L’AGRESSION RELATIONNELLE : UNE MORSURE SYMBOLIQUE ENTRE FEMMES ? 

Derrière la façade polie de nos communautés se cache parfois une arme redoutable: l’agression relationnelle. Sans violence physique, sournoise et diffuse, découvrez comment le « toilettage vocal » et l’entre-soi peuvent se transformer en une véritable entreprise de démolition sociale.


Comprendre le jeu des chaises tournantes et le sabotage feutré au quotidien.

Various modern chair designs suspended in a circle with reflections on a shiny surface
A diverse collection of modern chairs arranged in a circular formation inside a contemporary building

Récemment, un post sur X a retenu mon attention. Il s’ouvrait sur cette affirmation : « Alors que les garçons et les hommes dominent le marché de l’agression directe, face à face, les filles et les femmes pratiquent autant, voire davantage, d’agressions indirectes – commérages, exclusion sociale, et assimilés. »

L’idée est séduisante. Elle installe immédiatement un contraste: une violence visible, frontale, associée aux hommes, et une autre, plus discrète, attribuée aux femmes. Une violence sans bruit, qui ne passe pas par le corps mais par le lien social.

En suivant cette citation, on arrive sur un article de Steve Stewart-Williams, publié dans la newsletter The Nature-Nurture-Nietzsche sur Substack. Il ne s’agit pas d’un article scientifique au sens strict, mais d’un texte de vulgarisation s’appuyant sur différents travaux en psychologie évolutionniste et développementale.

C’est précisément ce point qui mérite qu’on s’y arrête. Car derrière une formulation claire et convaincante, une question se pose : que disent réellement les études sur lesquelles s’appuie ce type d’affirmation ? Et surtout, que devient cette idée lorsqu’on la confronte aux situations concrètes où ces formes d’agression apparaissent ?

Plutôt que de reprendre la thèse telle quelle, il est plus intéressant de faire le chemin inverse. C’est à dire revenir aux sources, examiner les mécanismes décrits, et observer comment cette « agression indirecte » se manifeste, non pas dans l’abstrait, mais dans la texture ordinaire des relations sociales.

L’une des premières études sur la genèse de cette violence indirecte est celle de , N R Crick et de J K Grotpeter (1995) menée en milieu scolaire. Elle est considérée comme une recherche pionnière en psychologie du développement. On y trouve notamment la première formalisation de l’agression relationnelle : une forme de violence consistant à nuire à autrui par la manipulation des rapports humains. Elle se traduit par l’exclusion, la propagation de rumeurs, ou encore le retrait brutal de l’amitié.

Et surtout, elle agit souvent sur un registre imperceptible pour les observateurs, presque subliminal, par petites touches concrètes qui peuvent sembler anodines mais qui, mises bout à bout, révèlent cette violence relationnelle. Cette dynamique entame la confiance profonde des liens que l’on pensait solides. L’étude de Crick et Grotpeter montre que les filles ont davantage recours à cette agression relationnelle, tandis que les garçons se tournent plus volontiers vers des formes d’agression physique. C’est là toute la subtilité! Certaines formes de violence féminine sont moins visibles socialement que celles des hommes, précisément parce qu’elles ne passent pas par la confrontation physique directe. C’est une morsure symbolique.

Ces phénomènes s’observeraient dès l’enfance, en milieu scolaire. Les auteurs constatent également que les enfants, en particulier les filles, qui utilisent ce type d’agression présentent des niveaux plus élevés de détresse psychologique, de solitude et de difficultés d’adaptation sociale. Effectivement, c’est à cette période que la personnalité se construit. On peut toutefois s’interroger: les dommages ne concernent-ils pas surtout les victimes ? Car ce sont elles qui deviennent souvent les moutons noirs ou les boucs émissaires d’un groupe. À bien des égards, cette recherche pionnière est aussi une étude sur les prémices du harcèlement scolaire.

Et ces mécanismes ne disparaissent pas à l’âge adulte. Ils se prolongent parfois dans certains groupes sociaux, sous des formes plus sophistiquées, plus diffuses, mais reposant sur des logiques similaires. Nous y reviendrons avec des exemples concrets.

