De l’illusion du contrôle à l’esprit critique : cinq articles phares pour faire une halte, réviser nos fonctionnements et nourrir sa réflexion pendant les congés.
Nous sommes l’été, et c’est le moment de profiter de la belle saison, de ralentir le temps. Le rythme ralentit, les écrans s’éteignent un peu plus souvent, et le temps suspend son vol le temps des congés. C’est la période idéale pour lever le nez du guidon, souffler, mais aussi pour faire un petit inventaire de nos fonctionnements, de nos illusions et de nos outils.
1. Le mirage du contrôle absolu : L’ultra-solution ou comment rater sa vie avec méthode
C’est une manie moderne qui consiste à vouloir tout planifier, tout optimiser, chercher la recette qui résoudra d’un coup de baguette magique la complexité de l’existence. Et même maintenant, des modèles d’intelligence artificielle vous proposent d’organiser vos voyages, de réserver… Très bien, je suis tout à fait favorable à l’intelligence artificielle, mais un petit peu d’improvisation, ça ne fait pas de mal. Pour cela, Paul Watzlawick le rappelle : vouloir tout régenter est précisément le meilleur moyen d’aller droit dans le mur. Une piqûre de rappel salvatrice quand on a tendance à vouloir, en vacances même, s’organiser un planning de repos, de sport intense ou de visites de musées digne d’un rythme stakhanoviste. 👉 L’ultra-solution ou comment rater sa vie avec méthode👉
2. L’introspection sans concession : Faites-vous votre malheur ?
Parce qu’on peut aussi pratiquer l’introspection avec humour ! Cet article interroge notre propre part active dans notre propre malheur quotidien, surtout dans nos impasses relationnelles ou existentielles. Rejeter systématiquement la faute sur l’autre participe activement à certains de nos malheurs. L’été est le moment parfait pour mener cet audit. 👉 Faites-vous votre malheur ?L’ultra-solution ou comment rater sa vie avec méthode
3. La violence sourde des liens :L’agression relationnelle, une morsure symbolique entre femmes
Changement de registre, mais acuité intacte. On quitte un instant l’intime pur pour plonger dans les dynamiques souterraines, les micro-violences et ces « morsures » relationnelles si particulières qu’on minimise trop souvent. Une violence sourde qui traverse d’ailleurs toutes les générations, et que documentent à la fois la psychologie évolutionniste et l’éthologie. Un texte clinique et incisif pour décoder ce qui se joue parfois sous le vernis des apparences et de la bien-pensance mondaine. 👉 L’agression relationnelle : une morsure symbolique entre femmes
4. La fabrique du mirage : Lire les auras, fabrique d’une croyance
Entre ésotérisme de bas étage et dérives du « prêt-à-croire », cet article aiguise l’esprit critique. À l’heure où les vacances invitent parfois à se laisser porter par toutes les formes de pensées magiques, il est bon de rappeler comment naissent et prospèrent ces croyances qui court-circuitent la raison. Une salutaire douche froide intellectuelle.👉 Lire les auras : fabrique d’une croyance
5. La boussole et le miroir : IA : un outil pour raisonner
Enfin, comment conclure sans aborder notre rapport à cet étrange compagnon de route technologique ? Loin des fantasmes paniques ou des naïvetés béates, ce texte explore comment l’intelligence artificielle — lorsqu’elle est prise pour ce qu’elle est — peut devenir un formidable miroir pour structurer sa pensée, aiguiser sa logique et penser droit. 👉 IA : un outil pour raisonner
Voilà de quoi nourrir vos moments de calme et vos pauses au frais. Passez de très belles journées estivales, et quant à nous, on se retrouve en septembre pour de nouvelles explorations !
Le Yellow Day est-il vraiment le jour le plus heureux de l’année, ou une simple légende urbaine fabriquée pour nous faire acheter des glaces au solstice d’été ? Entre neurobiologie de la lumière et décryptage d’une manipulation marketing bien rodée.
Yellow Day : suffit-il d’acheter une glace pour être heureux ?
Aujourd’hui, c’est le Yellow Day ! Selon le calendrier médiatique, il serait le jour le plus heureux de l’année. À en croire la formule, nous devrions ce jour-là déborder de joie, oublier tous nos soucis et tout va marcher comme sur des roulettes. Un bref aperçu du paradis terrestre… qui ne dure malheureusement qu’un jour allez, admettons, quelques jour car le 21 juin, c’est le solstice d’été où les jours sont les plus longs..
Ça a tout l’air d’une plaisanterie, et pourtant, certains prennent la chose très au sérieux.
Sur le plan astronomique, le 20 juin correspond à la veille du solstice d’été, le jour le plus long de l’année dans notre hémisphère. Les civilisations anciennes ne s’y trompaient pas; elles ont toujours ritualisé cette période charnière comme un moment sacré, une célébration de la lumière.
Alors, le Yellow Day serait-il le digne héritier d’un rite ancestral lointain? La réalité est toute autre. Il s’agit d’une légende urbaine bien rodée, entretenue par notre suggestibilité collective et fabriquée de toutes pièces par le marketing.
Le Yellow Day est le pendant, et l’exact contraire du Blue Monday, ce fameux troisième lundi de janvier décrété « jour le plus déprimant de l’année » en raison du froid, de la nuit qui tombe tôt et du spleen de l’après-fêtes.
C’est le psychologue britannique Cliff Arnall qui avait établi ce faux diagnostic pour le compte de l’agence de voyages Sky Travel afin de pousser à l’achat de séjours. Rémunérée sous couvert de psychologie, cette opération marketing avait fortement déplu à ses confrères universitaires, qui y ont vu une exploitation pure et simple d’une humeur supposée collective à des fins mercantiles. Si le Blue Monday est une belle mascarade commerciale, l’opération a connu un succès phénoménal, faisant bondir le chiffre d’affaires du voyagiste.
Devant un tel succès, Cliff Arnall a récidivé en s’associant en 2005 avec la marque de glaces Wall’s pour inventer le Yellow Day, lui fournissant ainsi un narratif publicitaire sur mesure pour fêter « le jour le plus heureux de l’année ». Pour ce nouveau travail de commande, il conçoit une équation de toutes pièces : O+(N×S)+TCpm+He. Derrière ce vernis mathématique se cache un assemblage de critères arbitraires : les activités en plein air (O), la nature (N), l’interaction sociale (S), les souvenirs positifs de l’enfance (Cpm), la température (T) et l’impatience des vacances (He). Le résultat calculé tombe opportunément entre le 21 et le 24 juin, pile au moment du solstice d’été.
