LIRE LES AURAS : FABRIQUE D’UNE CROYANCE

Quand quelques couleurs suffisent à décrire une personnalité, il est temps de s’interroger sur ce que l’on veut nous faire croire.

Des récits séduisants sans fondement scientifique.

Selon les principes picturaux de la Renaissance, le peintre Fra Angelico (1400-1455) a représenté dans ses œuvres le visage humain entouré d’une auréole, un halo de lumière symbolisant la lumière mystique des saints. Elle signifie aux croyants que ces saints, par leur vie exemplaire ou leurs prodiges, sont différents du commun des mortels. Cette auréole est aussi connue, plus prosaïquement, sous le terme d’aura, marquant l’atmosphère spirituelle d’une personne.

Maintenant, quittons le domaine de l’art pictural de la Renaissance pour celui de la parapsychologie et de ses aberrations.

Ce champ magnétique, ces corps subtils que sont les auras, enveloppant tous les êtres vivants et les choses, sont abondamment décrits dans la parapsychologie, les sciences occultes, les thérapeutes du New Age. La parapsychologie et la psycho-spiritualité new age ont fait de l’aura leur fonds de commerce. Le principe premier de l’aura est son invisibilité pour le profane, le quidam que nous sommes, vous et moi. Mais certains clairvoyants autoproclamés, qui font la course à la belle âme, auraient le talent de la voir.

L’une des premières descriptions des auras remonterait à 1897 et reviendrait à Charles Webster Leadbeater, un prêtre anglican, membre de la Société théosophique et autoproclamé clairvoyant. C. W. Leadbeater décrit les auras comme une brume lumineuse autour de l’homme, que l’on peut classer en fonction de sa couleur suivant le degré de spiritualité d’une personne.

Si vous voulez tout savoir sur votre aura, il vous faudra consulter l’un de ces élus qui savent la lire. Attention, le monde psycho-spirituel est semé d’embûches, et si vous pensez éventuellement être doté d’une aura semblable à celle des saints, vous risquez d’être déçu(e). Contentez-vous de regarder l’image de votre saint pieusement, car le thérapeute autoproclamé clairvoyant est conditionné à traquer les moindres défauts de la couleur de votre aura. Sa couleur dépend de votre degré d’évolution psycho-spirituelle et de la qualité de votre âme. Chez certains, l’aura peut être vaste, puissante, lumineuse, possédant des vibrations intenses et des couleurs splendides, tandis que chez d’autres, c’est tout le contraire : elle est petite, terne et laide. Si c’est le cas de la vôtre, ne paniquez pas, vous pouvez la travailler afin qu’elle vous protège des mauvaises influences et vous permette de bénéficier des influences bénéfiques du cosmos. Certains charlatans, oups… guérisseurs, vont vous faire la promesse de vous remettre sur pied en soignant votre aura et lui redonner bonne mine.

Sur le net, il y a pléthore de sites new age.La plupart restent généraux et gentillets sur la relation entre la couleur des auras et l’évolution psycho-spirituelle de la personne ; il en est d’autres plus flippants, attribuant à ces couleurs des traits de caractère négatifs ou des maladies physiques et psychologiques. De quoi déstabiliser une personne fragile qui fait confiance à un thérapeute new age convaincue par les fadaises qu’il raconte.

La lecture des auras est une facétie qui a ses racines dans la pensée irrationnelle ou magique, à l’instar de l’enfant qui croit au Père Noël. On est libre de ses croyances et de ses choix pour se faire soigner, mais le risque de tomber sous la coupe de charlatans peut vider votre portefeuille, conforter l’inculture scientifique et ouvrir la porte à la désinformation, largement relayée sur les réseaux sociaux.

Voici quelques correspondances des couleurs des auras empruntées à des auteurs à succès de la galaxie new age :
Le bleu pâle et fade signifie une timidité excessive, une personnalité non épanouie et influençable. Si, par malheur, ce bleu est mêlé à un jaune ocre, méfiance. Et mêlé à du gris, pessimisme. Mêlé à un jaune électrique, tendance à intellectualiser. Le summum du bleu restant le bleu foncé, qui dénote un caractère volontaire, pugnace et l’envie de progresser.

Quand l’aura est orange vif, la personne est tournée vers le bien et fait preuve de bonne volonté, de loyauté. Mais si elle est mêlée de jaune pâle, sa générosité est calculée. Et si l’orange est mêlé de vert sombre, la personne est rancunière, agressive et sans finesse.

L’aura rose est signe d’un esprit immature et d’un esprit ludique. Mêlée de jaune acide, la personne est égocentrique.

