COMMANDER UN BÉBÉ EN UN SEUL CLIC, EST-CE POSSIBLE?

« Une tendance inquiétante se dessine, note-t-il. Nous passons d’une conception de l’enfant comme un don à une conception de l’enfant comme une donnée que l’on contrôle. Plus vous le profilez, plus vous en faites un objet… »(Thomas Ploug)

Berceau vintage

L’ouverture de la procréation médicalement assistée aux femmes célibataires et aux homosexuelles a été adoptée cette semaine par le sénat. Aujourd’hui, je vous propose une mise à jour d’un post que j’avais rédigé en janvier 2018, et que j’ai enrichi avec l’actualité. La PMA (Procréation Médicalement Assistée) ou terme plus médical, celui d’AMP est l’un des sujets sociétaux les sensibles au programme avec la Fécondation In Vitro (FIV) et la GPA (mères porteuses). Il était possible d’en débattre sereinement il y a dix ans lors de séminaires confidentiels réservés aux professionnels de la santé et de la justice où des philosophes comme Sylviane Agacinsky était invitée pour s’exprimer avec d’autres invités venus de pays européens. Aujourd’hui, il en est tout autrement. La philosophe, farouchement opposée à la GPA, a vu un débat annulé sur le thème de « l’être humain à l’époque de sa reproductibilité » puis reprogrammé à Bordeaux à la suite de menaces.

Jusqu’au vote de la loi P.M.A était « réservée dans notre pays aux couples hétérosexuels en âge de procréer qui n’arrivent pas à avoir un enfant naturellement par des voies naturelles », qui sont stériles médicalement. Un couple hétérosexuel sur huit serait concerné par l’AMP! Selon l’origine de la stérilité la PMA fait appel à une ou plusieurs techniques différentes, de l’insémination artificielle à la congélation des embryons. Les protocoles des FIV varient suivant les causes à traiter. Les FIV se font en partie à partir du don de gamètes qui consistent à donner anonymement et gratuitement son sperme ou ses ovocytes (avec technique de vitrification ou non). L’une des particularités de notre pays est que le don de gamètes est totalement gratuit ce qui n’est pas le cas dans d’autres pays européens où les donneurs sont rémunérés. Cette révision de la loi peut modifier la donne sur ce sujet car depuis des années, certains médecins craignent une pénurie de gamètes. Les avis sont partagés, et il faudra certainement de nouvelles structures adaptées s’il y a un afflux de demande de FIV. Terra Incognita!

Avant que la loi ne soit votée cette semaine, les personnes stériles qui ne rentrent pas dans les critères de la législation française, et qui avaient envie d’avoir un enfant se tournaient vers d’autres pays où la législation de la PMA est plus souple. Cela peut heurter les sensibilités mais comment critiquer la souffrance de personnes désireuses d’avoir un enfant? La suspension du jugement s’impose. Là, ce n’est pas gagné car c’est devenu une bataille politique et de lobbies divers, et la lecture des réseaux sociaux sur ce sujet est joyeuse! 

La PMA, nouvelle mouture, continuera d’être remboursée par la Sécurité Sociale aux couples hétérosexuels infertiles suivant les critères médicaux définis depuis des décennies, mais ne le sera pas pour des FIV de convenance où il n’y a pas d’infertilité médicale. Mais la chambre des députés aura le dernier mot!

L’adoption de cette loi  va-t-elle avoir un impact sur le tourisme procréatif? Des femmes vont-elles continuer à faire appel à des banques de sperme étrangères si elles ne passent pas le cap de la supposée évaluation psychologique, médicale et sociale requise par la loi? L’émission de Sept à huit avait diffusé en avril 2017 un documentaire éloquent sur la société Cryos, une banque européenne de sperme qui évoque le tourisme procréatif.

Cryos International est la première banque de sperme qui pratique à l’échelle industrielle la vente de gamètes, et notamment par correspondance. Si vous tapez sur le moteur de recherche Google, la société Cryos est la banque de sperme qui apparaît en premier. Cette société a été créée en 1991 et est basé à Arthus au Danemark. Son créateur Ole Schau (63 ans), n’a aucune formation médicale, et il est titulaire d’un diplôme d’une grande école de commerce.