Agacée par cette nouvelle facétie du psychologue, l’université de Cardiff a officiellement pris ses distances avec lui : il n’existe absolument aucune preuve scientifique qu’un jour précis du calendrier puisse nous rendre objectivement plus heureux. Après avoir empoché un chèque pour doper les réservations de vacances en janvier, il a appliqué exactement la même recette mercantile pour vendre des glaces en juin. Ces formules ne sont rien d’autre que des déclencheurs d’achats saisonniers, et n’ont absolument rien de thérapeutique pour soigner les troubles de la psyché.
Pourtant, la force de ce concept est qu’il s’appuie sur une vérité biologique bien réelle pour rendre la fiction du psychologue britannique crédible. Si on déprime en janvier, on a statistiquement tendance à avoir un meilleur moral en juin. Les températures remontent, les vêtements s’allègent, les vacances approchent et les jours s’étirent.
Incontestablement, les saisons influencent nos comportements, notre alimentation et même nos capacités cognitives. Avec les beaux jours, l’exposition à la lumière du soleil régule notre horloge biologique : elle freine la mélatonine (l’hormone du sommeil) et stimule le renouvellement de la sérotonine, ce précieux neurotransmetteur de la stabilité émotionnelle. Dans les régions tempérées, les niveaux de sérotonine connaissent d’ailleurs un pic naturel en été. La lumière favorise aussi les relations sociales et les rituels collectifs, qui boostent le moral. Le Yellow Day peut alors, au mieux, servir d’ancrage positif suivant la méthode Coué pour prendre soin de soi et passer une agréable journée.
Ce que Cliff Arnall n’a pas fait, c’est développer cet aspect neurobiologique profond de l’exposition à la lumière ou le relier à la véritable psychologie positive, celle qui cherche un état de satisfaction durable incluant le bon fonctionnement de notre horloge interne. À la place, il a préféré miser sur le concept de la prophétie autoréalisatrice basée sur la suggestibilité collective, théorisée dès 1948 par le sociologue Robert K. Merton. Selon lui, « Une définition fausse d’une situation suscite un comportement nouveau, qui rend vraie la conception initialement fausse. »
Pour le Yellow Day, il suffirait donc d’y croire et d’acheter une glace pour que cette prédiction devienne, comme par magie, le jour le plus heureux de l’année. On aimerait y croire, mais la réalité est tout autre…C’est ici qu’il faut définitivement clore la belle histoire du bonheur sur ordonnance calendaire, notamment celle du Yellow Day, et plus généralement notre vision idyllique des mois d’été. Le marketing oriente nos représentations, mais il ne guérit pas les pathologies. La tristesse profonde, les troubles anxieux et la dépression majeure sont des réalités complexes qui n’obéissent à aucune météo. Prétendre qu’un bain de soleil ou l’arrivée de l’été suffit à balayer la souffrance mentale relève de la psychologie de comptoir. Ce n’est pas le cas de tout le monde.
Loin de l’agitation sociale, scolaire ou professionnelle habituelle, les vacances de juillet et d’août peuvent cruellement accentuer l’isolement. Le décalage immense entre l’injonction collective au bonheur (« il fait beau, tout le monde est joyeux ») et les symptômes réels d’un patient souffrant de troubles de la psyché peut s’avérer dramatique. Ne l’oublions pas.
Le Yellow Day n’est finalement que le symptôme d’une époque publicitaire qui cherche à monétiser nos rythmes biologiques les plus sincères. En transformant un pic hormonal ancestral en déclencheur d’achats saisonniers, le marketing nous vend une illusion transitoire.
Mais après tout, pourquoi ne pas en profiter pour savourer un esquimau, tout en s’exposant à la clarté de juin et des beaux jours ? Restons lucides sur la manipulation, mais ne boudons pas notre plaisir : le bien-être se vit au rythme de la lumière, peut-être un bâtonnet à la main.
En attendant que votre esquimau finisse de fondre, regardez la nature faire son propre marketing : 83 jours de patience résumés en quelques secondes, sans aucun calcul marketing frauduleux.
Derrière la façade polie de nos communautés se cache parfois une arme redoutable: l’agression relationnelle. Sans violence physique, sournoise et diffuse, découvrez comment le « toilettage vocal » et l’entre-soi peuvent se transformer en une véritable entreprise de démolition sociale.
Comprendre le jeu des chaises tournantes et le sabotage feutré au quotidien.
A diverse collection of modern chairs arranged in a circular formation inside a contemporary building
Récemment, un post sur X a retenu mon attention. Il s’ouvrait sur cette affirmation : « Alors que les garçons et les hommes dominent le marché de l’agression directe, face à face, les filles et les femmes pratiquent autant, voire davantage, d’agressions indirectes – commérages, exclusion sociale, et assimilés. »
L’idée est séduisante. Elle installe immédiatement un contraste: une violence visible, frontale, associée aux hommes, et une autre, plus discrète, attribuée aux femmes. Une violence sans bruit, qui ne passe pas par le corps mais par le lien social.
En suivant cette citation, on arrive sur un article de Steve Stewart-Williams, publié dans la newsletter The Nature-Nurture-Nietzsche sur Substack. Il ne s’agit pas d’un article scientifique au sens strict, mais d’un texte de vulgarisation s’appuyant sur différents travaux en psychologie évolutionniste et développementale.
C’est précisément ce point qui mérite qu’on s’y arrête. Car derrière une formulation claire et convaincante, une question se pose : que disent réellement les études sur lesquelles s’appuie ce type d’affirmation ? Et surtout, que devient cette idée lorsqu’on la confronte aux situations concrètes où ces formes d’agression apparaissent ?
Plutôt que de reprendre la thèse telle quelle, il est plus intéressant de faire le chemin inverse. C’est à dire revenir aux sources, examiner les mécanismes décrits, et observer comment cette « agression indirecte » se manifeste, non pas dans l’abstrait, mais dans la texture ordinaire des relations sociales.