Bref, toutes les couleurs du spectre y passent et c’est sans fin. On peut noircir des pages et des pages avec toutes les correspondances entre les couleurs de l’aura et la personnalité des gens.

Les descriptions associées aux couleurs de l’aura reposent souvent sur ce que les psychologues appellent l’effet Barnum: des formulations suffisamment vagues et générales pour que chacun puisse s’y reconnaître, renforçant ainsi l’illusion de pertinence.

Outre la clairvoyance, la lecture de l’aura se dote d’un appareil attrape-nigauds et aussi pseudo-scientifique que l’électromètre de la scientologie : la photographie de Kirlian, du nom de son découvreur. Sa supposée découverte se propagea dans la parapsychologie et les sciences occultes. Tout commença avant la Première Guerre mondiale. En 1939, Semion Kirlian, un électricien russe qui réparait un appareil médical, voit crépiter des étincelles entre sa main et une électrode entourée de verre. L’image révélée est surprenante car sa main apparaît entourée d’une frange lumineuse. S. Kirlian poursuit ses recherches et pense que son procédé peut être utilisé pour diagnostiquer des maladies et étudier les propriétés électriques ou physiologiques d’organismes vivants. Rappelons que nous étions en 1939 et que la science médicale n’en était qu’à ses débuts. En plein essor du mouvement New Age et de la contre-culture dans les années 70, les travaux de S. Kirlian vont être diffusés par deux journalistes américains.

Avec l’effet Kirlian, de belles photographies en couleur montrent les variations de forme et d’aspect de l’aura à l’extrémité des doigts d’un sujet durant diverses phases de méditation ou sous l’effet de la douleur. L’Association française pour l’information scientifique (AFIS) décrit dans l’article « L’effet Kirlian » les dérives sectaires de la découverte de l’électricien russe : « Les photographies de Kirlian ne servent pas seulement, écrit-on, à diagnostiquer divers troubles, dont le cancer, avec une fiabilité supérieure à celle des méthodes médicales classiques ; elles permettent aussi d’observer le transfert de l’énergie vitale du guérisseur à celui du patient. »

Les parapsychologues assimilent l’effet Kirlian au corps astral ou éthérique des occultistes. Par la suite, les marchands du temple de l’industrie vont exploiter le filon en fabriquant des détecteurs de Kirlian vendus à des charlatans qui tirent le portrait (si l’on peut dire) de l’aura des gogos pour connaître leur couleur et leur quotient spirituel (QS), pour la somme de quarante euros. Les salons de médecine douce ou de parapsychologie regorgent de ce type d’appareils.

Outre S. Kirlian, durant les années 1910 et 1920, en pleine période de la théosophie, Walter J. Kilner inventa également des lunettes basées sur l’idée d’écrans de dicyanine contenant de l’aniline pour lire les auras. La dicyanine est un colorant vert olive utilisé comme sensibilisateur pour la photographie en couleur. L’aniline étant un précurseur de l’indigo.

En 1956, le livre Le Troisième Œil de Lobsang Rampa (se présentant comme un moine tibétain) obtint un immense succès planétaire et diffusa dans l’ésotérisme populaire la notion d’aura. Lobsang Rampa affirme dans ses écrits qu’il possède le don de voir les auras et qu’il peut ainsi évaluer le matérialisme, la spiritualité et le degré d’honnêteté des gens. Lobsang Rampa prétendit qu’il était né avec ce pouvoir de lire les auras. À l’âge de sept ans, il avait été envoyé dans une lamaserie tibétaine, et une opération chirurgicale consistant à percer un petit orifice dans le front de Rampa ouvrit son troisième œil et amplifia son pouvoir de voir les auras.

Auteur prolixe, Lobsang Rampa prétendit travailler à la conception d’une machine aurique à destination des médecins non clairvoyants pour qu’ils puissent photographier l’aura et, par ce moyen, diagnostiquer des maladies. Les tibétologues et anthropologues de l’époque se montrèrent sceptiques sur la réalité des écrits et des voyages au Tibet de Lobsang Rampa. Et ils avaient raison. L’auteur était en fait un certain Cyril Henry Hoskin, né le 8 avril 1910 à Plymouth (Devon), d’un père plombier ; il était en réalité vendeur de matériel pharmaceutique au chômage. Hoskin n’avait jamais mis les pieds au Tibet et ne parlait pas un mot de tibétain. En 1948, il se fait officiellement changer son nom en Karl Kuon Suo avant d’adopter celui de Lobsang Rampa.

Retrouvé par la presse britannique en Irlande, le charlatan ne se démonta pas. Il ne nia pas son nom de Cyril Hoskin mais prétendit que son corps était occupé par l’esprit de Lobsang Rampa grâce à la technique de la transmigration : un moine tibétain qui avait besoin de transmettre un enseignement aux Occidentaux en prenant possession du corps de Hoskin.