Pour comprendre comment fonctionne cette agression relationnelle, il faut compléter ces travaux par l’étude de psychologie évolutionniste de Robin Dunbar sur le gossip.

C’est un drôle de terme, le gossip, et on ne l’entend pas souvent en français, que signifie-t-il ?

Il désigne ce que l’on traduit généralement par commérage. En français, le mot a manifestement une connotation péjorative: on imagine une personne malveillante passant son temps à médire des autres, incarnant une forme de petite méchanceté gratuite. Pourtant, Dunbar montre que le gossip n’avait pas cette fonction négative à l’origine.

L’idée centrale de Dunbar est de démontrer l’analogie éthologique de la sociabilité entre l’homme et les grands primates. La majeure partie des conversations humaines porte sur des sujets sociaux, relations, alliances, séparations, comportements, réputations. En d’autres termes, nous passons une grande partie de notre temps à échanger des nouvelles de nos semblables. Il existe d’ailleurs une nuance intéressante entre le potin, relativement léger, mondain, où l’on s’enquiert des bonheurs ou des malheurs des uns et des autres, et le commérage, très chargé négativement.

Selon Dunbar, les humains appartiennent à une lignée de primates possédant une sociabilité particulièrement développée. Nous partageons avec les grands singes des formes complexes de cognition sociale, c’est à dire une capacité à interpréter les comportements d’autrui, à imaginer des intentions, des croyances ou des motivations derrière les attitudes observées. Autrement dit, nous interprétons avec le filtre de la subjectivité ce que pense l’autre, parfois avec justesse, et souvent à travers nos propres projections, et souvent c’est un mélange des deux, même chez les professionnels aguerris de la psyché (clin d’œil).

Toute relation sociale repose sur la confiance. Mais la vie en groupe n’est pas un long fleuve tranquille, elle a un coût comme des rivalités, des tensions, des exigences individuelles et des conflits d’intérêts. Pour éviter la dispersion du groupe, les alliances entre les pairs doivent être entretenues en permanence.

Chez les primates, ce rôle passe notamment par l’épouillage comme rite social; le contact physique stimule des mécanismes neurobiologiques qui produisent des endorphines et renforcent les liens de subordination ou d’amitié. Chez l’humain, dont les groupes sont devenus beaucoup plus vastes, l’épouillage , même si l’image est drôle, n’est pas de mise même si nous sommes des animaux sociaux! C’est le langage qui fait fonction de toilettage physique. Le simple fait de partager des informations sociales, de rire ensemble, d’échanger des confidences — de vive voix, au téléphone ou par le numérique — ou même de parler de la pluie et du beau temps avec des inconnus, agit ainsi comme une forme de toilettage vocal destiné à consolider l’édifice communautaire. »

Dunbar estime qu’environ 65 % du temps de parole humaine est consacré à  cette activité. Le gossip apparaît alors, à l’origine, comme un formidable outil de cohésion. Mais cette mécanique possède un versant beaucoup plus sombre.

Le langage social peut s’avérer un outil de manipulation des réputations, de coalition implicite et d’exclusion sociale. Le commérage cesse alors d’être un simple facilitateur de lien pour se muer en une arme relationnelle redoutable. C’est pour cette raison qu’il convient de le distinguer absolument du simple potin: si l’un contribue au ciment social, l’autre prépare le terrain de la mise à mort symbolique et de la réputation des personnes qui prennent les commérages en pleine figure. On peut dire en dynamique de groupe, que la cible du gossip est le mouton noir, celui qui ne correspond pas aux attentes du groupe pour différentes raisons.

Le commérage participe pleinement au théâtre social. Dans ce théâtre, il y a des scènes, des rôles distribués au gré des alliances, des spectateurs, des meneurs, et des exclus (temporaires ou durables). Lorsque ces dynamiques glissent vers l’agression relationnelle, elles enclenchent un cycle auto-entretenu qui peut rapidement devenir infernal au mieux pénible pour la personne qui le subit de plein fouet.

En démonter les mécanismes permet d’en limiter les effets les plus toxiques. Car c’est ainsi que le langage social est détourné pour devenir une arme de destruction psychologique, favorisant l’exclusion progressive d’un individu. La cible devient le mouton noir d’un microsystème donné, alors même qu’elle reste parfaitement intégrée et reconnue dans d’autres contextes sociaux.