Alors, comment ces femmes s’y prenaient-elles pour contourner la loi française et obtenir une FIV en s’adressant à Cryos? Elles la commandent tout simplement via le site internet Cryos, et choisissent le père biologique sur catalogue. Il est aujourd’hui possible, à l’étranger, de choisir certains critères génétiques du futur enfant comme la couleur de ses yeux, de ses cheveux et de sa peau et autres caractéristiques.

En créant Cryos, Ole Schau voulait aider les  femmes stériles. « Je voulais rendre service aux gens » affirme-t-il à qui veut l’entendre, « et puisqu’ils rêvent de petits Aryens blonds yeux bleus », Ole Schau les comble. Face aux accusations d’eugénisme (on est en droit de s’interroger à ce sujet), il répond: « toute notre société est fondée sur la sélection naturelle. Il est normal que des parents puissent choisir un géniteur selon leurs critères.». Il y a quelques années, Cryos avait suscité une vive polémique pour avoir refusé des donneurs roux. L’une des raisons invoquées par le fondateur de Cryos est qu’il n’y avait pas suffisamment de demandes. Dans l’une de ses interview, Olé Schau lance à ce sujet: « en même temps, nous manquons cruellement de diversité ethnique».

30 ans plus tard, Cryos est la plus grande banque de sperme européenne. Cryos est officiellement une banque de tissus autorisée au titre de la directive européenne sur les tissus et les cellules, et est conforme à la législation européenne. Il faut rappeler qu’il est interdit en France d’acheter des cellules vivantes, mais Cryos s’est bien débrouillé en surfant sur la législation. Cryos emploie aujourd’hui une centaine de personnes. L’entreprise génère entre 13 et 20 millions d’euros. Elle aurait dans sa base de données plus de 700 donneurs et plus de 100 litres de sperme congelé. Record homologué dans le Guinness book

Cryos a plusieurs groupes (fermés) sur le réseau social facebook pour faciliter les démarches pour une FIV: Cryos FR, Family Dreams-Cryos International, Insémination, Cryos: démarche et parcours.

Comment est constitué le catalogue virtuel qui permet de choisir les caractéristiques génétiques du donneur à  transmette à son enfant? Chaque donneur de la banque de sperme est anonyme et référencé par un numéro. Le poids, la taille (les pères doivent mesurer au minimum 1,70 m) la couleur des cheveux, celle des yeux, le niveau d’études et l’ethnie sont précisés sur le catalogue.

Comment se passe la vente en ligne d’une FIV avec Cryos? Et bien comme sur votre d’achat préféré en ligne! La future mère après l’avoir choisi sur catalogue clique sur le géniteur choisi « , et le met dans l’icône « landeau » qui remplace l’icône panier des sites commerciaux. L’étape suivante est celle que nous connaissons tous quand nous achetons sur le net « mode de paiement par carte bancaire ».

Le paiement dûment enregistré, quelques jours plus tard, la future maman se voit livrer sa dose de sperme à domicile dans une bonbonne étanche. Il est joint au colis un mode d’emploi pour qu’elle puisse faire sa FIV chez elle. D’abord, elle doit faire décongeler les paillettes, et ensuite s’installer dans une position confortable pour les introduire avec une canule.

Alors pourquoi ces femmes choisissent-elles le « packaging Cryos »? Les raisons seraient principalement financières. Ce serait moins onéreux que d’aller dans une clinique de fertilité espagnole dont le coût avoisine les quinze mille euros. Faites les calculs! Avec Cryos, un achat en ligne coûte trois mille euros. Alors, peut-on parler de FIV Low Cost ? Avec la formule VPC, la femme a une chance sur trois de tomber enceinte. Selon Cryos, il y aurait  près de 23 000 naissances en France avec leur formule. Dans un article de Paris Match, on peut lire que Cryos, en 2016, serait à l’origine de 246 grossesses en France. Les femmes célibataires représenteraient 40 % de sa clientèle, et Ole Schau pense que bientôt ce sera 70 % des célibataires qui feront appel au packaging Cryos.