Grand mythomane devant l’éternité, Hoskin/Rampa prétendit que son livre Vivre avec le lama avait été dicté par télépathie par Mme Fifi Greywisken, son animal de compagnie… une chatte siamoise ! Il a certainement été inspiré par les livres de la grande voyageuse Alexandra David-Néel et par les enseignements de la théosophie. Les livres de Lobsang Rampa firent rêver des lecteurs du monde entier et sensibilisèrent des tas de gens à la spiritualité tibétaine sur la base de mensonges et de croyances irrationnelles. Même après sa mort, son enseignement continue de rassembler un grand nombre d’adeptes qui pensent trouver un sens caché psycho-spirituel dans ce canular littéraire.

La contre-culture hippie contribua à propager, dans les années 70, le concept d’aura. En 1972, le psychologue américain Stanley Krippner a organisé à New York le premier congrès sur l’aura. Ce psychologue est un pionnier dans l’étude de la conscience, et il conduit des investigations dans le domaine des rêves, de l’hypnose, du chamanisme et de la dissociation. Toutes ses recherches sont faites dans une perspective multiculturelle, avec un accent sur les phénomènes réputés anormaux. Il s’agit d’une démarche peu académique mais intéressante. Dans ce type de recherche, on peut aussi bien côtoyer des sceptiques intéressés par ce genre de phénomènes que des charlatans.

La vision de l’aura obtint un regain d’intérêt dans les années 90 avec la parution du livre Les enfants indigo : enfants du troisième millénaire du couple Lee Carroll et Jan Tober (qui se présentent comme des intermédiaires entre les humains et les extraterrestres), suivi du film Indigo par James Twyman, Neale Donald Walsch et Stephen Simon. Les enfants indigo se caractériseraient par une aura indigo et seraient des enfants surdoués, dont l’intelligence et la maturité seraient supérieures car ils viennent d’une autre galaxie. Ces enfants peuvent faire preuve d’étonnantes capacités, comme celle de se guérir du virus HIV. Ces enfants sont forcément mal adaptés à la vie terrestre, et ils ont besoin d’une prise en charge adaptée à leurs étonnantes facultés surhumaines. Lee Carroll a développé le réseau Kryeon avec la technique EMF Balancing, technique d’harmonisation des champs magnétiques. Des praticiens énergéticiens certifiés EMF prétendent soigner les enfants indigo, incarnations d’esprits supérieurs ou d’âmes anciennes.

Or, les expressions employées pour les enfants indigo sont les mêmes que pour les enfants ayant un QI supérieur à 130. Les enfants précoces sont hypersensibles, et en cas de doute, il vaut mieux consulter l’AFEP (Association française pour les enfants précoces) plutôt qu’un thérapeute EMF.

L’aura est-elle cantonnée au domaine de la parapsychologie et des pseudo-sciences uniquement, alors ?

Le terme d’aura existe pourtant en médecine, à mille lieues du sens donné par la parapsychologie. Les migraines peuvent parfois s’accompagner de phénomènes sensoriels regroupés sous le nom d’aura. Dans le cas des migraines, les auras les plus fréquentes sont ophtalmologiques : le champ visuel se remplit de phosphènes, de mouches semblant traverser le champ visuel (myodésopsies), de lignes brisées lumineuses (scotomes scintillants) pouvant former des compositions complexes. Les migraineux peuvent également avoir des auras visuelles, des auras sensorielles, et d’autres formes plus rares.

La synesthésie est également une autre explication de la vision des auras. La synesthésie est un trouble neurologique (non pathologique) par lequel deux ou plusieurs sens sont associés alors qu’ils sont habituellement isolés. Les cas sont rares et ne concernent pas les charlatans. En 2004, Jamie Ward rapporte une étude de cas dans la très sérieuse revue Cognitive Psychology : une synesthète voyait des couleurs pour les noms des gens qu’elle connaissait personnellement. Elle disait qu’elle voyait des couleurs qui occupaient tout son champ de vision quand sa synesthésie était provoquée par des mots. Elle percevait visuellement distinctement les noms et les visages des gens qu’elle connaissait, avec des halos colorés ou des auras projetées autour de la personne ou du nom. Elle ne croyait pas qu’elle possédait des pouvoirs mystiques à l’instar de Lobsang Rampa et ne s’adonnait pas à l’occultisme.

