À LA RECHERCHE DE SANTA-CLAUS, ALIAS LE PÈRE NOËL!

Si on s’intéresse à l’approche anthropologique de Noël, il y a l’incontournable texte de Claude Levi-Strauss, Le Père Noël supplicié.

©Norman Rockwell

Enfant, vous avez peut-être cru au Père Noël! Et vous avez été émerveillé de trouver les cadeaux sous le sapin de Noël, parfois déçu de ne pas trouver les jouets commandés sur la lettre envoyée au Père Noël en Laponie. Vous perpétuez certainement la tradition avec vos enfants, vous ingéniant ainsi à leur fabriquer des rêves, quitte à ce qu’ils soient aussi déçus que vous en apprenant qu’il n’existe pas! La croyance est une fonction mentale comme une autre, alors ne culpabilisez pas de faire croire à vos enfants à ce mythe propre à l’enfance. Certes, la croyance ne fait pas bon ménage avec la science, c’est indéniable; elle est génératrice de fakenews et de pseudo-science qu’il faut combattre sans relâche. Ainsi que l’a écrit Serge Goldman, médecin spécialiste en neurologie et médecine nucléaire, « La science chasse les croyances; les croyances dénient à la science le pouvoir de traiter ce sur quoi elles portent, que ce soient l’existence de Dieu ou l’immortalité de l’âme. » Mais les mythes et le légendaire ont une fonction sociale qui renforcent la cohésion des groupes, et on les trouve dans toutes les cultures. La croyance à ce barbu débonnaire habillé en rouge en fait partie. Alors au diable les moralistes qui traquent le consumérisme à tout-va durant cette période de fin d’année! Je vous propose un modeste tour d’horizon « païen et anthropologique » de cette période de fêtes de fin d’année. La date du 25 décembre est pour les Chrétiens la naissance du Christ. Cette date n’est pas un simple hasard. Elle correspond (à quelques jours près) au solstice d’hiver, au symbolisme si particulier.

C’est le solstice d’hiver qui ouvre la phase ascendante du cycle annuel tandis que le solstice d’été inaugure la phase descendante du cycle des saisons; d’où le symbolisme gréco-latin des portes solsticiales représenté par les deux faces de Janus. Saint Jean d’hiver versus Saint Jean d’été. Les solstices sont des périodes de l’année où l’on retrouve dans la plupart des sociétés des rites cultuels. En Normandie, en pays d’Auge, des feux étaient allumés à l’extérieur où la bûche était l’élément principal. Résurgence des feux de la Saint Jean d’hiver, probablement!

Derrière l’échange de cadeaux sous le sapin, il y a la notion de potlach évoquée par l’ethnologue Marcel Mauss dans son ouvrage, Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques. Le potlach c’est l’essence du don, et il explique ( toujours en partie) l’esprit de l’échange de cadeaux à Noël. Le potlatch est une fête qui rassemble une ou plusieurs tribus pour des échanges de cadeaux qui vont jusqu’à la destruction de richesses dans les potlachs des sociétés premières. C’est une « lutte de générosité » qui hiérarchise les membres de la tribu. On peut considérer que les cadeaux offerts aux enfants expriment cette forme de lutte, et que le Père Noël (du moins les parents) est au sommet de la hiérarchie. De préciser que cette notion de potlach est succincte, et que la conception de Marcel Mauss est plus complexe.

Si on s’intéresse à l’approche anthropologique de Noël, il y a l’incontournable texte de Claude Levi-Strauss,  » Le Père Noël supplicié ». Il fut publié dans les Temps Modernes en 1952 et il exprime le droit d’être païen et de fêter Noël à sa guise. En voici l’objet qui figure en préambule du texte (en accès libre sur le net):

« Les fêtes de Noël 1951 auront été marquées, en France, par une polémique à laquelle la presse et l’opinion semblent s’être montrées fort sensibles et qui a introduit dans l’atmosphère joyeuse habituelle à cette période de l’année une note d’aigreur inusitée. Depuis plusieurs mois déjà, les autorités ecclésiastiques, par la bouche de certains prélats, avaient exprimé leur désapprobation de l’importance croissante accordée par les familles et les commerçants au personnage du Père Noël. Elles dénonçaient une « paganisation » inquiétante de la Fête de la Nativité, détournant l’esprit public du sens proprement chrétien de cette commémoration, au profit d’un mythe sans valeur religieuse. Ces attaques se sont développées à la veille de Noël; avec plus de discrétion sans doute, mais autant de fermeté, l’Église protestante a joint sa voix à celle de l’Église catholique. Déjà, des lettres de lecteurs et des articles apparaissaient dans les journaux et témoignaient, dans des sens divers mais généralement hostiles à la position ecclésiastique, de l’intérêt éveillé par cette affaire. Enfin, le point culminant fut atteint le 24 décembre, à l’occasion d’une manifestation dont le correspondant du journal France-Soir a rendu compte en ces termes : Devant les enfants des Patronages, le Père Noël a été brûlé sur le parvis de la cathédrale de Dijon.