L’une des premières études sur la genèse de cette violence indirecte est celle de , N R Crick et de J K Grotpeter (1995) menée en milieu scolaire. Elle est considérée comme une recherche pionnière en psychologie du développement. On y trouve notamment la première formalisation de l’agression relationnelle : une forme de violence consistant à nuire à autrui par la manipulation des rapports humains. Elle se traduit par l’exclusion, la propagation de rumeurs, ou encore le retrait brutal de l’amitié.
Et surtout, elle agit souvent sur un registre imperceptible pour les observateurs, presque subliminal, par petites touches concrètes qui peuvent sembler anodines mais qui, mises bout à bout, révèlent cette violence relationnelle. Cette dynamique entame la confiance profonde des liens que l’on pensait solides. L’étude de Crick et Grotpeter montre que les filles ont davantage recours à cette agression relationnelle, tandis que les garçons se tournent plus volontiers vers des formes d’agression physique. C’est là toute la subtilité! Certaines formes de violence féminine sont moins visibles socialement que celles des hommes, précisément parce qu’elles ne passent pas par la confrontation physique directe. C’est une morsure symbolique.
Ces phénomènes s’observeraient dès l’enfance, en milieu scolaire. Les auteurs constatent également que les enfants, en particulier les filles, qui utilisent ce type d’agression présentent des niveaux plus élevés de détresse psychologique, de solitude et de difficultés d’adaptation sociale. Effectivement, c’est à cette période que la personnalité se construit. On peut toutefois s’interroger: les dommages ne concernent-ils pas surtout les victimes ? Car ce sont elles qui deviennent souvent les moutons noirs ou les boucs émissaires d’un groupe. À bien des égards, cette recherche pionnière est aussi une étude sur les prémices du harcèlement scolaire.
Et ces mécanismes ne disparaissent pas à l’âge adulte. Ils se prolongent parfois dans certains groupes sociaux, sous des formes plus sophistiquées, plus diffuses, mais reposant sur des logiques similaires. Nous y reviendrons avec des exemples concrets.
Pour comprendre comment fonctionne cette agression relationnelle, il faut compléter ces travaux par l’étude de psychologie évolutionniste de Robin Dunbar sur le gossip.
C’est un drôle de terme, le gossip, et on ne l’entend pas souvent en français, que signifie-t-il ?
Il désigne ce que l’on traduit généralement par commérage. En français, le mot a manifestement une connotation péjorative: on imagine une personne malveillante passant son temps à médire des autres, incarnant une forme de petite méchanceté gratuite. Pourtant, Dunbar montre que le gossip n’avait pas cette fonction négative à l’origine.
L’idée centrale de Dunbar est de démontrer l’analogie éthologique de la sociabilité entre l’homme et les grands primates. La majeure partie des conversations humaines porte sur des sujets sociaux, relations, alliances, séparations, comportements, réputations. En d’autres termes, nous passons une grande partie de notre temps à échanger des nouvelles de nos semblables. Il existe d’ailleurs une nuance intéressante entre le potin, relativement léger, mondain, où l’on s’enquiert des bonheurs ou des malheurs des uns et des autres, et le commérage, très chargé négativement.
Selon Dunbar, les humains appartiennent à une lignée de primates possédant une sociabilité particulièrement développée. Nous partageons avec les grands singes des formes complexes de cognition sociale, c’est à dire une capacité à interpréter les comportements d’autrui, à imaginer des intentions, des croyances ou des motivations derrière les attitudes observées. Autrement dit, nous interprétons avec le filtre de la subjectivité ce que pense l’autre, parfois avec justesse, et souvent à travers nos propres projections, et souvent c’est un mélange des deux, même chez les professionnels aguerris de la psyché (clin d’œil).
Toute relation sociale repose sur la confiance. Mais la vie en groupe n’est pas un long fleuve tranquille, elle a un coût comme des rivalités, des tensions, des exigences individuelles et des conflits d’intérêts. Pour éviter la dispersion du groupe, les alliances entre les pairs doivent être entretenues en permanence.
Chez les primates, ce rôle passe notamment par l’épouillage comme rite social; le contact physique stimule des mécanismes neurobiologiques qui produisent des endorphines et renforcent les liens de subordination ou d’amitié. Chez l’humain, dont les groupes sont devenus beaucoup plus vastes, l’épouillage , même si l’image est drôle, n’est pas de mise même si nous sommes des animaux sociaux! C’est le langage qui fait fonction de toilettage physique. Le simple fait de partager des informations sociales, de rire ensemble, d’échanger des confidences — de vive voix, au téléphone ou par le numérique — ou même de parler de la pluie et du beau temps avec des inconnus, agit ainsi comme une forme de toilettage vocal destiné à consolider l’édifice communautaire. »
Dunbar estime qu’environ 65 % du temps de parole humaine est consacré à cette activité. Le gossip apparaît alors, à l’origine, comme un formidable outil de cohésion. Mais cette mécanique possède un versant beaucoup plus sombre.
Le langage social peut s’avérer un outil de manipulation des réputations, de coalition implicite et d’exclusion sociale. Le commérage cesse alors d’être un simple facilitateur de lien pour se muer en une arme relationnelle redoutable. C’est pour cette raison qu’il convient de le distinguer absolument du simple potin: si l’un contribue au ciment social, l’autre prépare le terrain de la mise à mort symbolique et de la réputation des personnes qui prennent les commérages en pleine figure. On peut dire en dynamique de groupe, que la cible du gossip est le mouton noir, celui qui ne correspond pas aux attentes du groupe pour différentes raisons.
Le commérage participe pleinement au théâtre social. Dans ce théâtre, il y a des scènes, des rôles distribués au gré des alliances, des spectateurs, des meneurs, et des exclus (temporaires ou durables). Lorsque ces dynamiques glissent vers l’agression relationnelle, elles enclenchent un cycle auto-entretenu qui peut rapidement devenir infernal au mieux pénible pour la personne qui le subit de plein fouet.
En démonter les mécanismes permet d’en limiter les effets les plus toxiques. Car c’est ainsi que le langage social est détourné pour devenir une arme de destruction psychologique, favorisant l’exclusion progressive d’un individu. La cible devient le mouton noir d’un microsystème donné, alors même qu’elle reste parfaitement intégrée et reconnue dans d’autres contextes sociaux.