Il existe d’autres cas bien documentés dans des revues de neurologie de bonne facture dans lesquelles des synesthètes ont rapporté projeter des couleurs sur des gens (Weiss, 2001, et al., Ramachandran & Hubbard, 2001). Le psychologue britannique du University College de Londres, Jamie Ward, décrit les tests autour de cette jeune femme qui affirme voir des couleurs autour des mots, des objets ou des personnes uniquement dans un contexte émotionnel. Les tests montrent qu’elle associe systématiquement les mêmes couleurs aux mêmes mots, et le psychologue conclut que certaines personnes atteintes de ce trouble associent alors ces couleurs à des états spirituels.

Phil Merikle, du Centre de recherche sur la synesthésie à l’université de Waterloo (Ontario), émet comme hypothèse que les enfants seraient synesthètes à l’origine, et qu’au fur et à mesure du développement de leur cerveau, quand les bonnes connexions se font, cette particularité disparaît.

Des déformations perceptuelles induites par des charlatans, conditionnées par des exercices pour apprendre à lire les auras, des illusions et des hallucinations peuvent favoriser les croyances dans l’existence de l’aura. Certains scientifiques affirment que la propension à voir des auras pourrait avoir, du moins en partie, un fondement à la fois neurochimique et génétique. Il y aurait une relation entre des facteurs psychologiques, comme la propension à la fantaisie, la suggestibilité et d’autres, associés à des niveaux de dopamine dans le cerveau, qui favoriseraient la vision des auras.

La science a bien prouvé l’existence de champs thermiques, électromagnétiques et électrostatiques, mais elle n’a pas prouvé l’existence des auras décrites dans les sciences occultes, la parapsychologie et le New Age. Gardons l’esprit sceptique, comme le philosophe Friedrich Nietzsche : « La croyance forte ne prouve que sa force, non la vérité de ce qu’on croit. »

Rideau!

IA: UN OUTIL POUR RAISONNER

Dans un magasin de bricolage, une expérience concrète montre que l’intelligence artificielle n’est pas une simple aide, mais un outil de structuration de la pensée.

L’intelligence artificielle ne remplace pas l’humain, mais structure la pensée

L’intelligence artificielle, ce n’est pas forcément les grands discours dans les journaux high-tech ou les revues spécialisées.Sa principale utilisation est déjà ailleurs, dans des usages beaucoup plus ordinaires. 

C’est une réalité : trois ans après son lancement, des centaines de millions de personnes l’utilisent. En France, près d’un adulte sur quatre y aurait recours régulièrement, non seulement dans un cadre professionnel, mais aussi comme une extension de la vie quotidienne.

Monsieur et Madame Tout-le-monde s’en servent, et pas uniquement dans leur domaine de compétence.

Une fois n’est pas coutume, je vais parler ici d’une expérience. Dans un domaine qui m’est totalement étranger : le bricolage. Une activité courante chez les Français, encore largement associée aux hommes, mais devenue aussi tendance chez les femmes. Je me suis donc lancée.

Je n’ai absolument aucune compétence en la matière. Je ne sais pas manier un tournevis correctement, ni utiliser un produit technique pour réparer ou entretenir un meuble abîmé. Jusqu’à présent, j’ai toujours fait appel à des bricoleurs confirmés.

Devant les petites réparations à faire chez moi, souvent délaissées par les professionnels, je me suis dit qu’avec ChatGPT, je devais pouvoir compenser mes lacunes, au moins pour choisir les bons matériaux et les bons outils. Il existe des tutoriels sur YouTube, mais pour un débutant, ils ne sont pas toujours compréhensibles.

Je me rends donc chez Leroy Merlin à Caen. Pour un novice, c’est un dédale : où aller, vers quel rayon se diriger, même en lisant les panneaux en hauteur? Avec la densité de clients, il est difficile de rester concentré sans se laisser distraire. J’avais préparé une liste de matériel à acheter : un visiophone, des produits pour réparer du bois.

Après quelques tâtonnements et en interrogeant ChatGPT, j’arrive devant le rayon visiophone, un peu à l’écart. Je prends mon smartphone, photographie les produits, et pose des questions en rafale avec la fonction vocale : est-ce facile à installer ? Trop complexe pour mon usage ? Que choisir ? La séance dure près de vingt minutes. Je ne cherchais pas une réponse, mais un cadre pour raisonner dans un environnement que je ne maîtrisais pas. Il s’agissait d’une démarche d’apprentissage rapide.

L’intelligence artificielle ne me donnait pas une solution, elle structurait mon raisonnement. Elle posait des limites sur ce que je ne devais pas acheter. Mais je restais la seule décisionnaire pour choisir en fonction de mon usage.

Au départ, j’avais prévu un budget. Devant les prix des packs, j’hésite.Je continue pourtant, photographiant chaque article, posant des questions à ChatGPT sur les avantages et les inconvénients. J’utilise la fonction vocale. Après cet échange soutenu, je finis par choisir un visiophone à un prix acceptable et adapté à mon installation.