La loi danoise prévoit qu’un donneur de sperme ne peut être à l’origine de plus de  douze grossesses. La législation internationale étant très vague, pour engranger des bénéfices, Cryos va exporter 90 % de sa collecte dans plus de soixante dix pays. Cliniques privées (avec parfois des ristournes) et pour des particuliers.  Cette diversification de l’activité de Cryos est une corne d’abondance pour la société en contournant en toute légalité les quotas fixés par les législations internationales. Comme n’importe quelle société commerciale, Cryos sponsorise des publicités sur les réseaux sociaux pour recruter de futures clientes. Est ce la FIV ou le désir d’enfant qui se marchande? Il est évident que le marketing de ces sites est alléchant! Comment ne pas craquer devant des superbes photos de bébés qui promettent le paradis parental?

Que se passe-t-il du côté du donneur anonyme? Cryos rémunère le don de sperme contrairement à la France. Si elle a le sens des affaires, la banque est aussi très exigeante sur la qualité des spermatozoïdes des donneurs. Huit candidats sur dix seraient recalés. Les maladies génétiques ou sexuellement transmissibles sont systématiquement dépistées. Les donneurs signent un contrat et touchent 60 euros par don (parfois plus en fonction des critères génétiques). C’est l’occasion d’arrondir les fins de mois avec une somme variant entre 300 et 1600 euros. La majorité des pères affirment que leur motivation principale n’est pas financière mais guidée par l’altruisme, et ainsi exaucer le désir d’enfant de femmes infertiles.

Il y a Cryos, mais l’entreprise ne fait que répondre aux demandes du « marché international de la procréation » souligné en ces termes judicieux par Sylviane Agacinski: « Sur ce marché mondialisé, la concurrence entre les entreprises est âpre : certains comme l’Institut Feskov, en Ukraine, affichent le “meilleur rapport qualité/prix”, incluant l’assurance-vie de la mère porteuse, un diagnostic préimplantatoire légal (permettant le choix du sexe et assurant un enfant en “bonne santé”), le choix d’un donneur ou d’une donneuse de gamètes du phénotype souhaité (européen, asiatique ou africain), un nombre de FIV illimité, c’est-à-dire des prélèvements d’ovocytes répétés et dangereux pour la donneuse. »

Le Danemark a modifié sa loi sur l’anonymat des pères biologiques. Il y a maintenant la possibilité de lever l’anonymat du père si l’enfant à sa majorité le souhaite en s’adressant un association spécialisée. Ainsi, une jeune fille conçue par FIV a pu grâce à cette association retrouver son père biologique et trois demi-frères. Un père qui s’est fait connaître reste en contact avec sa fille biologique. Et même le grand-père biologique a voulu connaître sa petite-fille! Et le devenir de l’enfant dans tout ça? Grande interrogation, n’est ce pas?

Le choix d’un bébé sur catalogue préoccupe Thomas Ploug, membre du Conseil d’éthique et professeur à l’université d’Aalbourg : « une tendance inquiétante se dessine, note-t-il. Nous passons d’une conception de l’enfant comme un don à  une conception de l’enfant comme une donnée que l’on contrôle. Plus vous le profilez, plus vous en faites un objet. Ce ne peut qu’avoir des conséquences sur la façon dont les parents se comportent avec lui, sur leur dévouement. Bien sur, c’est infime, et dans la plupart des cas, cela se passe bien. C’est une question de dignité. Un objet, on peut s’en lasser et s’en débarrasser.»

On peut trouver sur le site de Cryos le témoignage d’un homme conçu en 1979 par FIV et avec un donneur anonyme. Ses parents ne lui avaient pas révélé les circonstances de sa naissance, comme cela était préconisé à l’époque, et ce pour ne pas déstabiliser psychologiquement l’enfant: « Je ne l’ai appris qu’à l’âge de 30 ans. J’étais alors en thérapie car je n’allais pas bien. C’est ma mère qui me l’a révélé, et c’est comme si j’avais enfin vu la lumière. J’avais tout pressenti. Depuis longtemps, je me cherchais des pères putatifs, alors même que mes relations avec mon père étaient bonnes. Lorsque j’ai su, j’étais très soulagé. Mais, après la phase d’euphorie, j’ai fait une dépression. Ma vie était bâtie sur un mensonge. J’ai mis beaucoup de temps à digérer. Le centre de don a refusé de me donner le nom du donneur. Je suis contre cet anonymat.» Il est hanté par le fait « qu’il lui manque une partie de son histoire ».