Pour observer cette machinerie à l’œuvre, quittons les laboratoires de psychologie et observons la texture du quotidien. Entrons dans les coulisses d’une communauté ordinaire, là où symboliquement les chaises tournent et où les pièges se tendent sous le vernis d’une fausse convivialité qui peut désillusionner certaines personnes qui pensent être intégrées au groupe.
Alors, prenons des situations concrètes que j’ai entendues autour de moi. Les noms et les lieux ont été modifiés pour préserver l’anonymat de ces personnes. D’abord, prenons l’exemple initial qui illustre l’étude de Crick et Grotpeter.
Anna a 14 ans. Elle est en classe de troisième. Ses parents sont divorcés, son père vit en Angleterre,mais elle reste très entourée par ses grands-parents lorsque sa mère travaille. Ses résultats scolaires sont satisfaisants et, comme beaucoup d’adolescentes de son âge, elle a de nombreux copains dans sa classe, et dans l’école. Elle est appréciée pour sa vivacité et régulièrement invitée aux anniversaires des uns et et des autres. D’ailleurs, lorsqu’elle a fêté le sien, elle a invité toute sa classe.
Seulement voilà, une élève, Catherine, finit par la prendre en grippe. Peu à peu, par des remarques feutrées, des sous-entendus, des exclusions discrètes dans la cour de récréation, elle parvient à créer autour d’Anna une forme de front relationnel implicite. Rien de spectaculaire: pas d’insultes ouvertes, aucune violence physique, parfois même aucun mot clairement identifiable. Ce n’est pas encore du harcèlement lourd, mais une succession de micro-attitudes qui, mises bout à bout, modifient progressivement la place d’Anna dans la classe. Nous sommes pile dans cette agression relationnelle décrite par Crick et Grotpeter.
Anna se sent progressivement mal à l’aise et déstabilisée par l’attitude de Catherine. Puis, en fin d’année, survient un épisode particulièrement qui va être le summum du Gossip: toute la classe est invitée à l’anniversaire de Catherine… sauf Anna et sa meilleure amie.
Cette exclusion agit comme une privation du lien partagé. Car au-delà de la fête elle-même, il existait là un espace commun de convivialité indispensable pour renforcer la cohésion du groupe. Anna comprend alors qu’une frontière invisible s’est installée entre elle et les autres élèves. L’année suivante, elle redoute de retrouver Catherine dans sa nouvelle classe, avec la perspective de voir se poursuivre, sous des formes toujours plus subtiles, ces agressions relationnelles.
Finalement, Anna change d’établissement à la suite d’un déménagement et parvient à se faire rapidement de nouveaux amis. Pourtant, cette expérience lui laisse une trace psychique durable. Ce n’est pas un trauma au sens clinique du terme, mais une blessure profonde au niveau des relations humaines, une altération du degré de confiance que l’on peut accorder à autrui. Elle en reparle encore régulièrement, comme d’un moment diffus mais profondément déstabilisant de son adolescence.
Happy end pour Anna, même si cette expérience d’agression relationnelle lui laisse un souvenir amer. On dira que That’s Life: une première leçon sur la complexité des rapports humains, où tout n’est définitivement pas Peace and Love.
À l’âge adulte, les femmes peuvent également pratiquer l’agression relationnelle. C’est une autre pièce qui se joue alors dans ce théâtre social. Le gossip se fait plus subtil, feutré, voire mondain, devenant presque imperceptible pour les observateurs extérieurs. Cette forme d’agression sait prendre le visage de la convivialité, tissant une véritable toile d’araignée autour de la victime. Pour illustrer ce phénomène, on peut évoquer le film Le Dîner de cons. Bien qu’il s’agisse d’une caricature masculine, l’œuvre met en lumière un mécanisme universel: la création d’un groupe dont le ciment relationnel repose exclusivement sur la disqualification systématique d’un invité au cours d’un rituel social (le dîner).
Pour illustrer cette dynamique chez les adultes, étudions une situation concrète au sein d’une copropriété près de Tours, dont les noms ont été modifiés. Dans cette résidence, la tradition veut que les habitantes de longue date accueillent les nouvelles arrivantes au cœur de rituels bien rodés. Disposant d’un temps libre considérable, ces résidentes ont érigé la vie de la copropriété en activité principale. L’ambiance y est en apparence idyllique, rythmée par l’incontournable apéritif de 18 heures dans le jardin d’un couple installé là depuis trente ans. Autour des tables, l’atmosphère semble conviviale : on y distille les potins de la résidence, on y débat des travaux ou des recettes de cuisine. C’est une machine à convivialité qui tourne à plein régime dès les premiers beaux jours. »
En psychologie sociale, on peut analyser cela comme un rituel d’intégration qui possède ses propres codes, mais qui sert également de poste d’observation pour jauger les nouveaux venus.
C’est dans ce décor que s’installe Sophie. Récemment divorcée et vivant seule, elle choisit de s’investir activement dans le conseil syndical. Rapidement, elle devient une figure sollicitée, naviguant entre ses obligations au conseil syndical et ces invitations quotidiennes qui cachent, sous leur vernis culturellement ancré, les premiers signes du gossip. Cet engagement crée une rupture immédiate avec les autres femmes de la résidence. En endossant ce rôle au conseil syndical, Sophie dénote: elle introduit une dimension technique et administrative là où les rôles restent tacitement sectorisés.
Comment ce mécanisme d’agression a-t-il débuté ? Ce fut insidieux. Cela a d’abord commencé par le franchissement des limites physiques et territoriales de son espace privé. Dans cette résidence, pour les logements en rez-de-jardin, l’usage veut que l’on s’affranchisse de la porte d’entrée ou de la sonnette. On traverse le jardin et on frappe directement à la porte-fenêtre, à sa guise et à n’importe quelle heure de la journée, pour engager la conversation. Petit à petit, l’habitude s’enracine. Pourtant, Sophie respecte scrupuleusement les codes de la vie intime : lorsqu’elle est invitée, elle sonne toujours à la porte d’entrée pour se faire annoncer et ne passe jamais à l’improviste. C’est une dissymétrie étonnante quand on sait qu’un domicile privé relève de l’intime et que la vie relationnelle n’oblige en rien à transformer ses voisins en familiers comme ses proches.
