
La guerre de 14-18 bouleversa la psychiatrie. Devant l’afflux de blessés psychiatriques, le service de santé des armées dut se réorganiser. La durée et l’ampleur de la Grande Guerre engendrèrent des troubles de la psyché inconnus jusqu’alors du corps médical. Les médecins ignoraient comment les prendre en charge.
Ces troubles n’étaient rein d’autre que les manifestations du stress post-traumatique, répertorié aujourd’hui dans le DSM et la CIM. Les médecins de l’époque de la Grande Guerre avaient une autre nomenclature et parlaient de l’hypnose des batailles, de la fatigue de guerre et du cafard.
Le principal trouble psychiatrique auquel devaient faire face les médecins était celui de l’obusite. Comment se manifestait-il ?
La Gazette de Souain rapporte des témoignages sur les Poilus souffrant d’obusite:
« Des soldats étaient trouvés accroupis ou pliés en deux, ne se relevaient pas, les yeux écarquillés. Certains sont devenus muets, sourds et même aveugles, sans blessure organique apparente. »
Lorsque les soldats présentaient des symptômes de paralysie, de tremblements, de surdité, des convulsions ou du mutisme, c’était pour la médecine la manifestation d’un désir de fuite. Et c’était considérée comme une forme d’hystérie, cette différente de l’hystérie féminine et propre à la guerre. On était vraiment loin du concept moderne de stress post-traumatique.
Les psychonévroses de guerre bouleversèrent le milieu des aliénistes. Pour les uns, c’était un syndrome post-commotionnel et pour d’autres, « émotion-choc » et rôle de la prédisposition. À l’époque, la « prédisposition » renvoyait surtout aux théories constitutionnelles héritées du XIXᵉ siècle : certains médecins pensaient que des soldats jugés plus « émotifs », issus d’une hérédité fragile ou d’une éducation supposée moins robuste, étaient plus vulnérables aux psychonévroses. Cette vision faisait porter la responsabilité du trouble au soldat lui-même et alimentait l’idée que « seuls les faibles cédaient ». Elle a contribué à légitimer, à tort, des traitements coercitifs.
Le neuropsychiatre toulousain Voivenel parla des troubles de l’émotivité (on dirait aujourd’hui états anxieux), qu’il finalisa dans son concept de « peur morbide acquise ». La peur morbide acquise est une hémorragie de sensibilité. Cet état intervient soit immédiatement après une bataille, soit plus progressivement au fil des mois. Les observations du Dr Voivenel préfigurent déjà certaines caractéristiques du stress post-traumatique figurant dans le DSM et la CIM-10.
Un autre versant du traumatisme de guerre fut celui des Gueules cassées, ces soldats défigurés par les éclats d’obus. Si les chirurgiens pionniers posèrent les bases de la chirurgie maxillo-faciale moderne, la dimension psychique fut longtemps ignorée : l’atteinte de l’image du corps entraînait effondrement narcissique, retrait social et impossibilité de retrouver une place dans la vie civile. Leur souffrance silencieuse rappelait que la guerre blesse autant l’apparence que l’identité, et que la reconstruction physique ne suffit pas à réparer l’impact psychique profond.
Comme les médecins pensaient que ces psychonévroses étaient une forme d’hystérie, ils ne prenaient pas de gants pour les traiter. Le malheureux poilu souffrant d’un état de stress post-traumatique pouvait être « soigné » par la flagellation pour briser sa personnalité. On frappait le soldat de plus en plus fort, avec des paroles faussement rassurantes et en lui faisant ingurgiter de l’eau-de-vie de force. La fameuse gnôle qu’on faisait boire aux soldats au combat.
Le traitement de choc le plus violent de l’époque utilisé pour la névrose de guerre était celui de la faradisation ou de sa variante galvanique à grande échelle. Les médecins partaient de l’idée que les soldats étaient des simulateurs, et qu’il fallait les mettre en face de leur propre couardise avant de les renvoyer au front. Les soldats ne pouvaient pas refuser le traitement, et la coercition physique était employée. On n’hésitait pas à enfermer les patients dans des carcans redresseurs.
Concrètement, voici comment se pratiquait une séance de faradisation: un courant galvanique de 35 milliampères sous 75 volts, en secousses brèves (de 10 à 20 secondes), était administré à l’aide de conducteurs sur les zones sensibles du soldat.
Cette méthode psycho-électrique, comme celle de Roussy et de Lhermitte, comportait plusieurs phases. D’abord la préparation suggestive du patient, puis le « choc psychique » provoqué par l’application douloureuse du courant faradique. Le tout se déroulait dans une atmosphère de discipline militaire implacable, où le soldat devait se soumettre sans protester.