Ces bébés sur catalogue sont un fait de société rendu possible par la science médicale. On peut aussi penser aux risques d’eugénisme si tous les enfants sont ainsi conçus! Où est l’éthique dans tout ça quand on, constate que le « désir d’enfant » fait prospérer un commerce bien lucratif. L’avenir nous dira ce qu’il advient psychologiquement de tous ces enfants conçus ainsi sur catalogue. Aujourd’hui, il est trop tôt pour se prononcer mais on pense au « Meilleur des Monde » de Aldous Huxley et on aimerait que ce ne soit pas une sinistre prophétie.

L’un des moyens d’éviter les dérives éthiques, le droit à l’enfant plutôt que les droits des enfants, surtout la GPA (Gestation Pour Autrui), serait de réviser les lois sur l’adoption afin qu’un maximum d’orphelins soient adoptés dans les meilleures conditions, limitant ainsi le recours à la PMA.

Pour en savoir plus: 
http://www.la-croix.com/Ethique/Sciences-Ethique/Sciences/Au-Danemark-des-bebes-sur-catalogue-2013-04-08-942785

COMMENT LE NET CHANGE NOS COGNITIONS ET NOS RELATIONS AVEC AUTRUI.

La Psychologie des foules de Gustave le Bon est applicable aux réseaux sociaux. Les Facebookiens peuvent être assimilés à une foule, et se comporter comme telle sur de nombreux points.

©Gaetino Motisi (Palerme) https://gaetanomotisi.com/store/

Dans les années 60, le sociologue canadien Marshall Macluhan constatait déjà l’impact des médias sur nos perceptions sensorielles. Selon leur nature (radio, journaux, télévision et écrans divers), nos sens réagissent différemment. Il faut les concevoir comme des extensions de nos sens. Ainsi, le livre est le prolongement de l’œil, le téléphone et les écrans divers sont celui du système nerveux. Les médias fournissent la substance de la pensée, mais ils façonnent aussi les processus de la pensée. Ils agissent sur nos cognitions.  Aujourd’hui, après le livre, la radio et la télévision, c’est l’internet qui règne en maître. M.Macluhan a élaboré deux concepts phares. Le premier est que ce n’est pas le contenu qui affecte la société mais le canal de transmission lui-même, et le deuxième est la notion de village global. Nous faisons tous partie d’un village mondial façonné par aujourd’hui par le net, et en cela, il a modifié nos rapports aux autres et à notre environnement.

Internet modifie indiscutablement nos circuits cérébraux constate par Nicholas Carr dans son essai Internet rend-il bête?

« l’écran inonde littéralement notre cerveau, et ce des heures durant. Nous sous-estimons le temps que nous passons sur internet, nous sous-estimons la gymnastique cérébrale que cela demande. Et pour ma part, je suis persuadé que je ne pense pas de la même façon qu’avant.

Le psychiatre Serge Tisseron rejoint sur ce point Nicholas Carr: « L’utilisation des médias sociaux serait responsable de la diminution de la pensée réflexive quotidienne ordinaire.»

Clay Shirky parle de « Social Media Fatigue ». Un concept à ne pas négliger si nous passons beaucoup de temps derrière l’écran, sur les réseaux sociaux notamment.

Plus que l’abondance d’informations qu’il faut dénoncer, c’est plutôt l’incapacité de notre cerveau à filtrer les informations. Il ne double pas de capacité tous les 18 mois comme les puces informatiques. Il n’y pas encore d’études sur la façon dans l’utilisation d’Internet affecte certains de nos cognitions, comment certaines aires de notre cerveau sont modifiées. Quelques études sur les jeux vidéo évoquent des changements dans les régions du cerveau responsables de l’attention et du contrôle, sur les impulsions, un impact sur le circuit de récompense et une perte de contrôle. Tout ceci en relation avec une addiction. Une étude sur le jeu vidéo internet montre qu’il y a incontestablement des effets multiples et complexes sur la cognition et le développement du cerveau chez l’adolescent, sans comorbidité psychiatrique.

