction, chacun de nous peut ressentir une impression une appétence, comme si le cerveau avait besoin d’avaler sa dose de web ou de visite sur les réseaux sociaux. On est boulimique d’informations sur le mode compulsif, surtout sur les réseaux sociaux.

C’est souvent masqué pas des motivations inconscientes d’aller à la recherche d’informations susceptibles d’accroître nos connaissances, ou de rompre l’ennui ou la peur de se retrouver face à face avec soi. Ou bien est-ce une nouvelle forme de consumérisme contemporain qui fait que l’on consomme du net comme tout le reste. C’est souvent vrai, mais au fond de nous, acceptons que nous perdons du temps parfois à des futilités, et ils nous empêchent d’aller vaquer à d’autres occupations en dehors du monde virtuel. 

Un mésusage du net encouragerait-il la proscrination? On peut s’interroger! C’est notre faculté d’attention qui en prend un coup. Michael S.Rosenwald qui a enquêté pour le Washington Post sur un phénomène qu’il a qualifié de « problème d’engagement », une certaine inquiétude grandit dans l’esprit de l’internaute dès lors que le message vient trop long. Les réseaux sociaux ont leurs particularités. En moins de 10 ans, les réseaux sociaux ont totalement modifié nos usages, nos interactions avec autrui. Ils font partie de notre inconscient collectif, et une partie de notre socialisation passe par eux. Nous y consacrons plusieurs heures par jour. Dar Meshi (Université de Berlin) a démontré que le noyau Accumbens est particulièrement activé chez les gros utilisateurs de Facebook. Cette zone agit comme un comparateur social, il est d’autant plus développé que nous nous connectons souvent sur ce réseau social. L’unité de mesure est le « LIKE », et qui constituent une forme monnaie d’échange affective sur Facebook, ou du moins de gratification sociale, et il vient s’intégrer dans ce que l’on nomme le circuit de récompense. Mais qu’y a-t-il de si plaisant à se comparer virtuellement à autrui. Peut-être par le fait que nous sommes des animaux sociaux, et que nous avons besoin des autres.  

La qualité de nos relations avec nos amis virtuels est-elle comparable à celle de nos amis dans la vraie vie? Dunbar avait déterminé que les êtres humains ne peuvent pas maintenir plus de 150 relations sociales. Cette limite s’applique-elle aussi à la vie virtuelle? Les capacités de socialisation ne sont donc pas décuplées sur Facebook. Il y a la fameuse concurrence des égos, en sachant que contrairement à une rencontre physique où l’on peut voir la gestuelle, les mimiques et entendre la voix de son interlocuteur, les projections sont nombreuses. Ce mécanisme de défense qui attribue à autrui des idées et des affects (désagréables ou méconnus) rend inévitable les biais de communication.

Feu, le philosophe Roger Scruton dans son livre De l’urgence d’être conservateur s’interroge sur la pertinence de nos cognitions et émotions derrière un écran: «…vivre derrière un écran est dénué de risque, et nous ne risquons rien de l’ordre du danger physique, de l’embrasement émotionnel ou de la responsabilité envers autrui lorsque nous cliquons pour entrer sur une nouvelle page…On peut débuter des relations et y mettre un terme via l’écran sans aucun embarras, en restant anonymes ou en agissant sous un pseudonyme, ou même en se cachant derrière une fausse identité. On peut décider de « tuer » son identité virtuelle à tout moment, sans rien souffrir en conséquence.» Pourquoi, dès lors, se donner la peine de pénétrer le monde des véritables rencontres, lorsque ce substitut aisé est disponible? Et lorsque le substitut devient une habitude, les vertus nécessaires aux véritables rencontres ne peuvent se développer.»

La Psychologie des foules de Gustave le Bon est applicable aux réseaux sociaux. Les Facebookiens peuvent être assimilés à une foule, et se comporter comme telle sur de nombreux points. Pour G.le Bon, «la foule est un être dénuée d’intelligence, et qui par conséquent n’élève pas les personnes la composant…Ça fait ressortir plein de mauvais côtés…il y a un côté conquérant dans le fait d’avoir des personnes en groupe. Ils vont avoir une espèce  de supériorité qu’ils vont se donner uniquement parce qu’ils sont plusieurs.» Cet aspect des foules souligné par Bon s’explique par le caractère viral des échanges sur le net, les forums, les réseaux sociaux et les plate formes comme You Tube (ou autres).  