Des infirmiers ont confirmé qu’un certain Dr Kolowsky faradisait les parties génitales ainsi que les bouts des seins. La toute-puissance du médecin, le pouvoir de la blouse blanche et du savoir, la suggestion et le choc électrique constituaient les trois fondamentaux de ce traitement barbare. Il faut le dire sans détour: c’était de la torture.
Les séances se faisaient en présence d’autres patients afin que leurs hurlements de douleur effraient les autres victimes. Tout cela était censé renforcer l’efficacité de la cure… du moins selon eux.
Il y aurait des différences subtiles entre les méthodes électriques. La palme de la barbarie revient à la méthode de torpillage mise au point par le Dr Clovis Vincent. Elle repose sur le principe de la galvanisation, un courant plus intense que le faradique, envoyé avec des tampons sur les zones sensibles de la surface cutanée. La fin de la guerre sonna le glas du traitement électrique des psychonévroses.
Tous les médecins n’étaient pas d’accord sur cette prise en charge barbare qu’était la faradisation ou la galvanisation. Sigmund Freud, notamment, s’y opposa. L’œuvre de Freud n’est plus à présenter. Le fondateur de la psychanalyse s’est trouvé confronté, lors du conflit de 14-18, à ses confrères qui appliquaient encore la psychiatrie classique pour traiter la névrose de guerre. Il va être amené à expertiser de nombreux cas en adoptant l’approche psychanalytique, proposant ainsi une autre lecture de la névrose de guerre. C’est même une prise de position quasi politique, qui vient bousculer les mentalités de la médecine militaire. Pour Freud, la nature psychique de ces névrosés de guerre est la même que celle des autres névroses : qu’elles surviennent en temps de guerre ou en temps de paix, elles relèvent toutes de la vie affective, où l’inconscient demeure omniprésent.
Il s’explique clairement sur ce point dans l’un de ses rapports d’expertise :
« … la cause première de toutes les névroses de guerre était la tendance, inconsciente chez le soldat, à se soustraire aux exigences du service de guerre, pleines de dangers et révoltante pour le sentiment. L’angoisse pour sa propre vie, le hérissement contre l’ordre de tuer les autres, la révolte contre la répression brutale de sa propre personnalité par les supérieurs étaient les sources d’affects les plus importants à partir desquelles s’est alimentée la tendance à fuir la guerre. Un soldat chez lequel ces motifs affectifs auraient été clairement et puissamment conscients aurait dû, en tant que sujet en bonne santé, déserter ou se porter malade. Mais les névrosés de guerre n’étaient que pour une très petite part des simulateurs ; les sollicitations d’affects qui se hérissaient en eux contre le service de guerre et les poussaient dans la maladie agissaient sans qu’ils en soient conscients. Elles restaient inconscientes parce que d’autres motifs – l’ambition, l’estime de soi-même, l’amour de la patrie, l’habitude de l’obéissance, l’exemple des autres – étaient d’abord les plus forts, jusqu’à ce qu’ils soient surmontés lors d’une occasion propice par d’autres motifs actifs inconscients. À cette vision de la cause des névroses de guerre se rattache une thérapie qui parut bien fondée et, au début, s’avéra aussi très efficace. Il semble opportun de traiter le névrosé comme un simulateur, et de ne pas tenir compte de la différence psychologique entre intention consciente et inconsciente, tout en sachant qu’il n’était pas un simulateur. »
Si, dans une partie de son rapport, Freud ménage la chèvre et le chou avec ses confrères, il ne fait en revanche aucune concession lorsqu’il aborde la faradisation :
« Après coup, les médecins ont embelli la réalité en affirmant que la force de ces courants électriques était la même que celle utilisée depuis toujours dans les troubles fonctionnels. Cela n’aurait pu agir que dans les cas les plus légers, et ne correspondait pas du tout au raisonnement de base selon lequel le névrosé de guerre devait être dégoûté de son état de malade, de sorte que ses motifs dussent basculer en faveur de la guérison. Ce traitement douloureux est né dans l’armée allemande avec une intention thérapeutique, [mais] pouvait certainement être appliqué de façon plus modérée… »
« Toutefois, ce procédé thérapeutique était atteint d’une tare dès le départ. Il ne visait pas au rétablissement du malade — ou pas en premier lieu —, mais avant tout au rétablissement de son attitude à faire la guerre. La médecine s’est trouvée, dans ce cas présent, au service d’intentions qui lui sont par essence étrangères… Les succès brillants, au début, du traitement par courant fort ne se sont pas avérés durables. Le malade qui, rétabli par le traitement, avait été renvoyé au front pouvait répéter le jeu nouveau et récidiver… »