Extraits de ce texte intemporel d’une érudition extraordinaire!

« Le Père Noël a été pendu hier après-midi aux grilles de la cathédrale de Dijon et brûlé publiquement sur le [p. 1573] parvis. Cette exécution spectaculaire s’est déroulée en présence de plusieurs centaines d’enfants des patronages. Elle avait été décidée avec l’accord du clergé qui avait condamné le Père Noël comme usurpateur et hérétique. Il avait été accusé de paganiser la fête de Noël et de s’y être installé comme un coucou en prenant une place de plus en plus grande. On lui reproche surtout de s’être introduit dans toutes les écoles publiques d’où la crèche est scrupuleusement bannie.

S’il n’y avait jamais eu, dans les temps préhistoriques, un culte des arbres qui s’est continué dans divers usages folkloriques, l’Europe moderne n’aurait sans doute pas « inventé » l’arbre de Noël. Mais – comme on l’a montré plus haut – il s’agit bien d’une invention récente. Et cependant, cette invention n’est pas née à partir de rien. Car d’autres usages médiévaux sont parfaitement attestés : la bûche de Noël (devenue pâtisserie à Paris) faite d’un tronc assez gros pour brûler toute la nuit; les cierges de Noël, d’une taille propre à assurer le même résultat; la décoration des édifices (depuis les Saturnalia romaines sur lesquelles nous reviendrons) avec des rameaux verdoyants : lierre, houx, sapin; enfin, et sans relation aucune avec Noël, les Romans de la Table Ronde font état d’un arbre surnaturel tout couvert de lumières. Dans ce contexte, l’arbre de Noël apparaît comme une solution syncré- [p. 1579] tique, c’est-à-dire concentrant dans un seul objet des exigences jusqu’alors données à l’état disjoint : arbre magique, feu, lumière durable, verdure persistante. Inversement, le Père Noël est, sous sa forme actuelle, une création moderne; et plus récente encore la croyance (qui oblige le Danemark à tenir un bureau postal spécial pour répondre à la correspondance de tous les enfants du monde) qui le domicilie au Groenland, possession danoise, et qui le veut voyageant dans un traîneau attelé de rennes. On dit même que cet aspect de la légende s’est surtout développé au cours de la dernière guerre, en raison du stationnement de certaines forces américaines en Islande et au Groenland. Et pourtant les rennes ne sont pas là par hasard, puisque des documents anglais de la Renaissance mentionnent des trophées de rennes promenés à l’occasion des danses de Noël, cela antérieurement à toute croyance au Père Noël et plus encore à la formation de sa légende.

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Il n’est pas étonnant que les aspects non chrétiens de la fête de Noël ressemblent aux Saturnales, puisqu’on a de bonnes raisons de supposer que l’Église a fixé la date de la Nativité au 25 décembre (au lieu de mars ou de janvier) pour substituer sa commémoration aux fêtes païennes qui se déroulaient [p. 1585] primitivement le 17 décembre, mais qui, à la fin de l’Empire, s’étendaient sur sept jours, c’est-à-dire jusqu’au 24. En fait, depuis l’Antiquité jusqu’au moyen âge, les « fêtes de décembre » offrent les mêmes caractères. D’abord la décoration des édifices avec des plantes vertes; ensuite les cadeaux échangés, ou donnés aux enfants; la gaîté et les festins; enfin la fraternisation entre les riches et les pauvres, les maîtres et les serviteurs.

Les légendes sont les archives de nos coutumes et de nos croyances d’autrefois. Alors ne les négligeons pas et le folklore lié à Noël est l’occasion de s’y replonger.

AU SUJET DU LIVRE L’INTELLIGENCE COLLECTIVE.

La culture imprègne notre biologie et notre psychologie, et détermine une bonne part de l’évolution génétique et nous rendrait capables d’auto programmation. Elle influence le développement de notre cerveau, nos réactions hormonales et immunitaires.

Dans un essai magistal intitulé « L’intelligence collective, comment expliquer la réussite de l’espèce humaine », l’anthropologue évolutionniste Joseph Henrich développe une thèse hardie sur l’évolution humaine; l’homme est la seule espèce à avoir un si haut degré de développement grâce à ce qu’il nomme « la culture ». Son corollaire est l’intelligence collective. Ce livre est répertorié dans la bibliographie de l’APA (American Psychological Association). Joseph Henrich est anthropologue et économiste; ses travaux théoriques explorent comment la sélection naturelle influence l’apprentissage et la psychologie de l’humain, et comment les interactions entre les gènes et la culture ouvrent la voie à de nouvelles perspectives évolutionnistes. Côté anthropologie, il a mené des études sur le terrain auprès d’enfants et d’adultes en Amazonie péruvienne, au Chili et dans les îles Fidji.