Devant un écran, c’est l’œil qui est mis à contribution. Le temps de traitement d’une information visuelle a augmenté de 30% sur un écran. Et il ne faut pas sous-estimer la plasticité cérébrale, c’est à dire la capacité d’adaptation et de changement de notre cerveau.   Internet et les réseaux sociaux modifient notre façon de penser, de réagir et d’interagir avec l’autre, et ils affectent en tout cas notre concentration. Plus on est derrière un écran, plus on doit lutter pour rester concentré sur de longs morceaux d’écriture. Notre pensée deviendrait-elle morcelée? Fragmentaire si notre pensée est moins linéaire ?  

Sans être un parfait Geek, nos habitudes ont changé avec la banalisation de la Toile. Avant, les contenus informatifs ou culturels étaient identifiables. Internet est un hypermédia immédiatement accessible en quelques clics, et ses hyperliens renvoient un écho sans fin d’informations à notre cerveau, jusqu’à saturation. À coté du temps passé derrière les écrans, nous lisons moins de livres, nous n’envoyons plus de courrier par la poste, et avec son corollaire, nous n’en recevons plus. Nous consacrons une grande partie de notre lecture à des mails, SMS ou sur le net. Nicholas Carr insiste sur les effets délétères de cette obésité de l’information : « là où le livre et la lecture profonde nous enrichissaient, la fréquentation de l’hypermédia Internet nous affaiblit en « éparpillant notre concentration » sur des choses les plus souvent sans intérêt autre que, justement de nous distraire.»  

Nous consommons des mots dans un état de distraction du fait que notre cerveau est en mode multitâche, et se met en mode paresseux. Lorsque nous lisons un livre, nous nous mettons dans une situation passive, permettant à l’esprit de se concentrer sur les mots, au lieu de voir constamment comme on le fait sur le net, de zapper dès que l’on a lu trois lignes, tout ça pour chercher s’il y en a de nouveaux, et peut-être des meilleurs, pensons nous dans notre fond intérieur. Et les hyperliens sont des puits sans fond.  

Or, notre cerveau n’est pas multitâche, et c’est scientifiquement prouvé. Chacun  des hémisphères ne peut traiter qu’une seule tâche à la fois. Le cerveau n’est pas en mesure de réaliser plusieurs tâches en même temps. En fait, plusieurs zones vont s’activer en même temps, mais le cerveau ne traitera qu’une seule tâche à la fois. La zone préfrontale, située à l’avant du cerveau, assure une forme de coordination et de planification, un peu comme un commutateur permettant au cerveau de passer d’une tâche à l’autre en quelques 100 millisecondes (soit 0,1 seconde).On ne peut pas coordonner plus de deux activités à la fois. L’homme-orchestre n’existe pas!

Mais qu’entend-on par tâche?
C’est un comportement maîtrisé et intentionnel qui nécessite de la concentration. Au moment d’exécuter  la tâche, la personne  doit avoir l’objectif de son geste. On n’entend pas par-là des automatismes, comme par exemple écouter la musique en bruit de fond en lisant un livre. Les deux supports ne sollicitent pas les mêmes sens. L’écriture est considérée comme une tâche unique. Lorsqu’on rajoute une tâche à une autre, au delà de trois, on est plus enclins aux erreurs et on est moins réactifs.

Le cerveau va prendre l’habitude de compter sur les sollicitations perceptives, externes pour relancer sa vigilance. On parle d’addictions au  net et aux réseaux sociaux. Sans aller jusqu’à l’addiction, chacun de nous peut ressentir une impression une appétence, comme si le cerveau avait besoin d’avaler sa dose de web ou de visite sur les réseaux sociaux. On est boulimique d’informations sur le mode compulsif, surtout sur les réseaux sociaux.

C’est souvent masqué pas des motivations inconscientes d’aller à la recherche d’informations susceptibles d’accroître nos connaissances, ou de rompre l’ennui ou la peur de se retrouver face à face avec soi. Ou bien est-ce une nouvelle forme de consumérisme contemporain qui fait que l’on consomme du net comme tout le reste. C’est souvent vrai, mais au fond de nous, acceptons que nous perdons du temps parfois à des futilités, et ils nous empêchent d’aller vaquer à d’autres occupations en dehors du monde virtuel. 