Cette démarche intrusive, presque banale et dénuée de violence apparente, est perçue par l’observateur moyen comme un élan de gentillesse ou d’intérêt bienveillant. Elle s’impose rapidement comme une norme incontestable. Sous prétexte que « l’on n’a rien à cacher », le besoin d’intimité est subtilement nié. L’intrusion devient la règle, que Sophie soit au téléphone ou en train de travailler sur son ordinateur. Cette violation spatiale impose une soumission implicite: Sophie doit se rendre disponible à la convenance de ces femmes. Impossible de se dérober à cette rencontre à l’improviste.
Dans ce genre de dynamique intrusive, la victime est prise en otage chez elle: si elle ferme sa porte ou refuse l’échange, elle est immédiatement étiquetée comme sauvage ou impolie par le groupe. C’est l’illustration parfaite du fait qu’il n’y a pas d’issue simple face à une telle dissymétrie.
Le dispositif est si bien ancré que, lorsqu’elle invite des personnes extérieures à la résidence, l’une de ses voisines familières s’impose à l’improviste, sans y être invitée, pour interroger ses convives et en profiter pour s’installer plus ou moins durablement dans la réunion. »
Très vite, cet effacement des frontières physiques se transforme en familiarité toxique, offrant le terrain idéal pour déverser des commérages. S’introduire chez elle en enjambant la porte-fenêtre devient une habitude, et les propos se teintent progressivement de malveillance. Sous le couvert d’un service de voisinage, comme le prêt de fourchettes à dessert, la voisine familière entre directement dans la cuisine. Dès que Sophie a le dos tourné, cette dernière en profite pour inspecter ses lectures et en critiquer négativement les choix. Ce qui n’était qu’une remarque isolée se transforme en une charge critique constante dès qu’elle croise Sophie.
Paradoxalement, les invitations à l’apéritif continuent comme si de rien n’était. Mais ce petit jeu d’agression relationnelle se durcit. Lorsque Sophie tente de prendre la parole, elle est immédiatement contredite, ou alors la maîtresse de maison fait mine de ne pas l’entendre, feignant sa totale transparence. Au sein du groupe, un profond malaise s’installe.
Sophie en vient à douter d’elle-même, de ses compétences relationnelles et de sa capacité à parler en groupe. Elle comprend qu’elle est désormais invitée par défaut, et non par affinité. Si les autres invités extérieurs au noyau dur se montrent chaleureux envers elle, les leaders du clan la regardent de haut et poursuivent leur stratégie de démolition. Face à ces attaques feutrées, le piège est d’autant plus redoutable qu’il avance masqué. L’impact émotionnel commence à se faire cruellement sentir.
Il faut souligner qu’il s’agit ici de micro-agressions: la personne qui les subit en vient à penser qu’elle est « trop sensible », ou qu’elle interprète mal les intentions de voisins qu’elle perçoit pourtant comme de plus en plus malveillants. Ce qui s’avère particulièrement trompeur, c’est que les invitations continuent et que seule une minorité s’adonne à ces commérages négatifs. Devant ces quelques piques qui semblent anodines, Sophie s’imagine d’abord qu’il lui suffit d’éviter ce noyau dur de trois femmes. C’est pourtant à ce moment précis que le véritable basculement a lieu.
La propagation du gossip ne va pas contaminer immédiatement l’ensemble de la résidence, mais va se cristalliser autour de ce triumvirat orchestré par une figure centrale particulièrement active. C’est dans l’ombre de ce petit groupe que la rumeur prend véritablement corps.
Le mécanisme de contamination relationnelle s’avère si puissant qu’il va réussir à enrôler des résidents pourtant a priori éloignés de ce premier cercle féminin:un couple de nouveaux arrivants dans la copropriété. Sophie entretenait pourtant des relations amicales et de bon voisinage avec eux. Contre toute attente, ces nouveaux venus vont emboîter le pas à la leader du groupe et adopter sa grille de lecture malveillante.
En psychologie systémique, ce ralliement inattendu illustre une stratégie classique de survie au sein d’un groupe: pour s’assurer de rester du bon côté de la barrière sociale et ne pas risquer de devenir les prochaines cibles de l’exclusion, ces tiers préfèrent s’aligner sur la norme dictée par le noyau dominant. Le gossip change alors d’échelle. Il ne s’agit plus de simples commérages de voisinage, mais d’une véritable coalition invisible. En s’alliant à la figure harcelante, ce petit réseau valide et amplifie la disqualification de Sophie, rendant son isolement d’autant plus violent qu’il provient de visages autrefois perçus comme bienveillants ou neutres.
Ce sabordage insidieux se poursuit partout, même à la piscine ou à la salle de sport car beaucoup de résidents se voient également en dehors de la résidence et revendiquent haut et fort une forme d’entre-soi. Le trio ne cesse de démonter son image. Est-ce du harcèlement?
Pas tout à fait au sens littéral et c’est précisément là toute la difficulté. Antipathie tenace, projections, dynamiques de pouvoir ? Peu importe le nom qu’on lui donne : l’agression relationnelle est un acharnement sans violence physique, sournois et diffus.
Tout comme pour la jeune adolescente évoquée dans les prémices du harcèlement scolaire, cette dynamique a connu son bouquet final. Pour Sophie, ce fut le moment de boire la coupe jusqu’à la lie à travers une véritable exécution sociale publique, orchestrée par le couple de nouveaux arrivants qui s’était définitivement aligné sur le noyau dominant. Pour leur pendaison de crémaillère, ces derniers ont commis un acte symbolique fort : charger le trio de femmes d’organiser la fête et de sélectionner les invités. La manœuvre s’est jouée ostensiblement sous les fenêtres de Sophie, le comité d’organisation interpellant les autres résidents au vu et au su de tous, alors que les autres invités étaient à mille lieues de décoder ce théâtre social.
La soirée s’est déroulée à seulement deux jardins de chez Sophie. Tout au long de la nuit, le trio n’a cessé de passer et repasser, coupes de champagne à la main, narguant ouvertement Sophie qui, bien évidemment, n’était pas conviée. Il s’agissait de lui donner à voir et à entendre ce qu’elle avait « perdu » selon leurs critères, à travers une mise en scène audiblement festive et des rires qui se sont prolongés jusqu’à une heure du matin.
Le lendemain, le couperet est tombé: les échanges de politesse entre le trio et Sophie ont définitivement cessé. Refusant de se positionner en victime, Sophie a choisi de maintenir des relations chaleureuses avec les autres résidents de la copropriété, sans jamais évoquer cette invitation entre voisins pour ne pas alimenter la machine à rumeurs.