Joseph Henrich a reçu plusieurs prix prestigieux comme celui de la « Chaire de recherche du Canada en culture, cognition et coévolution de niveau 1, Prix de recherche Killam de l’Université de la Colombie-Britannique, 2010, Prix de jeune chercheur pour contributions scientifiques distinguées de la Human Behavior and Evolution Society, 2009, Presidential Early Career Award for Scientists and Engineers (États-Unis), 2004

Il faut préciser que la culture et l’intelligence collective sont deux notions sujette à des interprétations diverses. Pour Joseph Henrich, d’abord, la notion de culture n’est pas à prendre au sens politique qui est celui de l’offre des pratiques et de services culturels en particulier (dans le domaine des arts et des lettres), mais son sens est anthropologique et évolutionniste et s’observe dans l’histoire des chasseurs-cueilleurs observés par Joseph Henrich. Le livre est tellement riche en détails et anecdotes en psychologie évolutionniste, anthropologiques et techniques que j’ai du sélectionner des morceaux choisis.

La culture est la somme du savoir accumulé au fil des générations et adaptés aux environnements locaux. Épicentre de sa survie. Selon Joseph Henrich, la réussite de l’humanité ne tient pas à notre réussite individuelle mais à la puissance de nos cerveaux collectifs que sont les groupes sociaux. Les communautés petites ou grandes, sociétés premières et appliquées au monde moderne. Ces cerveaux collectifs sont produits par notre nature sociale et notre nature culturelle par le fait que nous apprenons en tant qu’êtres culturels aisément des autres par imitation., et que grâce à des normes adéquates, nous pouvons vivre en groupe très étendus et largement interconnectés en tant qu’êtres sociaux.

C’est la culture qui rend intelligent car elle fournit des méthodes (depuis l’aube de l’humanité jusqu’à aujourd’hui) et des compétences cognitives. La culture imprègne notre biologie et notre psychologie, et détermine une bonne part de l’évolution génétique et nous rendrait capables d’auto-programmation. Elle influence le développement de notre cerveau, de nos réactions hormonales et immunitaires.

L’apprentissage culturel spécifique à l’homme est une phase où une personne est influencé par d’autres et recouvre toutes sortes de processus psychologiques (privilégiant certaines aires du cerveau au détriment d’autres en conséquence). L’apprentissage individuel vient le compléter en observant son environnement!

L’exemple des explorateurs européens égarés et qui n’ont pas survécu dans des environnements où des tribus eux s’étaient adaptées culturellement montre que les humains ne savent pas s’adapter à un nouvel environnement et que leur intelligence individuelle ne sert à rien. J.Henrich évoque l’expédition Franklin de 1845 vers l’Arctique canadien. Deux navires sophistiqués pour endurer les conditions climatiques du pôle glacé et cinq ans de vivres avec des dizaines de milliers de boîtes de conserve alimentaire auraient du garantir la survie des 105 membres de l’équipage. Quand les deux navires furent bloqués de nombreux mois dans les glaces, aucun malgré leur débrouillardise n’a survécu. Et ils s’étaient répartis en deux groupes et s’étaient livrés à des actes de cannibalisme qui avaient rebuté les tribus venues à leur secours. Et pourtant, les Inuits ont su s’adapter à cet environnement hostile depuis des millénaires.

Pourquoi les Inuits survivent-ils dans cet environnement hostiles? comparaison avec les candidats de l’émission de télé-réalité Koh Lanta, qui ne risquent pas leur vie même si leurs exploits semblent spectaculaires. Lâchés par l’environnement sécurisant mis en place par les GO de l’émission, ils seraient dans la même situation que l’équipage de Franklin!

Les Inuits survivent grâce à des adaptation culturelles comme la chasse au phoque, et elle n’est pas facile. Ensuite le cuisiner sans bois en taillant une lampe en stéatite , et ajouter de la graisse de baleine en guise d’huile et fabriquer une mèche avec une espèce de mousse. Et pour trouver de l’eau potable, les Inuits doivent identifier les blocs de glace naturellement dessalés. Outre ces compétences culturelles que n’avaient pas les membres de l’expédition Franklin, il faut mentionner le savoir-faire indispensable pour fabriquer des paniers ,des écluses à poissons , des traineaux, etc. Le cas Franklin montre que les humains ne doive leur survie qu’aux processus sélectifs de l’évolution culturelle qui ont produit au fil des générations des ensembles d’adaptations culturelles (outils, pratiques techniques) que « nul ne peut concevoir en quelques années. Et ces porteurs de ces adaptations culturelles comment ou pourquoi, ils sont souvent incapables de comprendre comment ou pourquoi, elles fonctionnent. » (p 54).