Pour observer cette machinerie à l’œuvre, quittons les laboratoires de psychologie et observons la texture du quotidien. Entrons dans les coulisses d’une communauté ordinaire, là où symboliquement les chaises tournent et où les pièges se tendent sous le vernis d’une fausse convivialité qui peut désillusionner certaines personnes qui pensent être intégrées au groupe.

Alors, prenons des situations concrètes que j’ai entendues autour de moi. Les noms et les lieux ont été modifiés pour préserver l’anonymat de ces personnes. D’abord, prenons l’exemple initial qui illustre l’étude de Crick et Grotpeter.

Anna a 14 ans. Elle est en classe de troisième. Ses parents sont divorcés, son père vit en Angleterre,mais elle reste très entourée par ses grands-parents lorsque sa mère travaille. Ses résultats scolaires sont satisfaisants et, comme beaucoup d’adolescentes de son âge, elle a de nombreux copains dans sa classe, et dans l’école. Elle est appréciée pour sa vivacité et régulièrement invitée aux anniversaires des uns et et des autres. D’ailleurs, lorsqu’elle a fêté le sien, elle a invité toute sa classe.

Seulement voilà, une élève, Catherine, finit par la prendre en grippe. Peu à peu, par des remarques feutrées, des sous-entendus, des exclusions discrètes dans la cour de récréation, elle parvient à créer autour d’Anna une forme de front relationnel implicite. Rien de spectaculaire: pas d’insultes ouvertes, aucune violence physique, parfois même aucun mot clairement identifiable. Ce n’est pas encore du harcèlement lourd, mais une succession de micro-attitudes qui, mises bout à bout, modifient progressivement la place d’Anna dans la classe. Nous sommes pile dans cette agression relationnelle décrite par Crick et Grotpeter.

Anna se sent progressivement mal à l’aise et déstabilisée par l’attitude de Catherine. Puis, en fin d’année, survient un épisode particulièrement qui va être le summum du Gossip: toute la classe est invitée à l’anniversaire de Catherine… sauf Anna et sa meilleure amie.

Cette exclusion agit comme une privation du lien partagé. Car au-delà de la fête elle-même, il existait là un espace commun de convivialité indispensable pour renforcer la cohésion du groupe. Anna comprend alors qu’une frontière invisible s’est installée entre elle et les autres élèves. L’année suivante, elle redoute de retrouver Catherine dans sa nouvelle classe, avec la perspective de voir se poursuivre, sous des formes toujours plus subtiles, ces agressions relationnelles.

Finalement, Anna change d’établissement à la suite d’un déménagement et parvient à se faire rapidement de nouveaux amis. Pourtant, cette expérience lui laisse une trace psychique durable. Ce n’est pas un trauma au sens clinique du terme, mais une blessure profonde au niveau des relations humaines, une altération du degré de confiance que l’on peut accorder à autrui. Elle en reparle encore régulièrement, comme d’un moment diffus mais profondément déstabilisant de son adolescence.

Happy end pour Anna, même si cette expérience d’agression relationnelle lui laisse un souvenir amer. On dira que That’s Life: une première leçon sur la complexité des rapports humains, où tout n’est définitivement pas Peace and Love.

À l’âge adulte, les femmes peuvent également pratiquer l’agression relationnelle. C’est une autre pièce qui se joue alors dans ce théâtre social. Le gossip se fait plus subtil, feutré, voire mondain, devenant presque imperceptible pour les observateurs extérieurs. Cette forme d’agression sait prendre le visage de la convivialité, tissant une véritable toile d’araignée autour de la victime. Pour illustrer ce phénomène, on peut évoquer le film Le Dîner de cons. Bien qu’il s’agisse d’une caricature masculine, l’œuvre met en lumière un mécanisme universel: la création d’un groupe dont le ciment relationnel repose exclusivement sur la disqualification systématique d’un invité au cours d’un rituel social (le dîner).