Aujourd’hui, un an après les faits, le système a échoué à détruire sa cible. Sophie est toujours membre active du conseil syndical. Lorsque l’une des protagonistes du gossip l’interpelle par courriel au sujet de la copropriété, Sophie répond de façon strictement factuelle, et privée de toute charge émotionnelle. Pour le reste, face aux tentatives de familiarité mondaine, elle oppose désormais un silence de plomb lorsqu’elle croise ces personnes. Elle a reconstruit ses frontières, repris le contrôle de son espace et poursuit sa vie, laissant le trio face à ses propres facéties.
Manifestement, ce triumvirat adore le jeu des chaises tournantes. Il se nourrit toujours d’une nouvelle cible et ne prendra jamais conscience des ravages que cause l’agression relationnelle. Récemment, un autre couple s’est installé dans la résidence. Répétant un scénarion bien rôdé, le trio s’est immédiatement positionné pour déployer sa convivialité légendaire, et les invitations pleuvent déjà. Combien de temps cela va-t-il durer avant que la chaise ne tourne ?
Ders lors, une question se pose. Pratiquons-nous toutes et tous l’agression relationnelle ? Peut-être, car nous sommes des êtres profondément humains, sociaux et ambigus. Parler des autres fait partie du fonctionnement de notre espèce. Cependant, il existe un seuil d’intensité et d’acharnement qui devient hautement dommageable. Lorsque le commérage se transforme en agression relationnelle systématique, il détruit la sphère sociale de ceux qui se retrouvent pris au cœur de la toile. Et de ces micro-agressions feutrées, il reste malheureusement toujours des traces, dont la perte de confiance dans les liens humains.
Pour autant, l’histoire de Sophie démontre qu’un système toxique porte en lui-même sa propre limite dès lors qu’on refuse de l’alimenter. En opposant une neutralité absolue, la cible opère une véritable privation de carburant : elle refuse d’entrer dans le jeu de l’agression relationnelle, qui consisterait à rendre la pareille à ses détracteurs. Ces derniers présupposent que le bouc émissaire réagira par la colère, la justification ou la détresse afin de négocier sa réintégration selon leurs propres règles. Face à une posture impassible, qui ne renvoie plus aucun écho, l’agitation se fait dans le vide. Le harcèlement finit par s’éteindre de lui-même. Le silence n’est pas une soumission : il est l’arme systémique ultime qui désamorce la logique de meute.
Celui qui observe attentivement ces micro-sociétés humaines finit par comprendre que la cible du jour n’est jamais totalement à l’abri de devenir, demain, un spectateur…ou inversement, un agresseur. C’est précisément ce caractère mouvant qui rend l’agression relationnelle si difficile à identifier. Elle avance parfois masquée derrière la convivialité, l’humour ou les rituels du quotidien. Et c’est peut-être là la véritable leçon: dans certains groupes humains, le problème n’est pas tant le conflit ouvert que cette violence feutrée, presque invisible, qui se nourrit des regards, des sous-entendus, des alliances mouvantes… et du silence de plomb des spectateurs.
Pour illustrer ce billet, si l’agression relationnelle chez les adultes vous semble complexe, observez ce rituel d’épouillage et de coalition chez nos cousins les primates. Une illustration parfaite, en images, du « toilettage social » théorisé par Robin Dunbar… où l’on comprend que l’art du potin et de l’alliance ne date pas d’hier !
Quand quelques couleurs suffisent à décrire une personnalité, il est temps de s’interroger sur ce que l’on veut nous faire croire.
Des récits séduisants sans fondement scientifique.
Selon les principes picturaux de la Renaissance, le peintre Fra Angelico (1400-1455) a représenté dans ses œuvres le visage humain entouré d’une auréole, un halo de lumière symbolisant la lumière mystique des saints. Elle signifie aux croyants que ces saints, par leur vie exemplaire ou leurs prodiges, sont différents du commun des mortels. Cette auréole est aussi connue, plus prosaïquement, sous le terme d’aura, marquant l’atmosphère spirituelle d’une personne.
Maintenant, quittons le domaine de l’art pictural de la Renaissance pour celui de la parapsychologie et de ses aberrations.
Ce champ magnétique, ces corps subtils que sont les auras, enveloppant tous les êtres vivants et les choses, sont abondamment décrits dans la parapsychologie, les sciences occultes, les thérapeutes du New Age. La parapsychologie et la psycho-spiritualité new age ont fait de l’aura leur fonds de commerce. Le principe premier de l’aura est son invisibilité pour le profane, le quidam que nous sommes, vous et moi. Mais certains clairvoyants autoproclamés, qui font la course à la belle âme, auraient le talent de la voir.
L’une des premières descriptions des auras remonterait à 1897 et reviendrait à Charles Webster Leadbeater, un prêtre anglican, membre de la Société théosophique et autoproclamé clairvoyant. C. W. Leadbeater décrit les auras comme une brume lumineuse autour de l’homme, que l’on peut classer en fonction de sa couleur suivant le degré de spiritualité d’une personne.
Si vous voulez tout savoir sur votre aura, il vous faudra consulter l’un de ces élus qui savent la lire. Attention, le monde psycho-spirituel est semé d’embûches, et si vous pensez éventuellement être doté d’une aura semblable à celle des saints, vous risquez d’être déçu(e). Contentez-vous de regarder l’image de votre saint pieusement, car le thérapeute autoproclamé clairvoyant est conditionné à traquer les moindres défauts de la couleur de votre aura. Sa couleur dépend de votre degré d’évolution psycho-spirituelle et de la qualité de votre âme. Chez certains, l’aura peut être vaste, puissante, lumineuse, possédant des vibrations intenses et des couleurs splendides, tandis que chez d’autres, c’est tout le contraire : elle est petite, terne et laide. Si c’est le cas de la vôtre, ne paniquez pas, vous pouvez la travailler afin qu’elle vous protège des mauvaises influences et vous permette de bénéficier des influences bénéfiques du cosmos. Certains charlatans, oups… guérisseurs, vont vous faire la promesse de vous remettre sur pied en soignant votre aura et lui redonner bonne mine.
