De Paro à ChatGPT — l’intelligence artificielle comme médiateur thérapeutique

J’ai été fascinée, à sa sortie par le livre de Kai-Fu-Lee, IA, la plus grande mutation de l’histoire. Kai-Fu-Lee raconte qu’il a mis au point, en 1986, le logiciel qui a remporté le championnat du monde d’Othello. Aujourd’hui à la tête d’un des principaux fonds d’investissement en IA en Chine et auteur également de AI Superpowers (2018), il relie l’histoire des premières victoires symboliques de l’IA à l’impact réel que ces systèmes ont désormais sur nos sociétés, qu’il compare à une mutation similaire à celle de l’électricité. Si Kai-Fu-Lee peut être considéré comme un pionnier, Sam Altman représente l’une des figures contemporaines de cette révolution. Avec OpenAI, il a contribué à diffuser largement ces technologies auprès du public. Pour Altman, l’IA n’est pas un substitut à la créativité humaine, mais un outil qui l’augmente et améliore la productivité. Elle agit comme un catalyseur du potentiel humain, et non comme un remplaçant.
Historiquement, il est important de revenir aux débuts de l’intelligence artificielle. En 1997, l’ordinateur Deep Blue d’IBM a vaincu le champion du monde d’échecs Garry Kasparov, lors d’une partie appelée « le baroud d’honneur du cerveau ». Cet événement a suscité une inquiétude considérable, alimentant l’idée que les machines pourraient un jour supplanter l’homme. Pourtant, derrière cette victoire se trouvait la main humaine : le système avait été programmé, entraîné et optimisé avec l’aide de spécialistes et de joueurs d’échecs.
L’histoire du Chinois Ke Jie, superstar du jeu de go, est tout aussi éloquente. Convaincu de pouvoir battre AlphaGo, il fut défait lors des deux premières parties, avant de déclarer forfait, épuisé psychologiquement. Ces épisodes ont marqué un tournant dans la perception publique de l’intelligence artificielle.
Si les performances de l’intelligence artificielle peuvent sembler humaines, voire surhumaines, elle reste une machine. Elle reste une machine. Le risque de dérive anthropomorphique apparaît dès lors que l’on oublie qu’il s’agit d’un système conçu et entraîné par l’homme. L’intelligence artificielle ne possède pas d’intelligence propre. Elle simule certains aspects de l’intelligence humaine à partir de modèles mathématiques construits par des spécialistes. Contrairement à l’intelligence humaine, qui est vécue et incarnée, il s’agit d’une intelligence simulée. Cette distinction est essentielle pour comprendre la puissance de ces technologies, mais aussi les projections dont elles peuvent faire l’objet.
C’est dans ce contexte que sont apparus les premiers robots sociaux utilisés dans le domaine de la santé. Conçus pour interagir avec les patients, ils ne se limitaient plus à effectuer des calculs, mais entraient dans une forme de relation, suscitant parfois des réactions émotionnelles inattendues. Dans l’esprit du public, ils pouvaient même apparaître comme des substituts du lien humain, contribuant à renforcer les projections dont ils faisaient l’objet. La machine peut ainsi devenir, dans certains contextes, le support d’une figure proche de celle de l’ami imaginaire, facilitant les phénomènes de projection.
La robotique humanoïde, qui constitue une branche de l’intelligence artificielle, associe des systèmes mécaniques et des programmes informatiques afin de permettre à des machines d’interagir avec les humains. Inspirée par la figure humaine, elle évoque parfois un alter ego, et a fortement influencé l’imaginaire collectif, notamment à travers les œuvres de science-fiction d’Isaac Asimov.
Les robots humanoïdes sont conçus pour assister l’être humain, notamment dans des tâches complexes, répétitives ou dangereuses. Leur développement repose sur de nombreuses disciplines, parmi lesquelles la résolution de problèmes, la compréhension du langage, la perception visuelle et auditive, ainsi que l’apprentissage, en lien étroit avec l’ingénierie mécanique, électrique et informatique.
La conception de ces robots s’appuie également sur des domaines plus récents, comme l’informatique affective, qui vise à reconnaître certaines expressions émotionnelles humaines, et la robotique cognitive, dont l’objectif est de permettre à la machine de percevoir son environnement, d’apprendre et d’adapter ses réponses de manière autonome.
Parmi ces développements issus de la robotique cognitive figure la robot-thérapie, aujourd’hui utilisée dans certaines approches relationnelles individuelles. Pour être rigoureux, la littérature scientifique emploie plus volontiers le terme de « robots sociaux ». Ces robots, souvent conçus avec une apparence enfantine, ludique ou animaloïde, sont destinés à inspirer confiance et à paraître inoffensifs aux yeux des personnes avec lesquelles ils interagissent.
Darwin-OP, l’un de ces robots sociaux mis au point en 2014, illustre ces applications. Utilisé dans des contextes thérapeutiques et éducatifs, il peut faciliter certaines interactions, notamment chez des patients présentant des troubles relationnels ou de la communication. Darwin-OP est surtout utilisé dans l’autisme, l’éducation et la recherche.