Il y a une perte d’individualité au profit d’une collectivité. Cette perte d’individualité est renforcée par l’anonymat conforté avec les pseudonymes. On y observe la contagion des sentiments et des émotions, soit sur le versant positif (empathie, solidarité, gentillesse) ou soit négatif (haine, bashing et autres joyeusetés) qui touchent l’affect et l’émotionnel et peuvent bouleverser notre équilibre psychologique. On s’émeut lors de drames collectifs, et pour montrer son empathie, on crée des nouveaux rites collectifs en partageant des images symboliques correspondant à une célébration collective. C’est manifestement un nouveau mode de catharsis. Si Internet est une source de savoirs multiples, d’informations accessibles en quelques clics, il a aussi son lot de désinformation et de propagation des rumeurs. L’irrationnel, notamment le nihilisme rationnel peut induire en erreur nombre de ses utilisateurs.

Tout comme la foule, les membres d’un réseau social peuvent être extraordinairement influençables, crédules est totalement dépourvus de sens critique. La désinformation devint alors un de risque majeur. Les membres d’un réseau social peuvent être portés à tous les extrêmes, être influencés par des excitations exagérées, et sans argument logiques  que l’on peut observer sous forme de  manichéisme ou de clivage. 

« Un commencement d’antipathie devient aussitôt une haine féroce » (Le Bon). Cette foule virtuelle a aussi ses meneurs, et qui dans la vie réelle ne paieraient pas de mine.   Alors comment s’étonner que certaines études parlent de la dépression Facebook. Une étude révèle que plus les internautes utilisaient Facebook, plus ils étaient malheureux. Plusieurs raisons à cela. D’abord la comparaison sociale, citée plus haut, faite de compétition entre égos est source de déprime. Et également, le réseau social un impact sur le moral car il peut couper du monde réel.  Partager ses états d’âme via un statut, peut soulager si c’est occasionnel mais il peut aussi entretenir le cercle vicieux des symptômes d’un mal-être plus profond qui dépasse le simple spleen, et être un épisode dépressif majeur. Comme le souligne le psychologue sociale Ethan Kops, «en surface, Facebook semble offrir une ressource inestimable permettant de combler les demandes liens sociaux. Mais plutôt que d’améliorer la sensation de bien-être, nous avons trouvé  que l’utilisation de Facebook déclenche le résultat opposé, il l’affaiblit. »  

Les personnes sont exposées à de nouveaux risques comme la diffamation ou le cyber harcèlement. « Le caractère du cyber harcèlement se caractérise par la permanence des messages laissés sur la Toile et qui peuvent être très difficiles parce qu’ils ont été partagés des dizaines et des centaines de fois.», explique Grégory Michel, professeur de psychologie clinique et de psychopathologie. Une victime sur deux ne connaît pas son agresseur. Il est facile de créer un faux profil, et de se livrer au lynchage. Il est plus difficile à cerner que le harcèlement moral. Ce cyber harcèlement peut pousser des adolescents au suicide. Côté modifications cognitives suite à l’utilisation des réseaux sociaux, il n’y a pas d’études mais le psychiatre Serge Tisseron la compare à celle des jeux-vidéos. Alors si on se réfère à des études sur les jeux-vidéos, l’acuité et l’attention visuelles, la coordination visuelle-motrice et la mémoire à court terme augmenteraient.

Les aspects sombres de l’internet et des réseaux sociaux sont indéniables, et il faut se centrer sur les qualités offertes par ce nouvel environnement. Le net développe les pratiques d’attention concentrée et éphémère, et il nous faut simplement développer en parallèle la pensée linéaire complexe qui peut pallier à la dispersion de l’attention et favoriser la pensée paresseuse constatée par divers chercheurs.  Après tout, restons optimistes car notre conscience, et notre inconscient probablement sont adaptés au changement. C’est ce que souligne, le philosophe évolutionniste Daniel.C. Dennett: « La conscience humaine était faite pour le partage des idées –cela revient à dire que l’interface utilisateur humaine a été créée par l’évolution tant biologique que culturelle, et que son invention a répondu à une innovation comportementale à l’activité consistant à communiquer des croyances et des plans, et à comparer des notes. »

Pour en savoir plus:

http://www.huffingtonpost.fr/2012/06/27/harcelement-sur-internet-peut-on-lutter_n_1631367.html http://www.vanksen.fr/blog/tendance-4-social-media-fatigue/ http://archives.radio-canada.ca/arts_culture/medias/dossiers/323/ http://www.psychologies.com/Culture/Ma-vie-numerique/Articles-et-Dossiers/Internet-nous-rend-il-idiots/7 http://soocurious.com/fr/jouer-aux-jeux-video-change-votre-facon-de-rever/ http://lhumain.eklablog.com/citations-theorie-evolutionniste-de-la-liberte-de-daniel-c-dennett-p449499