Et Freud va, cette fois, s’opposer frontalement au traitement électrique de la névrose de guerre: « Dans cette conjoncture, une partie des médecins militaires céda à la tendance caractéristique des Allemands à faire passer leurs intentions sans ménagement, ce qui n’aurait jamais dû arriver ; la force des courants ainsi que la dureté du traitement habituel furent augmentées jusqu’à l’insupportable pour soustraire aux névrosés de guerre le gain qu’ils retiraient de leur état de malade. Il reste non contredit qu’il survint, à cette époque, dans les hôpitaux allemands, des cas mortels pendant le traitement et des suicides à la suite de celui-ci. »
Et le psychanalyste va répondre au président de la commission à propos d’un de ses confrères, farouche partisan de la faradisation :
« … Toute névrose a un but. Elle est dirigée vers des personnes déterminées et disparaîtrait immédiatement sur une île déserte ou dans une situation semblable, car elle n’aurait plus de sens… La majorité de ces états provenaient d’intentions inconscientes et, parmi elles, on a oublié de mentionner l’indépendance personnelle. Pour beaucoup d’hommes cultivés, devoir se soumettre au traitement militaire a dû être quelque chose d’affreux, et chez nous comme dans l’armée allemande, le mauvais traitement infligé par les supérieurs en a influencé beaucoup. En essayant de soigner les névroses par la psychanalyse, nous avons appris que la colère contre les supérieurs était souvent le motif principal de la maladie. De nombreux cas qui n’avaient pas pris naissance au front — des cas nés à l’arrière, dans des hôpitaux — en fournissaient l’explication. »
Dans Introduction à la psychanalyse des névroses de guerre, Freud développera les mêmes arguments que dans ses expertises :
« Les névroses de guerre […] sont à concevoir comme des névroses traumatiques qui ont été rendues possibles ou ont été favorisées par un conflit du moi. […] [Celui-ci] se joue entre l’ancien moi pacifique et le nouveau moi guerrier du soldat, et devient aigu dès que le moi de paix découvre à quel point il court le risque que la vie lui soit retirée à cause des entreprises aventureuses de son double parasite nouvellement formé. On peut tout aussi bien dire que l’ancien moi se protège par la fuite dans la névrose traumatique du danger menaçant sa vie, ou qu’il se défend du nouveau moi reconnu comme mettant sa vie en péril. »
Freud proposait une lecture radicalement différente de la névrose de guerre, en y voyant un conflit psychique profond qui anticipe ce que nous nommons aujourd’hui stress post-traumatique. Comme il le résume: « dans ces névroses, l’ennemi le plus redouté est intérieur ».
L’HÉRITAGE CLINIQUE DE LA GRANDE GUERRE:
Un siècle après la Grande Guerre, la prise en charge des traumatismes psychiques s’est profondément transformée. Les pratiques coercitives et punitives (flagellation, faradisation, galvanisation) ont été définitivement abandonnées au profit d’une approche centrée sur le patient et fondée sur les preuves.
Aujourd’hui, le stress post-traumatique (SPT) est reconnu comme un trouble spécifique, inscrit dans le DSM et la CIM, avec des critères cliniques précis (reviviscences, évitement, hyperéveil, altérations cognitives et émotionnelles).
La psychiatrie moderne privilégie :
– l’écoute clinique et l’alliance thérapeutique ;
– les psychothérapies validées, dont les TCC centrées traumatisme, l’EMDR, et les approches d’exposition graduée ;
– la psychoéducation, essentielle dans la compréhension des mécanismes traumatiques ;
– le traitement des comorbidités (dépression, anxiété, addictions, troubles du sommeil) ;
– le respect du consentement et la sécurité du patient comme principe éthique central.
La médecine militaire elle-même reconnaît désormais que la souffrance psychique du soldat n’est ni une faiblesse, ni une simulation.
De la « thérapie punitive » de 1914 à la clinique du trauma actuelle, un véritable cheminement s’est opéré: on ne “brise” plus un homme pour le renvoyer au front, on soigne une personne pour qu’elle puisse se reconstruire.
Dans ce court documentaire, on comprend comment les traumatismes psychiques de 14/ 18 ont pu s’exprimer chez les soldats. Ces images sont rares, et difficiles à regarder, mais elles témoignent de la détresse de ses hommes qui fût longtemps incomprise.
https://www.youtube.com/watch?v=Ka_LpQiT2yo&t=3s