Pour illustrer cette dynamique chez les adultes, étudions une situation concrète au sein d’une copropriété près de Tours, dont les noms ont été modifiés. Dans cette résidence, la tradition veut que les habitantes de longue date accueillent les nouvelles arrivantes au cœur de rituels bien rodés. Disposant d’un temps libre considérable, ces résidentes ont érigé la vie de la copropriété en activité principale. L’ambiance y est en apparence idyllique, rythmée par l’incontournable apéritif de 18 heures dans le jardin d’un couple installé là depuis trente ans. Autour des tables, l’atmosphère semble conviviale : on y distille les potins de la résidence, on y débat des travaux ou des recettes de cuisine. C’est une machine à convivialité qui tourne à plein régime dès les premiers beaux jours. »

En psychologie sociale, on peut analyser cela comme un rituel d’intégration qui possède ses propres codes, mais qui sert également de poste d’observation pour jauger les nouveaux venus.

C’est dans ce décor que s’installe Sophie. Récemment divorcée et vivant seule, elle choisit de s’investir activement dans le conseil syndical. Rapidement, elle devient une figure sollicitée, naviguant entre ses obligations au conseil syndical et ces invitations quotidiennes qui cachent, sous leur vernis culturellement ancré, les premiers signes du gossip. Cet engagement crée une rupture immédiate avec les autres femmes de la résidence. En endossant ce rôle au conseil syndical, Sophie dénote: elle introduit une dimension technique et administrative là où les rôles restent tacitement sectorisés.

Comment ce mécanisme d’agression a-t-il débuté ? Ce fut insidieux. Cela a  d’abord commencé par le franchissement des limites physiques et territoriales de son espace privé. Dans cette résidence, pour les logements en rez-de-jardin, l’usage veut que l’on s’affranchisse de la porte d’entrée ou de la sonnette. On traverse le jardin et on frappe directement à la porte-fenêtre, à sa guise et à n’importe quelle heure de la journée, pour engager la conversation. Petit à petit, l’habitude s’enracine. Pourtant, Sophie respecte scrupuleusement les codes de la vie intime : lorsqu’elle est invitée, elle sonne toujours à la porte d’entrée pour se faire annoncer et ne passe jamais à l’improviste. C’est une dissymétrie étonnante quand on sait qu’un domicile privé relève de l’intime et que la vie relationnelle n’oblige en rien à transformer ses voisins en familiers comme ses proches.

Cette démarche intrusive, presque banale et dénuée de violence apparente, est perçue par l’observateur moyen comme un élan de gentillesse ou d’intérêt bienveillant. Elle s’impose rapidement comme une norme incontestable. Sous prétexte que « l’on n’a rien à cacher », le besoin d’intimité est subtilement nié. L’intrusion devient la règle, que Sophie soit au téléphone ou en train de travailler sur son ordinateur. Cette violation spatiale impose une soumission implicite: Sophie doit se rendre disponible à la convenance de ces femmes. Impossible de se dérober à cette rencontre à l’improviste.

Dans ce genre de dynamique intrusive, la victime est prise en otage chez elle: si elle ferme sa porte ou refuse l’échange, elle est immédiatement étiquetée comme sauvage ou impolie par le groupe. C’est l’illustration parfaite du fait qu’il n’y a pas d’issue simple face à une telle dissymétrie.

Le dispositif est si bien ancré que, lorsqu’elle invite des personnes extérieures à la résidence, l’une de ses voisines familières s’impose à l’improviste, sans y être invitée, pour interroger ses convives et en profiter pour s’installer plus ou moins durablement dans la réunion. »

Très vite, cet effacement des frontières physiques se transforme en familiarité toxique, offrant le terrain idéal pour déverser des commérages. S’introduire chez elle en enjambant la porte-fenêtre devient une habitude, et les propos se teintent progressivement de malveillance. Sous le couvert d’un service de voisinage, comme le prêt de fourchettes à dessert, la voisine familière entre directement dans la cuisine. Dès que Sophie a le dos tourné, cette dernière en profite pour inspecter ses lectures et en critiquer négativement les choix. Ce qui n’était qu’une remarque isolée se transforme en une charge critique constante dès qu’elle croise Sophie.