Comment se constitue les adaptations culturelles, c.a.d des ensembles de techniques, de croyances, de pratiques, de motivations et de formes d’organisation qui permettent aux gens de survivre et même prospérer dans des environnements variés et hostiles. La sélection naturelle, en agissant sur nos gènes a façonné notre psychologie d’une manière qui crée des processus évolutionnaires non génétiques capables de produire des évolutions culturelles complexes. La sélection naturelle a modelé notre cerveau doté de la faculté d’apprendre des autres. Cet instinct d’apprentissage survient très tôt chez le bébé et l’enfant. L’apprentissage culturel affecte directement notre cerveau. à partir des autres.

Les mécanismes d’apprentissage fonctionnent inconsciemment par l’entremise des biais de compétence et de succès. Les indices d’âge sont des critères indirects de compétence et d’expérience. Ainsi les bébés en face d’un nouvel objet vont se tourner vers les modèles plus âgés pour en apprendre plus sur cette nouveauté. Pour apprendre, en observant, les humains s’appuient sur leurs facultés de mentalisation à partir des indices de compétence et de prestige.

Les modèles évolutionnaires prédisent que les apprenants ont intérêt à utiliser la transmission conformiste. Kevin Laland et son équipe ont déjà isolé plus de 100 gènes qui ont subi une sélection et ont une origine culturelle. L’évolution gène /culture peut-être excessivement rapide.

Les thèmes abordés dans cet essai balayent toute la vie sociale. Notamment la parenté qu’elle soit par alliance, le tabou de l’inceste et les rituels. La chasse collaborative et le partage de la viande et les tabous alimentaires (éviter les agents pathogènes) qui y sont liés sont des éléments essentiels de l’évolution humaine.

Dans son sous-chapitre l’Effet tasmanien, l’auteur évoque la perte du cerveau collectif d’un groupe, la perte d’informations culturelles adaptatives qui aura pour conséquence une perte de savoirs techniques et la disparition de technologies complexes. Ainsi la taille d’une population et sa connectivité sociale déterminent la taille maximale du cerveau collectif d’un groupe. Quand une personne imite les techniques et pratiques d’un expert savant et compétent, il n’atteint jamais exactement le même niveau de compétence ou de savoir que son modèle.

Sans crier victoire sur la supériorité de notre espèce, J.Henrich souligne que l’homme n’est pas la seule espèce dont le corps et le cerveau ont été façonnés par l’apprentissage social. C’est ce qu’ont souligné des primatologues et des biologistes. Ce serait du à un problème de démarrage associé à deux voies évolutionnaires. D’abord si on parvient à accroître la taille et la complexité du répertoire culturel d’une espèce sans modifier la taille de son cerveau, il y aura plus de pratiques adaptatives utiles à apprendre d’autrui dans le monde. Donc il est bénéfique d’avoir des gènes qui améliorent l’apprentissage social. La deuxième voie serait qu’il fallait rendre les cerveaux moins coûteux par le biais de la mère (la voie de la sociabilité et des soins partagés). Ces deux voies se renforçant mutuellement. Si nous avons l’air intelligent ce n’est pas parce que nous sommes les dépositaires d’une immense réserve de logiciels mentaux, puisés dans l’immense réservoir de logiciels mentaux , puisés dans l’énorme de savoir-faire et de pratiques que la culture nous apporte en héritage.

Cet essai est passionnant à bien des égards, et il y a pléthore de références anthropologiques qui permettent de saisir le point de vue évolutionniste sur l’intelligence collective en relation avec la culture. Joseph Henrich, au cours de son livre, rappelle souvent qu’il s’agit d’hypothèses.

À titre personnel, on peut rajouter aux démonstrations sur l’intelligence collective l’apport des sciences cognitives et des neurosciences. Le triangle émotion-cognition-comportement façonné par la culture se répercute individuellement sur le cerveau et certaines zones spécifiques. Quels sont les marqueurs biologiques qui indiquent comment se fait la liaison entre le corps, l’esprit et la culture? Ainsi la culture façonne la représentation à l’intérieur du sujet et son comportement et l’acceptation des normes sociales.

Cet essai de Joseph Henrich ne laisse pas indifférent sur les conséquences de la culture sur notre évolution.

Vidéo avec Joseph Henrich