L’AFFAIRE RAMONA, UNE SOMBRE HISTOIRE DE SÉRUM DE VÉRITÉ ET DE FAUX SOUVENIRS.

Cela peut choquer aujourd’hui en 2021, mais c’était l’usage dans les années 80/90, de recourir à l’Amytal comme technique adjuvante pour aider un patient à retrouver la mémoire.

L’affaire Ramona est l’histoire d’un procès qui s’est tenu aux Etats-Unis dans les années 90. Ramona est le père de trois filles. Mais son aînée Holly qui poursuit des études dans le secondaire,  souffre de boulimie et de dépression.

Inquiète, l’épouse de Ramona envoie sa fille Holly consulter un  psychothérapeute et suivre une thérapie familiale dans un hôpital. Lors de la première consultation, le praticien explique « doctement » que 90 % des personnes souffrant de boulimie ont été victimes d’un abus sexuel durant leur enfance. Holly rétorque qu’elle n’a aucun souvenir d’un abus quelconque, mais curieusement, au cours de sa thérapie, elle a d’étranges flash-backs. Ils se manifestent par de brèves images mentales où elle voit son père sur elle.

Le thérapeute décrypte ces images comme des souvenirs d’inceste. Il propose à Holly de la mettre sous amytal de sodium, un supposé sérum de vérité, pour avoir la confirmation que son père a bien abusé d’elle. Cela peut choquer aujourd’hui en 2018,  mais c’était l’usage dans les années 80/90, de recourir à l’amytal comme technique adjuvante pour aider un patient à retrouver la mémoire (MRT, acronyme en anglais). Sous Amytal, Holly confirme l’inceste.

Après six mois de psychothérapie, les thérapeutes reprogramment une nouvelle séance sous Amytal, et là encore Holly réitère les mêmes propos énoncés lors de la première séance.

Le recours à l’Amytal avait été demandé pour confronter le père à sa fille, et ainsi prouver l’inceste. Sans savoir de quoi il retourne, le 15 mars 1990, Ramona est convoqué à l’hôpital,  et quand il rentre dans la salle d’examen, il aperçoit au chevet de Holly groggy par la drogue,  son épouse et les thérapeutes.

Holly, sous sérum de vérité, redit qu’elle a été violée par son père entre l’âge de cinq et huit ans. Ramona proteste en disant que c’est une allégation mensongère. Son épouse et les psychologues doutent de sa bonne foi et l’exhortent à avouer le supposé inceste. Ramona propose qu’on l’interroge sous Amytal comme on l’a fait pour Holly. Requête refusée.

Ramona est moralement dévasté par ces accusations infondées. Les ennuis s’accumulent. Un an après, sa femme demande le divorce. Cadre supérieur dans une société viticole, il est licencié. La perte de son emploi est la conséquence des rumeurs d’inceste qui courent sur lui. Pugnace, il entame des poursuites judiciaires contre les deux thérapeutes de Holly et l’hôpital. Les avocats de Holly invoquent le fait que sa fille est satisfaite de cette prise en charge thérapeutique, et que de toute façon, Ramona n’a pas le droit d’interférer et d’entamer des poursuites pénales. L’affaire est portée devant les tribunaux.

À la barre, les experts des deux parties vont se succéder. Certains comme l’expert psychiatre G.Harrisson Pope viennent plaider la cause de Ramona. Pour eux, l’origine de la boulimie n’est pas liée à un abus sexuel durant l’enfance, de même la validité d’un témoignage sous sérum de vérité qui est à prendre avec des pincettes sur la fiabilité des souvenirs. Malléabilité de la mémoire connue avec les supposés sérums de vérité. Ils considèrent les souvenirs de Holly faux. Alors pourquoi parlent-ils de faux souvenirs? Car pour eux, ces supposés souvenirs d’inceste ont été récupérés sous une thérapie qui provoque un état altéré de conscience et où la suggestibilité du sujet joue un rôle important. Ces experts soulignent le pseudo-scientisme de la théorie des souvenirs refoulés qui créeraient une amnésie sur de longues années (voire des décennies). Comme un mécanisme automatique de protection destiné à occulter la douleur d’un trauma survenu durant l’enfance, et pour la soigner, il faut qu’on se souvienne du trauma.

Du côté des défenseurs de Holly, c’est un autre son de cloche. Eux, affirment que la thérapie a été menée correctement, et qu’elle présente bien avec sa boulimie tous les symptômes d’une victime d’inceste.

Afin d’étayer leur diagnostic, ils invoquent ses goûts alimentaires qui constituent des preuves tangibles. Holly n’aime pas la mayonnaise, déteste les soupes à la crème ou le fromage fondu, et elle n’accepte de manger des bananes que coupées en petits morceaux. On peut s’étonner de cet étalage sur ses goûts alimentaires. Et bien, parce que pour ces experts, ces aliments évoquent le sperme que Holly devait avaler au cours de fellations. Ils parlent de l’image désastreuse de son corps, de ses inhibitions sexuelles et des symptômes dépressifs qu’ils décryptent comme des souvenirs inconscients d’inceste.