Je prends le pack, me retourne et, surprise, je constate qu’une conseillère, à son bureau, a probablement entendu ma conversation. Je n’ai évidemment pas précisé que je dialoguais avec une intelligence artificielle. Elle a sans doute imaginé un interlocuteur humain particulièrement patient. Quel proche ou ami aurait supporté une telle série de questions en rafale ? De quoi exaspérer toute personne, même d’une patience à toute épreuve.

Voyant cette personne, je me suis sentie brièvement prise de court, presque coupable, en pensant aux discours médiatiques sur l’IA remplaçant l’humain.

Ce n’était pourtant pas le cas. Je n’avais pas besoin d’un interlocuteur humain au départ, mais d’un outil pour acquérir une base, avant un échange de vive voix. Ce n’est pas un changement civilisationnel, comme on le lit souvent, mais un changement cognitif. 

J’ai utilisé l’intelligence artificielle comme outil d’apprentissage dans un domaine que je ne connaissais pas. Peu de personnes auraient eu la patience d’expliquer à une totale néophyte ce qu’il fallait choisir et comment cela fonctionnait.

Trois semaines plus tard, je retourne chez Leroy Merlin. Cette fois, mon smartphone ne fonctionne pas. Impossible d’accéder à ChatGPT.

Et pourtant, je m’en sors rapidement. J’ai intégré une logique. Je trouve les rayons, les produits, sans difficulté. Je ne suis pas dépendante. Je suis devenue autonome. 

Ce que j’avais utilisé n’était pas une assistance, mais une logique que j’avais intégrée.

Mais il faut reconnaître que l’intelligence artificielle ne résout pas tout, et n’a rien de magique. Une fois le visiophone installé, je tente de le faire fonctionner seule avec ChatGPT. Les explications deviennent confuses. Malgré plusieurs tentatives, rien ne fonctionne. Après une demi-heure, ChatGPT me suggère de faire une pause. Je finis par capituler.

Le lendemain, avec un esprit plus clair et des questions mieux formulées, l’appareil fonctionne en quelques minutes. L’intelligence artificielle a répondu répondre clairement quand mes propos ont été cohérents.

Avec elle, la pensée ne devient pas linéaire, mais elle est contrainte de se structurer. L’échange oblige à clarifier ce que l’on cherche réellement, presque comme un miroir qui renvoie les tâtonnements de la pensée et ses ajustements.

L’IA révèle et exige une pensée plus structurée.L’IA n’est pas un gadget ludique, mais un outil cognitif qui prolonge la pensée et renforce la capacité de décision.

En conclusion, même en ayant recours à l’intelligence artificielle, je suis restée la décisionnaire centrale. Il ne s’agit pas d’une simple aide, mais d’une transformation du rapport à l’apprentissage et aux connaissances. ChatGPT n’a été qu’une extension de ma logique, qui m’a permis d’entrer dans un domaine qui m’était totalement étranger.

Certains commencent à formuler ce déplacement. Dans un entretien accordé au Figaro, Olivier Sibony et Éric Hazan évoquent l’IA non comme un simple outil d’exécution, mais comme un support de raisonnement. Ce n’est pas “une aide”

Mon expérience, très concrète, va exactement dans ce sens.

Une vidéo de présentation récente par Olivier Sibony illustre également cette évolution de l’intelligence artificielle, non plus comme une aide, mais comme un support de raisonnement.






LA MACHINE, MIROIR DE L’HUMAIN

De la robot-thérapie aux intelligences artificielles conversationnelles comme ChatGPT, ces technologies s’imposent aujourd’hui comme des médiateurs inattendus. Miroirs cognitifs, elles interrogent la relation que l’humain entretient avec ses propres créations, qui ne relèvent plus de l’imaginaire.

De Paro à ChatGPT — l’intelligence artificielle comme médiateur thérapeutique

J’ai été fascinée, à sa sortie par le livre de Kai-Fu-Lee, IA, la plus grande mutation de l’histoire. Kai-Fu-Lee raconte qu’il a mis au point, en 1986, le logiciel qui a remporté le championnat du monde d’Othello. Aujourd’hui à la tête d’un des principaux fonds d’investissement en IA en Chine et auteur également de AI Superpowers (2018), il relie l’histoire des premières victoires symboliques de l’IA à l’impact réel que ces systèmes ont désormais sur nos sociétés, qu’il compare à une mutation similaire à celle de l’électricité. Si Kai-Fu-Lee peut être considéré comme un pionnier, Sam Altman représente l’une des figures contemporaines de cette révolution. Avec OpenAI, il a contribué à diffuser largement ces technologies auprès du public. Pour Altman, l’IA n’est pas un substitut à la créativité humaine, mais un outil qui l’augmente et améliore la productivité. Elle agit comme un catalyseur du potentiel humain, et non comme un remplaçant.