Un mésusage du net encouragerait-il la proscrination? On peut s’interroger! C’est notre faculté d’attention qui en prend un coup. Michael S.Rosenwald qui a enquêté pour le Washington Post sur un phénomène qu’il a qualifié de « problème d’engagement », une certaine inquiétude grandit dans l’esprit de l’internaute dès lors que le message vient trop long. Les réseaux sociaux ont leurs particularités. En moins de 10 ans, les réseaux sociaux ont totalement modifié nos usages, nos interactions avec autrui. Ils font partie de notre inconscient collectif, et une partie de notre socialisation passe par eux. Nous y consacrons plusieurs heures par jour. Dar Meshi (Université de Berlin) a démontré que le noyau Accumbens est particulièrement activé chez les gros utilisateurs de Facebook. Cette zone agit comme un comparateur social, il est d’autant plus développé que nous nous connectons souvent sur ce réseau social. L’unité de mesure est le « LIKE », et qui constituent une forme monnaie d’échange affective sur Facebook, ou du moins de gratification sociale, et il vient s’intégrer dans ce que l’on nomme le circuit de récompense. Mais qu’y a-t-il de si plaisant à se comparer virtuellement à autrui. Peut-être par le fait que nous sommes des animaux sociaux, et que nous avons besoin des autres.  

La qualité de nos relations avec nos amis virtuels est-elle comparable à celle de nos amis dans la vraie vie? Dunbar avait déterminé que les êtres humains ne peuvent pas maintenir plus de 150 relations sociales. Cette limite s’applique-elle aussi à la vie virtuelle? Les capacités de socialisation ne sont donc pas décuplées sur Facebook. Il y a la fameuse concurrence des égos, en sachant que contrairement à une rencontre physique où l’on peut voir la gestuelle, les mimiques et entendre la voix de son interlocuteur, les projections sont nombreuses. Ce mécanisme de défense qui attribue à autrui des idées et des affects (désagréables ou méconnus) rend inévitable les biais de communication.

Feu, le philosophe Roger Scruton dans son livre De l’urgence d’être conservateur s’interroge sur la pertinence de nos cognitions et émotions derrière un écran: «…vivre derrière un écran est dénué de risque, et nous ne risquons rien de l’ordre du danger physique, de l’embrasement émotionnel ou de la responsabilité envers autrui lorsque nous cliquons pour entrer sur une nouvelle page…On peut débuter des relations et y mettre un terme via l’écran sans aucun embarras, en restant anonymes ou en agissant sous un pseudonyme, ou même en se cachant derrière une fausse identité. On peut décider de « tuer » son identité virtuelle à tout moment, sans rien souffrir en conséquence.» Pourquoi, dès lors, se donner la peine de pénétrer le monde des véritables rencontres, lorsque ce substitut aisé est disponible? Et lorsque le substitut devient une habitude, les vertus nécessaires aux véritables rencontres ne peuvent se développer.»

La Psychologie des foules de Gustave le Bon est applicable aux réseaux sociaux. Les Facebookiens peuvent être assimilés à une foule, et se comporter comme telle sur de nombreux points. Pour G.le Bon, «la foule est un être dénuée d’intelligence, et qui par conséquent n’élève pas les personnes la composant…Ça fait ressortir plein de mauvais côtés…il y a un côté conquérant dans le fait d’avoir des personnes en groupe. Ils vont avoir une espèce  de supériorité qu’ils vont se donner uniquement parce qu’ils sont plusieurs.» Cet aspect des foules souligné par Bon s’explique par le caractère viral des échanges sur le net, les forums, les réseaux sociaux et les plate formes comme You Tube (ou autres).  

Il y a une perte d’individualité au profit d’une collectivité. Cette perte d’individualité est renforcée par l’anonymat conforté avec les pseudonymes. On y observe la contagion des sentiments et des émotions, soit sur le versant positif (empathie, solidarité, gentillesse) ou soit négatif (haine, bashing et autres joyeusetés) qui touchent l’affect et l’émotionnel et peuvent bouleverser notre équilibre psychologique. On s’émeut lors de drames collectifs, et pour montrer son empathie, on crée des nouveaux rites collectifs en partageant des images symboliques correspondant à une célébration collective. C’est manifestement un nouveau mode de catharsis. Si Internet est une source de savoirs multiples, d’informations accessibles en quelques clics, il a aussi son lot de désinformation et de propagation des rumeurs. L’irrationnel, notamment le nihilisme rationnel peut induire en erreur nombre de ses utilisateurs.