Paradoxalement, les invitations à l’apéritif continuent comme si de rien n’était. Mais ce petit jeu d’agression relationnelle se durcit. Lorsque Sophie tente de prendre la parole, elle est immédiatement contredite, ou alors la maîtresse de maison fait mine de ne pas l’entendre, feignant sa totale transparence. Au sein du groupe, un profond malaise s’installe.

Sophie en vient à douter d’elle-même, de ses compétences relationnelles et de sa capacité à parler en groupe. Elle comprend qu’elle est désormais invitée par défaut, et non par affinité. Si les autres invités extérieurs au noyau dur se montrent chaleureux envers elle, les leaders du clan la regardent de haut et poursuivent leur stratégie de démolition. Face à ces attaques feutrées, le piège est d’autant plus redoutable qu’il avance masqué. L’impact émotionnel commence à se faire cruellement sentir. 

Il faut souligner qu’il s’agit ici de micro-agressions: la personne qui les subit en vient à penser qu’elle est « trop sensible », ou qu’elle interprète mal les intentions de voisins qu’elle perçoit pourtant comme de plus en plus malveillants. Ce qui s’avère particulièrement trompeur, c’est que les invitations continuent et que seule une minorité s’adonne à ces commérages négatifs. Devant ces quelques piques qui semblent anodines, Sophie s’imagine d’abord qu’il lui suffit d’éviter ce noyau dur de trois femmes. C’est pourtant à ce moment précis que le véritable basculement a lieu.

La propagation du gossip ne va pas contaminer immédiatement l’ensemble de la résidence, mais va se cristalliser autour de ce triumvirat orchestré par une figure centrale particulièrement active. C’est dans l’ombre de ce petit groupe que la rumeur prend véritablement corps.

Le mécanisme de contamination relationnelle s’avère si puissant qu’il va réussir à enrôler des résidents pourtant a priori éloignés de ce premier cercle féminin:un couple de nouveaux arrivants dans la copropriété. Sophie entretenait pourtant des relations amicales et de bon voisinage avec eux. Contre toute attente, ces nouveaux venus vont emboîter le pas à la leader du groupe et adopter sa grille de lecture malveillante.

En psychologie systémique, ce ralliement inattendu illustre une stratégie classique de survie au sein d’un groupe: pour s’assurer de rester du bon côté de la barrière sociale et ne pas risquer de devenir les prochaines cibles de l’exclusion, ces tiers préfèrent s’aligner sur la norme dictée par le noyau dominant. Le gossip change alors d’échelle. Il ne s’agit plus de simples commérages de voisinage, mais d’une véritable coalition invisible. En s’alliant à la figure harcelante, ce petit réseau valide et amplifie la disqualification de Sophie, rendant son isolement d’autant plus violent qu’il provient de visages autrefois perçus comme bienveillants ou neutres.

Ce sabordage insidieux se poursuit partout, même à la piscine ou à la salle de sport car beaucoup de résidents se voient également en dehors de la résidence et revendiquent haut et fort une forme d’entre-soi. Le trio ne cesse de démonter son image. Est-ce du harcèlement?

Pas tout à fait au sens littéral et c’est précisément là toute la difficulté. Antipathie tenace, projections, dynamiques de pouvoir ? Peu importe le nom qu’on lui donne : l’agression relationnelle est un acharnement sans violence physique, sournois et diffus.

Tout comme pour la jeune adolescente évoquée dans les prémices du harcèlement scolaire, cette dynamique a connu son bouquet final. Pour Sophie, ce fut le moment de boire la coupe jusqu’à la lie à travers une véritable exécution sociale publique, orchestrée par le couple de nouveaux arrivants qui s’était définitivement aligné sur le noyau dominant. Pour leur pendaison de crémaillère, ces derniers ont commis un acte symbolique fort : charger le trio de femmes d’organiser la fête et de sélectionner les invités. La manœuvre s’est jouée ostensiblement sous les fenêtres de Sophie, le comité d’organisation interpellant les autres résidents au vu et au su de tous, alors que les autres invités étaient à mille lieues de décoder ce théâtre social.

