
Yellow Day : suffit-il d’acheter une glace pour être heureux ?
Aujourd’hui, c’est le Yellow Day ! Selon le calendrier médiatique, il serait le jour le plus heureux de l’année. À en croire la formule, nous devrions ce jour-là déborder de joie, oublier tous nos soucis et tout va marcher comme sur des roulettes. Un bref aperçu du paradis terrestre… qui ne dure malheureusement qu’un jour allez, admettons, quelques jour car le 21 juin, c’est le solstice d’été où les jours sont les plus longs..
Ça a tout l’air d’une plaisanterie, et pourtant, certains prennent la chose très au sérieux.
Sur le plan astronomique, le 20 juin correspond à la veille du solstice d’été, le jour le plus long de l’année dans notre hémisphère. Les civilisations anciennes ne s’y trompaient pas; elles ont toujours ritualisé cette période charnière comme un moment sacré, une célébration de la lumière.
Alors, le Yellow Day serait-il le digne héritier d’un rite ancestral lointain? La réalité est toute autre. Il s’agit d’une légende urbaine bien rodée, entretenue par notre suggestibilité collective et fabriquée de toutes pièces par le marketing.
Le Yellow Day est le pendant, et l’exact contraire du Blue Monday, ce fameux troisième lundi de janvier décrété « jour le plus déprimant de l’année » en raison du froid, de la nuit qui tombe tôt et du spleen de l’après-fêtes.
C’est le psychologue britannique Cliff Arnall qui avait établi ce faux diagnostic pour le compte de l’agence de voyages Sky Travel afin de pousser à l’achat de séjours. Rémunérée sous couvert de psychologie, cette opération marketing avait fortement déplu à ses confrères universitaires, qui y ont vu une exploitation pure et simple d’une humeur supposée collective à des fins mercantiles. Si le Blue Monday est une belle mascarade commerciale, l’opération a connu un succès phénoménal, faisant bondir le chiffre d’affaires du voyagiste.
Devant un tel succès, Cliff Arnall a récidivé en s’associant en 2005 avec la marque de glaces Wall’s pour inventer le Yellow Day, lui fournissant ainsi un narratif publicitaire sur mesure pour fêter « le jour le plus heureux de l’année ». Pour ce nouveau travail de commande, il conçoit une équation de toutes pièces : O+(N×S)+TCpm+He. Derrière ce vernis mathématique se cache un assemblage de critères arbitraires : les activités en plein air (O), la nature (N), l’interaction sociale (S), les souvenirs positifs de l’enfance (Cpm), la température (T) et l’impatience des vacances (He). Le résultat calculé tombe opportunément entre le 21 et le 24 juin, pile au moment du solstice d’été.
Agacée par cette nouvelle facétie du psychologue, l’université de Cardiff a officiellement pris ses distances avec lui : il n’existe absolument aucune preuve scientifique qu’un jour précis du calendrier puisse nous rendre objectivement plus heureux. Après avoir empoché un chèque pour doper les réservations de vacances en janvier, il a appliqué exactement la même recette mercantile pour vendre des glaces en juin. Ces formules ne sont rien d’autre que des déclencheurs d’achats saisonniers, et n’ont absolument rien de thérapeutique pour soigner les troubles de la psyché.
Pourtant, la force de ce concept est qu’il s’appuie sur une vérité biologique bien réelle pour rendre la fiction du psychologue britannique crédible. Si on déprime en janvier, on a statistiquement tendance à avoir un meilleur moral en juin. Les températures remontent, les vêtements s’allègent, les vacances approchent et les jours s’étirent.
Incontestablement, les saisons influencent nos comportements, notre alimentation et même nos capacités cognitives. Avec les beaux jours, l’exposition à la lumière du soleil régule notre horloge biologique : elle freine la mélatonine (l’hormone du sommeil) et stimule le renouvellement de la sérotonine, ce précieux neurotransmetteur de la stabilité émotionnelle. Dans les régions tempérées, les niveaux de sérotonine connaissent d’ailleurs un pic naturel en été. La lumière favorise aussi les relations sociales et les rituels collectifs, qui boostent le moral. Le Yellow Day peut alors, au mieux, servir d’ancrage positif suivant la méthode Coué pour prendre soin de soi et passer une agréable journée.
Ce que Cliff Arnall n’a pas fait, c’est développer cet aspect neurobiologique profond de l’exposition à la lumière ou le relier à la véritable psychologie positive, celle qui cherche un état de satisfaction durable incluant le bon fonctionnement de notre horloge interne. À la place, il a préféré miser sur le concept de la prophétie autoréalisatrice basée sur la suggestibilité collective, théorisée dès 1948 par le sociologue Robert K. Merton. Selon lui, « Une définition fausse d’une situation suscite un comportement nouveau, qui rend vraie la conception initialement fausse. »
Pour le Yellow Day, il suffirait donc d’y croire et d’acheter une glace pour que cette prédiction devienne, comme par magie, le jour le plus heureux de l’année. On aimerait y croire, mais la réalité est tout autre…C’est ici qu’il faut définitivement clore la belle histoire du bonheur sur ordonnance calendaire, notamment celle du Yellow Day, et plus généralement notre vision idyllique des mois d’été. Le marketing oriente nos représentations, mais il ne guérit pas les pathologies. La tristesse profonde, les troubles anxieux et la dépression majeure sont des réalités complexes qui n’obéissent à aucune météo. Prétendre qu’un bain de soleil ou l’arrivée de l’été suffit à balayer la souffrance mentale relève de la psychologie de comptoir. Ce n’est pas le cas de tout le monde.
Pire encore, la réalité clinique et les données épidémiologiques nous rappellent une vérité douloureuse: la période estivale n’est pas un bouclier contre la détresse. Une vaste étude internationale publiée dans le prestigieux The BMJ, ayant passé au crible plus de 1,7 million de suicides dans 26 pays, confirme une réalité bien connue des psychiatres : les pics de passages à l’acte et de détresse psychologique aiguë surviennent paradoxalement à l’approche et pendant l’été, et non durant le fameux Blue Monday de janvier.
Loin de l’agitation sociale, scolaire ou professionnelle habituelle, les vacances de juillet et d’août peuvent cruellement accentuer l’isolement. Le décalage immense entre l’injonction collective au bonheur (« il fait beau, tout le monde est joyeux ») et les symptômes réels d’un patient souffrant de troubles de la psyché peut s’avérer dramatique. Ne l’oublions pas.
Le Yellow Day n’est finalement que le symptôme d’une époque publicitaire qui cherche à monétiser nos rythmes biologiques les plus sincères. En transformant un pic hormonal ancestral en déclencheur d’achats saisonniers, le marketing nous vend une illusion transitoire.
Mais après tout, pourquoi ne pas en profiter pour savourer un esquimau, tout en s’exposant à la clarté de juin et des beaux jours ? Restons lucides sur la manipulation, mais ne boudons pas notre plaisir : le bien-être se vit au rythme de la lumière, peut-être un bâtonnet à la main.
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