Tout comme la foule, les membres d’un réseau social peuvent être extraordinairement influençables, crédules est totalement dépourvus de sens critique. La désinformation devint alors un de risque majeur. Les membres d’un réseau social peuvent être portés à tous les extrêmes, être influencés par des excitations exagérées, et sans argument logiques  que l’on peut observer sous forme de  manichéisme ou de clivage. 

« Un commencement d’antipathie devient aussitôt une haine féroce » (Le Bon). Cette foule virtuelle a aussi ses meneurs, et qui dans la vie réelle ne paieraient pas de mine.   Alors comment s’étonner que certaines études parlent de la dépression Facebook. Une étude révèle que plus les internautes utilisaient Facebook, plus ils étaient malheureux. Plusieurs raisons à cela. D’abord la comparaison sociale, citée plus haut, faite de compétition entre égos est source de déprime. Et également, le réseau social un impact sur le moral car il peut couper du monde réel.  Partager ses états d’âme via un statut, peut soulager si c’est occasionnel mais il peut aussi entretenir le cercle vicieux des symptômes d’un mal-être plus profond qui dépasse le simple spleen, et être un épisode dépressif majeur. Comme le souligne le psychologue sociale Ethan Kops, «en surface, Facebook semble offrir une ressource inestimable permettant de combler les demandes liens sociaux. Mais plutôt que d’améliorer la sensation de bien-être, nous avons trouvé  que l’utilisation de Facebook déclenche le résultat opposé, il l’affaiblit. »  

Les personnes sont exposées à de nouveaux risques comme la diffamation ou le cyber harcèlement. « Le caractère du cyber harcèlement se caractérise par la permanence des messages laissés sur la Toile et qui peuvent être très difficiles parce qu’ils ont été partagés des dizaines et des centaines de fois.», explique Grégory Michel, professeur de psychologie clinique et de psychopathologie. Une victime sur deux ne connaît pas son agresseur. Il est facile de créer un faux profil, et de se livrer au lynchage. Il est plus difficile à cerner que le harcèlement moral. Ce cyber harcèlement peut pousser des adolescents au suicide. Côté modifications cognitives suite à l’utilisation des réseaux sociaux, il n’y a pas d’études mais le psychiatre Serge Tisseron la compare à celle des jeux-vidéos. Alors si on se réfère à des études sur les jeux-vidéos, l’acuité et l’attention visuelles, la coordination visuelle-motrice et la mémoire à court terme augmenteraient.

Les aspects sombres de l’internet et des réseaux sociaux sont indéniables, et il faut se centrer sur les qualités offertes par ce nouvel environnement. Le net développe les pratiques d’attention concentrée et éphémère, et il nous faut simplement développer en parallèle la pensée linéaire complexe qui peut pallier à la dispersion de l’attention et favoriser la pensée paresseuse constatée par divers chercheurs.  Après tout, restons optimistes car notre conscience, et notre inconscient probablement sont adaptés au changement. C’est ce que souligne, le philosophe évolutionniste Daniel.C. Dennett: « La conscience humaine était faite pour le partage des idées –cela revient à dire que l’interface utilisateur humaine a été créée par l’évolution tant biologique que culturelle, et que son invention a répondu à une innovation comportementale à l’activité consistant à communiquer des croyances et des plans, et à comparer des notes. »

Pour en savoir plus:

http://www.huffingtonpost.fr/2012/06/27/harcelement-sur-internet-peut-on-lutter_n_1631367.html http://www.vanksen.fr/blog/tendance-4-social-media-fatigue/ http://archives.radio-canada.ca/arts_culture/medias/dossiers/323/ http://www.psychologies.com/Culture/Ma-vie-numerique/Articles-et-Dossiers/Internet-nous-rend-il-idiots/7 http://soocurious.com/fr/jouer-aux-jeux-video-change-votre-facon-de-rever/ http://lhumain.eklablog.com/citations-theorie-evolutionniste-de-la-liberte-de-daniel-c-dennett-p449499