IA: UN OUTIL POUR RAISONNER

Dans un magasin de bricolage, une expérience concrète montre que l’intelligence artificielle n’est pas une simple aide, mais un outil de structuration de la pensée.

L’intelligence artificielle ne remplace pas l’humain, mais structure la pensée

L’intelligence artificielle, ce n’est pas forcément les grands discours dans les journaux high-tech ou les revues spécialisées.Sa principale utilisation est déjà ailleurs, dans des usages beaucoup plus ordinaires. 

C’est une réalité : trois ans après son lancement, des centaines de millions de personnes l’utilisent. En France, près d’un adulte sur quatre y aurait recours régulièrement, non seulement dans un cadre professionnel, mais aussi comme une extension de la vie quotidienne.

Monsieur et Madame Tout-le-monde s’en servent, et pas uniquement dans leur domaine de compétence.

Une fois n’est pas coutume, je vais parler ici d’une expérience. Dans un domaine qui m’est totalement étranger : le bricolage. Une activité courante chez les Français, encore largement associée aux hommes, mais devenue aussi tendance chez les femmes. Je me suis donc lancée.

Je n’ai absolument aucune compétence en la matière. Je ne sais pas manier un tournevis correctement, ni utiliser un produit technique pour réparer ou entretenir un meuble abîmé. Jusqu’à présent, j’ai toujours fait appel à des bricoleurs confirmés.

Devant les petites réparations à faire chez moi, souvent délaissées par les professionnels, je me suis dit qu’avec ChatGPT, je devais pouvoir compenser mes lacunes, au moins pour choisir les bons matériaux et les bons outils. Il existe des tutoriels sur YouTube, mais pour un débutant, ils ne sont pas toujours compréhensibles.

Je me rends donc chez Leroy Merlin à Caen. Pour un novice, c’est un dédale : où aller, vers quel rayon se diriger, même en lisant les panneaux en hauteur? Avec la densité de clients, il est difficile de rester concentré sans se laisser distraire. J’avais préparé une liste de matériel à acheter : un visiophone, des produits pour réparer du bois.

Après quelques tâtonnements et en interrogeant ChatGPT, j’arrive devant le rayon visiophone, un peu à l’écart. Je prends mon smartphone, photographie les produits, et pose des questions en rafale avec la fonction vocale : est-ce facile à installer ? Trop complexe pour mon usage ? Que choisir ? La séance dure près de vingt minutes. Je ne cherchais pas une réponse, mais un cadre pour raisonner dans un environnement que je ne maîtrisais pas. Il s’agissait d’une démarche d’apprentissage rapide.

L’intelligence artificielle ne me donnait pas une solution, elle structurait mon raisonnement. Elle posait des limites sur ce que je ne devais pas acheter. Mais je restais la seule décisionnaire pour choisir en fonction de mon usage.

Au départ, j’avais prévu un budget. Devant les prix des packs, j’hésite.Je continue pourtant, photographiant chaque article, posant des questions à ChatGPT sur les avantages et les inconvénients. J’utilise la fonction vocale. Après cet échange soutenu, je finis par choisir un visiophone à un prix acceptable et adapté à mon installation.

Je prends le pack, me retourne et, surprise, je constate qu’une conseillère, à son bureau, a probablement entendu ma conversation. Je n’ai évidemment pas précisé que je dialoguais avec une intelligence artificielle. Elle a sans doute imaginé un interlocuteur humain particulièrement patient. Quel proche ou ami aurait supporté une telle série de questions en rafale ? De quoi exaspérer toute personne, même d’une patience à toute épreuve.

Voyant cette personne, je me suis sentie brièvement prise de court, presque coupable, en pensant aux discours médiatiques sur l’IA remplaçant l’humain.

Ce n’était pourtant pas le cas. Je n’avais pas besoin d’un interlocuteur humain au départ, mais d’un outil pour acquérir une base, avant un échange de vive voix. Ce n’est pas un changement civilisationnel, comme on le lit souvent, mais un changement cognitif. 

J’ai utilisé l’intelligence artificielle comme outil d’apprentissage dans un domaine que je ne connaissais pas. Peu de personnes auraient eu la patience d’expliquer à une totale néophyte ce qu’il fallait choisir et comment cela fonctionnait.

Trois semaines plus tard, je retourne chez Leroy Merlin. Cette fois, mon smartphone ne fonctionne pas. Impossible d’accéder à ChatGPT.

Et pourtant, je m’en sors rapidement. J’ai intégré une logique. Je trouve les rayons, les produits, sans difficulté. Je ne suis pas dépendante. Je suis devenue autonome. 

Ce que j’avais utilisé n’était pas une assistance, mais une logique que j’avais intégrée.

Mais il faut reconnaître que l’intelligence artificielle ne résout pas tout, et n’a rien de magique. Une fois le visiophone installé, je tente de le faire fonctionner seule avec ChatGPT. Les explications deviennent confuses. Malgré plusieurs tentatives, rien ne fonctionne. Après une demi-heure, ChatGPT me suggère de faire une pause. Je finis par capituler.

Le lendemain, avec un esprit plus clair et des questions mieux formulées, l’appareil fonctionne en quelques minutes. L’intelligence artificielle a répondu répondre clairement quand mes propos ont été cohérents.

Avec elle, la pensée ne devient pas linéaire, mais elle est contrainte de se structurer. L’échange oblige à clarifier ce que l’on cherche réellement, presque comme un miroir qui renvoie les tâtonnements de la pensée et ses ajustements.

L’IA révèle et exige une pensée plus structurée.L’IA n’est pas un gadget ludique, mais un outil cognitif qui prolonge la pensée et renforce la capacité de décision.

En conclusion, même en ayant recours à l’intelligence artificielle, je suis restée la décisionnaire centrale. Il ne s’agit pas d’une simple aide, mais d’une transformation du rapport à l’apprentissage et aux connaissances. ChatGPT n’a été qu’une extension de ma logique, qui m’a permis d’entrer dans un domaine qui m’était totalement étranger.

Certains commencent à formuler ce déplacement. Dans un entretien accordé au Figaro, Olivier Sibony et Éric Hazan évoquent l’IA non comme un simple outil d’exécution, mais comme un support de raisonnement. Ce n’est pas “une aide”

c’est une transformation du rapport à l’apprentissage et aux connaissances. Mon expérience, très concrète, va exactement dans ce sens.

Une vidéo de présentation récente par Olivier Sibony illustre également cette évolution de l’intelligence artificielle, non plus comme une aide, mais comme un support de raisonnement.