La soirée s’est déroulée à seulement deux jardins de chez Sophie. Tout au long de la nuit, le trio n’a cessé de passer et repasser, coupes de champagne à la main, narguant ouvertement Sophie qui, bien évidemment, n’était pas conviée. Il s’agissait de lui donner à voir et à entendre ce qu’elle avait « perdu » selon leurs critères, à travers une mise en scène audiblement festive et des rires qui se sont prolongés jusqu’à une heure du matin.

Le lendemain, le couperet est tombé: les échanges de politesse entre le trio et Sophie ont définitivement cessé. Refusant de se positionner en victime, Sophie a choisi de maintenir des relations chaleureuses avec les autres résidents de la copropriété, sans jamais évoquer cette invitation entre voisins pour ne pas alimenter la machine à rumeurs.

Aujourd’hui, un an après les faits, le système a échoué à détruire sa cible. Sophie est toujours membre active du conseil syndical. Lorsque l’une des protagonistes du gossip l’interpelle par courriel au sujet de la copropriété, Sophie répond de façon strictement factuelle, et privée de toute charge émotionnelle. Pour le reste, face aux tentatives de familiarité mondaine, elle oppose désormais un silence de plomb lorsqu’elle croise ces personnes. Elle a reconstruit ses frontières, repris le contrôle de son espace et poursuit sa vie, laissant le trio face à ses propres facéties.

Manifestement, ce triumvirat adore le jeu des chaises tournantes. Il se nourrit toujours d’une nouvelle cible et ne prendra jamais conscience des ravages que cause l’agression relationnelle. Récemment, un autre couple s’est installé dans la résidence. Répétant un scénarion bien rôdé, le trio s’est immédiatement positionné pour déployer sa convivialité légendaire, et les invitations pleuvent déjà. Combien de temps cela va-t-il durer avant que la chaise ne tourne ?

Ders lors, une question se pose. Pratiquons-nous toutes et tous l’agression relationnelle ? Peut-être, car nous sommes des êtres profondément humains, sociaux et ambigus. Parler des autres fait partie du fonctionnement de notre espèce. Cependant, il existe un seuil d’intensité et d’acharnement qui devient hautement dommageable. Lorsque le commérage se transforme en agression relationnelle systématique, il détruit la sphère sociale de ceux qui se retrouvent pris au cœur de la toile. Et de ces micro-agressions feutrées, il reste malheureusement toujours des traces, dont la perte de confiance dans les liens humains. 

Pour autant, l’histoire de Sophie démontre qu’un système toxique porte en lui-même sa propre limite dès lors qu’on refuse de l’alimenter. En opposant une neutralité absolue, la cible opère une véritable privation de carburant : elle refuse d’entrer dans le jeu de l’agression relationnelle, qui consisterait à rendre la pareille à ses détracteurs. Ces derniers présupposent que le bouc émissaire réagira par la colère, la justification ou la détresse afin de négocier sa réintégration selon leurs propres règles. Face à une posture impassible, qui ne renvoie plus aucun écho, l’agitation se fait dans le vide. Le harcèlement finit par s’éteindre de lui-même. Le silence n’est pas une soumission : il est l’arme systémique ultime qui désamorce la logique de meute.

Celui qui observe attentivement ces micro-sociétés humaines finit par comprendre que la cible du jour n’est jamais totalement à l’abri de devenir, demain, un spectateur…ou inversement, un agresseur. C’est précisément ce caractère mouvant qui rend l’agression relationnelle si difficile à identifier. Elle avance  parfois masquée derrière la convivialité, l’humour ou les rituels du quotidien. Et c’est peut-être là la véritable leçon: dans certains groupes humains, le problème n’est pas tant le conflit ouvert que cette violence feutrée, presque invisible, qui se nourrit des regards, des sous-entendus, des alliances mouvantes… et du silence de plomb des spectateurs.

Pour illustrer ce billet, si l’agression relationnelle chez les adultes vous semble complexe, observez ce rituel d’épouillage et de coalition chez nos cousins les primates. Une illustration parfaite, en images, du « toilettage social » théorisé par Robin Dunbar… où l’on comprend que l’art du potin et de l’alliance ne date pas d’hier !

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Auteur : Nicole Bétrencourt

Psychologue clinicienne, psychosociologue

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