Le procès Ramona est exemplaire pour plusieurs raisons. Dabord, c’est le procès d’une catégorie de thérapeutes proclamant qu’il est possible de faire se souvenir d’un trauma oublié durant des décennies à l’aide de techniques douteuses qui n’ont pas fait les preuves de leur efficacité scientifique.

Ensuite, il dénonce les aberrations de la « théorie de la  mémoire recouvrée » et des thérapies (ou techniques) génératrices de faux souvenirs. Côté mémoire, il est impossible de parler « d’amnésie » totale sur des décennies lors d’un violent trauma. Ici un inceste, même si après un stress intense, une amnésie peut se produire et est rapportée dans la littérature scientifique.

Holly a reconnu qu’elle avait complètement oublié ce trauma, et qu’elle ne s’est souvenue des actes incestueux des années plus tard que sous la double influence des thérapeutes et du sérum de vérité.

Évidemment, le temps est une notion subjective et le délai de prescription pour dénoncer un agresseur sexuel est important. Libérer la parole des victimes à l’âge adulte est une entreprise délicate, surtout dans les cas d’un très grand traumatisme comme l’abus sexuel chez l’enfant. Dans l’affaire Ramona, il s’agit de dénoncer les pratiques douteuses de professionnels de la psychothérapie qui manipulent la mémoire.

On peut-être sceptique sur l’existence des faux souvenirs, surtout lorsqu’il s’agit d’abus sexuels! Ils peuvent être des paravents utilisés par des parents incestueux ou des pédophiles pour camoufler leurs crimes. Il faut être vigilant, oui, à ce que ce ne soit pas le cas, mais les faux souvenirs d’abus sexuels existent bel et bien! L’affaire Ramona n’est qu’une affaire parmi d’autres qui ont secoué les États-Unis à partir des années 1980.

Les faux souvenirs ne se cantonnent pas à l’abus sexuel. On a vu défiler tout un inventaire ébouriffant. C’est allé des enlèvements par des E.T en passant par les rituels sataniques, aux sacrifices de bébés où des femmes de milieux conservateurs anti-avortement déclaraient être enceintes après avoir participé de force à des orgies. Affabulations dignes de thrillers!

Alors, quels sont les arguments qui ont permis d’innocenter Ramona, et de prouver les faux souvenirs de Holly?

G.H Harrisson Pope, l’un des experts psychiatres, du procès Ramona, doute fort qu’une victime d’abus sexuel, violée entre l’âge de sept ou huit ans, soit amnésique au sens où on le prétend dans la « théorie de la mémoire retrouvée »! Une véritable victime mettrait ce trauma dans un coin de sa mémoire mais en aurait conscience. Elle s’en souviendrait en filigrane mais serait bloquée pour en parler.

G.H Pope évoque le travail de Judith Herman sur les « Survivantes d’inceste » (appelées ainsi comme les survivants de la guerre du Viet-Nam). Dans son best-seller Father-Daughter  (Père-Fille, 1980) Judith Lewis Herman décrit 40 cas de femmes victimes d’inceste. La plupart d’entre elles ont gardé, au cours du temps, le souvenir de ces abus. Six ans plus tard, dans un article publié dans une revue de psychologie, elle cite 14 de ses patientes qui, elles seraient totalement amnésiques. Les médias et les livres de vulgarisation sur l’inceste ont relayé cette étude,  alors que sa méthodologie était biaisée. Cette étude a fortement contribué à diffuser la théorie des souvenirs refoulés chez les survivant(e)s d’inceste. Un blocage, au sens du comportement réactionnel à faire face à cette situation.

G.Harrisson Pope donne son point de vue sur les aliments détestés par Holly, et il est contraire à ceux qui défendent Holly. D’abord, ces aliments sont riches en calories et bourratifs. Leur aversion par Holly ne constitue nullement la preuve d’un abus sexuel. Les patients boulimiques sont capables d’ingérer de grandes quantités de nourriture très caloriques, et ensuite de se faire vomir. Ce que n’a jamais fait Holly.

Au cours du procès, le psychiatre G.H Pope cite les travaux de la psychologue cognitiviste et spécialiste de la mémoire humaine Élisabeth Loftus, qui a mené diverses expériences sur la malléabilité de la mémoire. Elle a réussi à implanter, au cours d’une expérience de laboratoire, des faux souvenirs dans un groupe d’adultes à titre expérimental. Elle les a persuadés qu’ils s’étaient perdus, enfant, dans un centre commercial. Ce qui ne s’était jamais produit.