Historiquement, il est important de revenir aux débuts de l’intelligence artificielle. En 1997, l’ordinateur Deep Blue d’IBM a vaincu le champion du monde d’échecs Garry Kasparov, lors d’une partie appelée « le baroud d’honneur du cerveau ». Cet événement a suscité une inquiétude considérable, alimentant l’idée que les machines pourraient un jour supplanter l’homme. Pourtant, derrière cette victoire se trouvait la main humaine : le système avait été programmé, entraîné et optimisé avec l’aide de spécialistes et de joueurs d’échecs.

L’histoire du Chinois Ke Jie, superstar du jeu de go, est tout aussi éloquente. Convaincu de pouvoir battre AlphaGo, il fut défait lors des deux premières parties, avant de déclarer forfait, épuisé psychologiquement. Ces épisodes ont marqué un tournant dans la perception publique de l’intelligence artificielle.

Si les performances de l’intelligence artificielle peuvent sembler humaines, voire surhumaines, elle reste une machine. Elle reste une machine. Le risque de dérive anthropomorphique apparaît dès lors que l’on oublie qu’il s’agit d’un système conçu et entraîné par l’homme. L’intelligence artificielle ne possède pas d’intelligence propre. Elle simule certains aspects de l’intelligence humaine à partir de modèles mathématiques construits par des spécialistes. Contrairement à l’intelligence humaine, qui est vécue et incarnée, il s’agit d’une intelligence simulée. Cette distinction est essentielle pour comprendre la puissance de ces technologies, mais aussi les projections dont elles peuvent faire l’objet.

C’est dans ce contexte que sont apparus les premiers robots sociaux utilisés dans le domaine de la santé. Conçus pour interagir avec les patients, ils ne se limitaient plus à effectuer des calculs, mais entraient dans une forme de relation, suscitant parfois des réactions émotionnelles inattendues. Dans l’esprit du public, ils pouvaient même apparaître comme des substituts du lien humain, contribuant à renforcer les projections dont ils faisaient l’objet. La machine peut ainsi devenir, dans certains contextes, le support d’une figure proche de celle de l’ami imaginaire, facilitant les phénomènes de projection.

La robotique humanoïde, qui constitue une branche de l’intelligence artificielle, associe des systèmes mécaniques et des programmes informatiques afin de permettre à des machines d’interagir avec les humains. Inspirée par la figure humaine, elle évoque parfois un alter ego, et a fortement influencé l’imaginaire collectif, notamment à travers les œuvres de science-fiction d’Isaac Asimov.

Les robots humanoïdes sont conçus pour assister l’être humain, notamment dans des tâches complexes, répétitives ou dangereuses. Leur développement repose sur de nombreuses disciplines, parmi lesquelles la résolution de problèmes, la compréhension du langage, la perception visuelle et auditive, ainsi que l’apprentissage, en lien étroit avec l’ingénierie mécanique, électrique et informatique.

La conception de ces robots s’appuie également sur des domaines plus récents, comme l’informatique affective, qui vise à reconnaître certaines expressions émotionnelles humaines, et la robotique cognitive, dont l’objectif est de permettre à la machine de percevoir son environnement, d’apprendre et d’adapter ses réponses de manière autonome.

Parmi ces développements issus de la robotique cognitive figure la robot-thérapie, aujourd’hui utilisée dans certaines approches relationnelles individuelles. Pour être rigoureux, la littérature scientifique emploie plus volontiers le terme de « robots sociaux ». Ces robots, souvent conçus avec une apparence enfantine, ludique ou animaloïde, sont destinés à inspirer confiance et à paraître inoffensifs aux yeux des personnes avec lesquelles ils interagissent.

Darwin-OP, l’un de ces robots sociaux mis au point en 2014, illustre ces applications. Utilisé dans des contextes thérapeutiques et éducatifs, il peut faciliter certaines interactions, notamment chez des patients présentant des troubles relationnels ou de la communication. Darwin-OP est surtout utilisé dans l’autisme, l’éducation et la recherche.

Aujourd’hui, la robot-thérapie n’est plus un simple gadget et appartient désormais au domaine médical. On a quitté l’ère de la science-fiction. Le robot est devenu un outil thérapeutique intégré, utilisé notamment en rééducation. Il représente une opportunité pour des personnes ayant perdu certaines capacités motrices. La rééducation assistée par robot agit sur le système musculo-squelettique et nerveux, mais aussi sur le cerveau, en favorisant l’apprentissage et la récupération du mouvement.