Sur le net, il y a pléthore de sites new age.La plupart restent généraux et gentillets sur la relation entre la couleur des auras et l’évolution psycho-spirituelle de la personne ; il en est d’autres plus flippants, attribuant à ces couleurs des traits de caractère négatifs ou des maladies physiques et psychologiques. De quoi déstabiliser une personne fragile qui fait confiance à un thérapeute new age convaincue par les fadaises qu’il raconte.
La lecture des auras est une facétie qui a ses racines dans la pensée irrationnelle ou magique, à l’instar de l’enfant qui croit au Père Noël. On est libre de ses croyances et de ses choix pour se faire soigner, mais le risque de tomber sous la coupe de charlatans peut vider votre portefeuille, conforter l’inculture scientifique et ouvrir la porte à la désinformation, largement relayée sur les réseaux sociaux.
Voici quelques correspondances des couleurs des auras empruntées à des auteurs à succès de la galaxie new age : Le bleu pâle et fade signifie une timidité excessive, une personnalité non épanouie et influençable. Si, par malheur, ce bleu est mêlé à un jaune ocre, méfiance. Et mêlé à du gris, pessimisme. Mêlé à un jaune électrique, tendance à intellectualiser. Le summum du bleu restant le bleu foncé, qui dénote un caractère volontaire, pugnace et l’envie de progresser.
Quand l’aura est orange vif, la personne est tournée vers le bien et fait preuve de bonne volonté, de loyauté. Mais si elle est mêlée de jaune pâle, sa générosité est calculée. Et si l’orange est mêlé de vert sombre, la personne est rancunière, agressive et sans finesse.
L’aura rose est signe d’un esprit immature et d’un esprit ludique. Mêlée de jaune acide, la personne est égocentrique.
Bref, toutes les couleurs du spectre y passent et c’est sans fin. On peut noircir des pages et des pages avec toutes les correspondances entre les couleurs de l’aura et la personnalité des gens.
Les descriptions associées aux couleurs de l’aura reposent souvent sur ce que les psychologues appellent l’effet Barnum: des formulations suffisamment vagues et générales pour que chacun puisse s’y reconnaître, renforçant ainsi l’illusion de pertinence.
Outre la clairvoyance, la lecture de l’aura se dote d’un appareil attrape-nigauds et aussi pseudo-scientifique que l’électromètre de la scientologie : la photographie de Kirlian, du nom de son découvreur. Sa supposée découverte se propagea dans la parapsychologie et les sciences occultes. Tout commença avant la Première Guerre mondiale. En 1939, Semion Kirlian, un électricien russe qui réparait un appareil médical, voit crépiter des étincelles entre sa main et une électrode entourée de verre. L’image révélée est surprenante car sa main apparaît entourée d’une frange lumineuse. S. Kirlian poursuit ses recherches et pense que son procédé peut être utilisé pour diagnostiquer des maladies et étudier les propriétés électriques ou physiologiques d’organismes vivants. Rappelons que nous étions en 1939 et que la science médicale n’en était qu’à ses débuts. En plein essor du mouvement New Age et de la contre-culture dans les années 70, les travaux de S. Kirlian vont être diffusés par deux journalistes américains.
Avec l’effet Kirlian, de belles photographies en couleur montrent les variations de forme et d’aspect de l’aura à l’extrémité des doigts d’un sujet durant diverses phases de méditation ou sous l’effet de la douleur. L’Association française pour l’information scientifique (AFIS) décrit dans l’article « L’effet Kirlian » les dérives sectaires de la découverte de l’électricien russe : « Les photographies de Kirlian ne servent pas seulement, écrit-on, à diagnostiquer divers troubles, dont le cancer, avec une fiabilité supérieure à celle des méthodes médicales classiques ; elles permettent aussi d’observer le transfert de l’énergie vitale du guérisseur à celui du patient. »
Les parapsychologues assimilent l’effet Kirlian au corps astral ou éthérique des occultistes. Par la suite, les marchands du temple de l’industrie vont exploiter le filon en fabriquant des détecteurs de Kirlian vendus à des charlatans qui tirent le portrait (si l’on peut dire) de l’aura des gogos pour connaître leur couleur et leur quotient spirituel (QS), pour la somme de quarante euros. Les salons de médecine douce ou de parapsychologie regorgent de ce type d’appareils.
Outre S. Kirlian, durant les années 1910 et 1920, en pleine période de la théosophie, Walter J. Kilner inventa également des lunettes basées sur l’idée d’écrans de dicyanine contenant de l’aniline pour lire les auras. La dicyanine est un colorant vert olive utilisé comme sensibilisateur pour la photographie en couleur. L’aniline étant un précurseur de l’indigo.
En 1956, le livre Le Troisième Œil de Lobsang Rampa (se présentant comme un moine tibétain) obtint un immense succès planétaire et diffusa dans l’ésotérisme populaire la notion d’aura. Lobsang Rampa affirme dans ses écrits qu’il possède le don de voir les auras et qu’il peut ainsi évaluer le matérialisme, la spiritualité et le degré d’honnêteté des gens. Lobsang Rampa prétendit qu’il était né avec ce pouvoir de lire les auras. À l’âge de sept ans, il avait été envoyé dans une lamaserie tibétaine, et une opération chirurgicale consistant à percer un petit orifice dans le front de Rampa ouvrit son troisième œil et amplifia son pouvoir de voir les auras.
Auteur prolixe, Lobsang Rampa prétendit travailler à la conception d’une machine aurique à destination des médecins non clairvoyants pour qu’ils puissent photographier l’aura et, par ce moyen, diagnostiquer des maladies. Les tibétologues et anthropologues de l’époque se montrèrent sceptiques sur la réalité des écrits et des voyages au Tibet de Lobsang Rampa. Et ils avaient raison. L’auteur était en fait un certain Cyril Henry Hoskin, né le 8 avril 1910 à Plymouth (Devon), d’un père plombier ; il était en réalité vendeur de matériel pharmaceutique au chômage. Hoskin n’avait jamais mis les pieds au Tibet et ne parlait pas un mot de tibétain. En 1948, il se fait officiellement changer son nom en Karl Kuon Suo avant d’adopter celui de Lobsang Rampa.
Retrouvé par la presse britannique en Irlande, le charlatan ne se démonta pas. Il ne nia pas son nom de Cyril Hoskin mais prétendit que son corps était occupé par l’esprit de Lobsang Rampa grâce à la technique de la transmigration : un moine tibétain qui avait besoin de transmettre un enseignement aux Occidentaux en prenant possession du corps de Hoskin.