Aujourd’hui, la robot-thérapie n’est plus un simple gadget et appartient désormais au domaine médical. On a quitté l’ère de la science-fiction. Le robot est devenu un outil thérapeutique intégré, utilisé notamment en rééducation. Il représente une opportunité pour des personnes ayant perdu certaines capacités motrices. La rééducation assistée par robot agit sur le système musculo-squelettique et nerveux, mais aussi sur le cerveau, en favorisant l’apprentissage et la récupération du mouvement.
Darwin-OP aide notamment à socialiser des enfants présentant des troubles psychiques comme l’autisme. Développé par des chercheurs du Georgia Institute of Technology, ce robot humanoïde repose sur une interface originale : l’enfant utilise une tablette pour enseigner au robot les règles d’un jeu, inversant ainsi les rôles traditionnels. Le robot apprend en mimant le comportement de l’enfant. Ce dispositif permet de travailler certaines fonctions comme la coordination œil-main ou la préhension, tout en plaçant l’enfant dans une position active.
Le robot social Paro, quant à lui, est utilisé auprès de personnes âgées atteintes de maladies neuro-dégénératives, notamment Alzheimer. Cette peluche robotisée en forme de bébé phoque est capable de simuler des réactions émotionnelles. Des études menées, notamment à l’hôpital Broca à Paris et dans plusieurs EHPAD, ont montré que l’interaction avec Paro pouvait améliorer le bien-être, le comportement et le lien social des patients.
Les robots sociaux ne remplacent évidemment pas le lien humain, mais constituent des outils thérapeutiques au service des soignants. Ils doivent être conçus comme des médiateurs, et non comme des substituts relationnels. Leur capacité à simuler des émotions soulève néanmoins des questions éthiques, notamment celle du risque de banalisation d’une « empathie artificielle » au détriment de l’empathie humaine.
Des robots comme Matilda ou Pepper illustrent cette évolution. Conçus pour interagir avec les patients, ils peuvent mémoriser des informations, dialoguer ou accompagner certaines activités. Leur efficacité semble particulièrement intéressante dans la maladie d’Alzheimer ou certains troubles du spectre autistique. Dans ces contextes, le robot peut jouer le rôle d’objet d’attachement, voire d’objet transitionnel au sens de Winnicott, support de projections émotionnelles.
Toutefois, comme le souligne la chercheuse Ritta Baddoura, l’usage thérapeutique des robots sociaux en est encore à ses débuts. Les études disponibles présentent des limites méthodologiques et les effets à long terme restent insuffisamment connus. Une évaluation rigoureuse demeure nécessaire.
Certaines applications de l’intelligence artificielle illustrent également son rôle d’assistance en santé mentale. Le programme Tree Hole, développé en Chine, analyse les messages publiés sur le réseau social Weibo afin de détecter des expressions associées à un risque suicidaire. Lorsqu’un message est identifié comme préoccupant, le système alerte une équipe de professionnels qui peuvent intervenir auprès de la personne concernée. Dans ce cas, l’IA n’agit pas comme un thérapeute, mais comme un outil d’aide au repérage, au service des cliniciens.
Cette fonction d’assistance correspond à la position défendue par Sam Altman, selon laquelle l’intelligence artificielle doit être conçue comme un outil augmentant les capacités humaines, et non comme un substitut. L’IA peut ainsi contribuer à améliorer certaines pratiques, tout en restant dépendante des décisions humaines.
Ces exemples montrent que l’intelligence artificielle ouvre des perspectives importantes dans le domaine de la santé, à condition de maintenir une vigilance éthique et de ne pas confondre simulation et relation humaine.
Plus récemment, un article du Figaro relatait le cas d’un salarié expliquant comment l’utilisation de ChatGPT avait contribué à orienter sa carrière professionnelle. Cette expérience illustre une évolution supplémentaire : l’intelligence artificielle ne se limite plus à la rééducation physique ou à la médiation thérapeutique, mais intervient désormais comme outil d’accompagnement dans la vie quotidienne.
Cette évolution confirme à la fois le potentiel et l’ambiguïté de ces technologies. Comme les robots sociaux, ces systèmes peuvent jouer un rôle de soutien, à condition de ne pas perdre de vue leur nature réelle : celle d’outils conçus par l’homme, et non de substituts à la relation humaine.
On nous rappelle souvent que l’intelligence artificielle n’a ni ego ni conscience. Et pourtant, dès lors qu’elle parle, l’humain est tenté d’y répondre comme à un autre humain. Ce trouble n’appartient pas à la machine, mais à notre propre fonctionnement psychique. Une projection comme nous, le faisons avec les humains ne nous cachons pas.
« Et si ces machines, dépourvues d’ego, n’étaient finalement que des miroirs nouveaux dans lesquels l’humain explore son propre monde intérieur ? »
Pour clore cette réflexion, voici une intervention de Kai-Fu Lee sur les enjeux et perspectives de l’intelligence artificielle, du symbolique à l’opérationnel.
(La vidéo est en anglais. Les sous-titres français peuvent être activés via la fonction « traduire automatiquement » dans les paramètres YouTube.)