Darwin-OP aide notamment à socialiser des enfants présentant des troubles psychiques comme l’autisme. Développé par des chercheurs du Georgia Institute of Technology, ce robot humanoïde repose sur une interface originale : l’enfant utilise une tablette pour enseigner au robot les règles d’un jeu, inversant ainsi les rôles traditionnels. Le robot apprend en mimant le comportement de l’enfant. Ce dispositif permet de travailler certaines fonctions comme la coordination œil-main ou la préhension, tout en plaçant l’enfant dans une position active.

Le robot social Paro, quant à lui, est utilisé auprès de personnes âgées atteintes de maladies neuro-dégénératives, notamment Alzheimer. Cette peluche robotisée en forme de bébé phoque est capable de simuler des réactions émotionnelles. Des études menées, notamment à l’hôpital Broca à Paris et dans plusieurs EHPAD, ont montré que l’interaction avec Paro pouvait améliorer le bien-être, le comportement et le lien social des patients.

Les robots sociaux ne remplacent évidemment pas le lien humain, mais constituent des outils thérapeutiques au service des soignants. Ils doivent être conçus comme des médiateurs, et non comme des substituts relationnels. Leur capacité à simuler des émotions soulève néanmoins des questions éthiques, notamment celle du risque de banalisation d’une « empathie artificielle » au détriment de l’empathie humaine.

Des robots comme Matilda ou Pepper illustrent cette évolution. Conçus pour interagir avec les patients, ils peuvent mémoriser des informations, dialoguer ou accompagner certaines activités. Leur efficacité semble particulièrement intéressante dans la maladie d’Alzheimer ou certains troubles du spectre autistique. Dans ces contextes, le robot peut jouer le rôle d’objet d’attachement, voire d’objet transitionnel au sens de Winnicott, support de projections émotionnelles.

Toutefois, comme le souligne la chercheuse Ritta Baddoura, l’usage thérapeutique des robots sociaux en est encore à ses débuts. Les études disponibles présentent des limites méthodologiques et les effets à long terme restent insuffisamment connus. Une évaluation rigoureuse demeure nécessaire.

Certaines applications de l’intelligence artificielle illustrent également son rôle d’assistance en santé mentale. Le programme Tree Hole, développé en Chine, analyse les messages publiés sur le réseau social Weibo afin de détecter des expressions associées à un risque suicidaire. Lorsqu’un message est identifié comme préoccupant, le système alerte une équipe de professionnels qui peuvent intervenir auprès de la personne concernée. Dans ce cas, l’IA n’agit pas comme un thérapeute, mais comme un outil d’aide au repérage, au service des cliniciens.

Cette fonction d’assistance correspond à la position défendue par Sam Altman, selon laquelle l’intelligence artificielle doit être conçue comme un outil augmentant les capacités humaines, et non comme un substitut. L’IA peut ainsi contribuer à améliorer certaines pratiques, tout en restant dépendante des décisions humaines.

Ces exemples montrent que l’intelligence artificielle ouvre des perspectives importantes dans le domaine de la santé, à condition de maintenir une vigilance éthique et de ne pas confondre simulation et relation humaine.

Plus récemment, un article du Figaro relatait le cas d’un salarié expliquant comment l’utilisation de ChatGPT avait contribué à orienter sa carrière professionnelle. Cette expérience illustre une évolution supplémentaire : l’intelligence artificielle ne se limite plus à la rééducation physique ou à la médiation thérapeutique, mais intervient désormais comme outil d’accompagnement dans la vie quotidienne.

Cette évolution confirme à la fois le potentiel et l’ambiguïté de ces technologies. Comme les robots sociaux, ces systèmes peuvent jouer un rôle de soutien, à condition de ne pas perdre de vue leur nature réelle : celle d’outils conçus par l’homme, et non de substituts à la relation humaine.

On nous rappelle souvent que l’intelligence artificielle n’a ni ego ni conscience. Et pourtant, dès lors qu’elle parle, l’humain est tenté d’y répondre comme à un autre humain. Ce trouble n’appartient pas à la machine, mais à notre propre fonctionnement psychique. Une projection comme nous, le faisons avec les humains ne nous cachons pas.

« Et si ces machines, dépourvues d’ego, n’étaient finalement que des miroirs nouveaux dans lesquels l’humain explore son propre monde intérieur ? »

Pour clore cette réflexion, voici une intervention de Kai-Fu Lee sur les enjeux et perspectives de l’intelligence artificielle, du symbolique à l’opérationnel.

(La vidéo est en anglais. Les sous-titres français peuvent être activés via la fonction « traduire automatiquement » dans les paramètres YouTube.)