Grand mythomane devant l’éternité, Hoskin/Rampa prétendit que son livre Vivre avec le lama avait été dicté par télépathie par Mme Fifi Greywisken, son animal de compagnie… une chatte siamoise ! Il a certainement été inspiré par les livres de la grande voyageuse Alexandra David-Néel et par les enseignements de la théosophie. Les livres de Lobsang Rampa firent rêver des lecteurs du monde entier et sensibilisèrent des tas de gens à la spiritualité tibétaine sur la base de mensonges et de croyances irrationnelles. Même après sa mort, son enseignement continue de rassembler un grand nombre d’adeptes qui pensent trouver un sens caché psycho-spirituel dans ce canular littéraire.
La contre-culture hippie contribua à propager, dans les années 70, le concept d’aura. En 1972, le psychologue américain Stanley Krippner a organisé à New York le premier congrès sur l’aura. Ce psychologue est un pionnier dans l’étude de la conscience, et il conduit des investigations dans le domaine des rêves, de l’hypnose, du chamanisme et de la dissociation. Toutes ses recherches sont faites dans une perspective multiculturelle, avec un accent sur les phénomènes réputés anormaux. Il s’agit d’une démarche peu académique mais intéressante. Dans ce type de recherche, on peut aussi bien côtoyer des sceptiques intéressés par ce genre de phénomènes que des charlatans.
La vision de l’aura obtint un regain d’intérêt dans les années 90 avec la parution du livre Les enfants indigo : enfants du troisième millénaire du couple Lee Carroll et Jan Tober (qui se présentent comme des intermédiaires entre les humains et les extraterrestres), suivi du film Indigo par James Twyman, Neale Donald Walsch et Stephen Simon. Les enfants indigo se caractériseraient par une aura indigo et seraient des enfants surdoués, dont l’intelligence et la maturité seraient supérieures car ils viennent d’une autre galaxie. Ces enfants peuvent faire preuve d’étonnantes capacités, comme celle de se guérir du virus HIV. Ces enfants sont forcément mal adaptés à la vie terrestre, et ils ont besoin d’une prise en charge adaptée à leurs étonnantes facultés surhumaines. Lee Carroll a développé le réseau Kryeon avec la technique EMF Balancing, technique d’harmonisation des champs magnétiques. Des praticiens énergéticiens certifiés EMF prétendent soigner les enfants indigo, incarnations d’esprits supérieurs ou d’âmes anciennes.
Or, les expressions employées pour les enfants indigo sont les mêmes que pour les enfants ayant un QI supérieur à 130. Les enfants précoces sont hypersensibles, et en cas de doute, il vaut mieux consulter l’AFEP (Association française pour les enfants précoces) plutôt qu’un thérapeute EMF.
L’aura est-elle cantonnée au domaine de la parapsychologie et des pseudo-sciences uniquement, alors ?
Le terme d’aura existe pourtant en médecine, à mille lieues du sens donné par la parapsychologie. Les migraines peuvent parfois s’accompagner de phénomènes sensoriels regroupés sous le nom d’aura. Dans le cas des migraines, les auras les plus fréquentes sont ophtalmologiques : le champ visuel se remplit de phosphènes, de mouches semblant traverser le champ visuel (myodésopsies), de lignes brisées lumineuses (scotomes scintillants) pouvant former des compositions complexes. Les migraineux peuvent également avoir des auras visuelles, des auras sensorielles, et d’autres formes plus rares.
La synesthésie est également une autre explication de la vision des auras. La synesthésie est un trouble neurologique (non pathologique) par lequel deux ou plusieurs sens sont associés alors qu’ils sont habituellement isolés. Les cas sont rares et ne concernent pas les charlatans. En 2004, Jamie Ward rapporte une étude de cas dans la très sérieuse revue Cognitive Psychology : une synesthète voyait des couleurs pour les noms des gens qu’elle connaissait personnellement. Elle disait qu’elle voyait des couleurs qui occupaient tout son champ de vision quand sa synesthésie était provoquée par des mots. Elle percevait visuellement distinctement les noms et les visages des gens qu’elle connaissait, avec des halos colorés ou des auras projetées autour de la personne ou du nom. Elle ne croyait pas qu’elle possédait des pouvoirs mystiques à l’instar de Lobsang Rampa et ne s’adonnait pas à l’occultisme.
Il existe d’autres cas bien documentés dans des revues de neurologie de bonne facture dans lesquelles des synesthètes ont rapporté projeter des couleurs sur des gens (Weiss, 2001, et al., Ramachandran & Hubbard, 2001). Le psychologue britannique du University College de Londres, Jamie Ward, décrit les tests autour de cette jeune femme qui affirme voir des couleurs autour des mots, des objets ou des personnes uniquement dans un contexte émotionnel. Les tests montrent qu’elle associe systématiquement les mêmes couleurs aux mêmes mots, et le psychologue conclut que certaines personnes atteintes de ce trouble associent alors ces couleurs à des états spirituels.
Phil Merikle, du Centre de recherche sur la synesthésie à l’université de Waterloo (Ontario), émet comme hypothèse que les enfants seraient synesthètes à l’origine, et qu’au fur et à mesure du développement de leur cerveau, quand les bonnes connexions se font, cette particularité disparaît.
Des déformations perceptuelles induites par des charlatans, conditionnées par des exercices pour apprendre à lire les auras, des illusions et des hallucinations peuvent favoriser les croyances dans l’existence de l’aura. Certains scientifiques affirment que la propension à voir des auras pourrait avoir, du moins en partie, un fondement à la fois neurochimique et génétique. Il y aurait une relation entre des facteurs psychologiques, comme la propension à la fantaisie, la suggestibilité et d’autres, associés à des niveaux de dopamine dans le cerveau, qui favoriseraient la vision des auras.
La science a bien prouvé l’existence de champs thermiques, électromagnétiques et électrostatiques, mais elle n’a pas prouvé l’existence des auras décrites dans les sciences occultes, la parapsychologie et le New Age. Gardons l’esprit sceptique, comme le philosophe Friedrich Nietzsche : « La croyance forte ne prouve que sa force, non la vérité de ce qu’on croit. »