BLUE MONDAY: LA PROPHÉTIE QUI SE VEND TOUTE SEULE.

Le Blue Monday n’est pas un diagnostic, mais de la psychologie de comptoir. C’est un mythe rentable entretenu par la suggestibilité, et fabriqué de toutes pièces par le marketing.

Saisonnalité de l’humeur et confusion médiatique

Janvier est le mois où la nuit tombe tôt et, où le matin, la lumière se fait attendre. Les jours sont courts. À cela s’ajoute la date supposément maudite du troisième lundi de janvier. Cette année, il tombait le 19 janvier et porte un nom désormais bien installé dans l’imaginaire collectif : le Blue Monday.

Le Blue Monday est censé être le jour le plus triste et le plus déprimant de l’année. Vous vous souvenez peut-être de ce que vous faisiez ce jour-là! Avez-vous lu les journaux, écouté les médias, intégré l’idée que cette journée devait être particulièrement sinistre? Ou bien votre humeur était-elle simplement celle d’un lundi ordinaire ? Pour ma part, c’était un jour comme un autre. Je n’ai appris que tardivement que c’était une journée maudite.

Quelle est l’origine de cette journée si particulière du mois de janvier ?
Le terme Blue Monday dériverait de l’expression allemande datant du XVIᵉ siècle, « blauer Montag », qui désignait un lundi chômé, souvent après les fêtes ou des excès d’alcool. Le Blue Monday également à une forme de mélancolie liée à la reprise de l’activité professionnelle le premier jour de la semaine, après le week-end.

Si le Blue Monday a gagné en popularité dans les médias et sur les réseaux sociaux, c’est à la suite d’une campagne publicitaire du voyagiste Sky Travel, lancée en janvier 2005, et présentée sous un vernis psychologique censé combattre la dépression.

Cette campagne affirmait que le troisième lundi du mois de janvier était le jour le plus sinistre de l’année, en invoquant la convergence de plusieurs facteurs : la météo, la brièveté des journées, le froid et le spleen de l’après-fêtes. Pour donner à cette affirmation un caractère scientifique, le voyagiste fit publier un communiqué de presse signé par le docteur Cliff Arnall, psychologue au Centre for Lifelong Learning, rattaché à l’université de Cardiff.

Les psychologues ont rapidement été vent debout contre ce communiqué signé par Cliff Arnall, dénonçant une opération commerciale dénuée de toute rigueur scientifique. Arnall tenta de se justifier en affirmant qu’il fallait, par tous les moyens, faire avancer la recherche en psychologie. Ses collègues ne furent guère convaincus par ces explications.

Les dessous de cette opération marketing, cherchant à se parer d’un vernis scientifique, sont révélateurs. On pourrait presque, ironiquement, saluer l’imagination débordante des publicitaires: l’opération fut en effet un franc succès pour Sky Travel, à défaut de faire progresser la recherche en psychologie.

Le Blue Monday persiste aujourd’hui dans l’imaginaire collectif, tout en véhiculant une vision erronée de la santé mentale.

La dépression, comme d’autres troubles psychiques, n’est ni une affaire de calendrier ni de conditions météorologiques. La confondre avec une simple baisse de moral saisonnière associée à un jour précis de l’année revient à méconnaître la profondeur et la complexité de ces pathologies.

Osons le dire: le Blue Monday relève avant tout une mascarade fondé sur un argument commercial. Pour la petite histoire, le communiqué signé par Cliff Arnall avait été pré-rédigé par le service marketing du voyagiste, puis transmis à plusieurs universitaires.

Le fameux remède qui est de partir en voyage pour atténuer les effets du Blue Monday, n’est pas le résultat d’une étude universitaire rigoureuse. Selon plusieurs sources médiatiques, Cliff Arnall aurait été rémunéré environ 1 200 livres sterling par Sky Travel pour cette contribution. Cela suffit à souligner la nature strictement commerciale de l’origine du concept.

Il s’agit, de fait, d’un conflit d’intérêts manifeste! Un universitaire est payé par un voyagiste pour produire un discours pseudo-scientifique favorisant des intérêts commerciaux. Un mélange des genres pour le moins douteux, qui explique la réaction critique de ses pairs. ll s’agit d’une captation symbolique du mal-être psychique à des fins commerciales comme vendre des voyages en exploitant une humeur supposée collective.

Il faut également souligner que ce communiqué de presse s’accompagnait d’une équation aux faux airs algébriques, censée renforcer l’argumentaire du voyage salvateur qui ferait oublier le Blue Monday.

Continuer à lire … « BLUE MONDAY: LA PROPHÉTIE QUI SE VEND TOUTE SEULE. »