Et il y a la « suggestibilité » des sujets sous thérapie! Certaines personnes sont-elles plus ou moins influençables que d’autres?

Mainfestement, on peut l’être par périodes, lorsqu’on souffre de dépression, de troubles du comportement alimentaire ou autres. Mais on ne peut jamais affirmer que la cause d’une dépression et à fortiori d’autres troubles) est due à un abus sexuel comme dans le procès Ramona, et c’est pourtant ce qui se dit dans la plupart des ouvrages de vulgarisation. Ces troubles peuvent atteindre tout le monde, et ils ne sont pas spécifiques aux victimes d’inceste.

Et la fiabilité du sérum de vérité pour tirer les vers du nez? Depuis la fin du XIXe siècle, on sait que certaines drogues falsifient la mémoire en augmentant le potentiel de suggestibilité ou les confabulations. Il y a tout une littérature autour des substances altérant la conscience qui ont développé de fausses croyances autour de l’abus sexuel (hors GHB, la drogue des violeurs). Dans les premières décennies du XX siècle, les médecins administraient les sédatifs et anesthésiants aux patients(e)s dûment chaperonnés. On savait que sous l’emprise de certaines substances, des patientes pouvaient accuser leur médecin de viol, et toute intrusion d’ustensiles médicaux dans le corps pouvaient donner lieu à des interprétations fantaisistes.

Le verdict du procès Ramona montre l’absence de fiabilité des techniques censées faire retrouver des souvenirs oubliés sur une longue période. Sans entraver son libre-choix, une personne voulant suivre une thérapie au risque élevé de suggestibilité et susceptible de créer des faux souvenirs, doit en être informée et la choisir en connaissance de cause.

Le cas Ramona pose clairement le risque bénéfice/risque d’une thérapie. Ramona a été lavé de tout soupçon d’inceste. Les fausses convictions implantées chez des patients renforcent le fait qu’elles sont au centre du mal-être de la personne. Les faux souvenirs sont un mauvais départ s’ils sont pris au pied de la lettre. On ne peut pas prendre en charge une victime d’un  véritable inceste comme celle qui a des « faux souvenirs ». Ce serait faire injure aux victimes.

Côté mémoire, est-il possible d’envisager une « amnésie totale » (parfois sur des décennies) lors d’un violent trauma,  et notamment lors d’un inceste comme dans le cas de Holly, la fille de Ramona? Souvenirs réprimés par dissociation avec une mémoire fonctionnant comme un magnétoscope où il suffit d’appuyer sur « ON » ou « OFF » pour retrouver l’instant T traumatisme?  Et cerise sur le gâteau, visible sous IRM ? Vraiment? Non, pas vraiment !

L’on ne peut constater que dans le syndrome des faux souvenirs, le terme « d’amnésie dissociative » revient souvent sur le tapis pour justifier l’oubli total  d’un trauma sur des décennies. Aujourd’hui, il est remplacé par celui d’amnésie traumatique, mais le mécanisme reste le même. En fait, le terme d’amnésie est joyeusement dévoyé pour expliquer que la mémoire fonctionne comme un magnétoscope, et qu’il est possible de  récupérer d’une façon « quasi miraculeuse » des souvenirs par une technique altérant la conscience. Comme chez Holly, le recours à l’amytal.

Il y a clairement un mésusage du terme amnésie qui sert à brouiller les pistes pour parler des conséquences d’un trauma sur la mémoire. En l’état des connaissances scientifiques actuelles, soulignons que  le terme « d’amnésie dissociative » fait  l’objet de publications (rares) répertoriées récemment dans la littérature scientifique. On peut éventuellement envisager l’idée d’une controverse scientifique entre spécialistes, mais il faut la distinguer des explications pseudo-scientifiques sur le fonctionnement de la mémoire dans le cas des faux souvenirs, récupérés par des techniques douteuses à base d’États Modifiés de Conscience. À savoir que les dites techniques n’ont pas fait la preuve de leur efficacité suivant les règles de l’Evidence Based Médecine.

Pour en savoir plus sur l’amnésie dissociative, le lecteur peut se reporter à l’article dûment documenté du Dr Marc Gozlan sur son blog réalités Biomédicales « Ces patients frappés d’amnésie après un stress intense ». C’est une approche rigoureuse qui ne fait aucune part à l’approximation scientifique, et si l’on retrouve le terme d’amnésie dissociative, cela n’enlève rien à l’existence des faux souvenirs induits (non évoqués dans  le dit article).

L’amnésie dissociative est un vocable scientifique qui sert à désigner certaines formes d’amnésie, et n’est pas un concept à lui seul. L’une de ses caractéristiques est de ne pas se voir sous I.R.M, contrairement à ce que prétendent ceux qui évoquent « l’amnésie traumatique » en cause dans les faux souvenirs.

Le danger des faux souvenirs d’inceste, outre le risque d’erreurs judiciaires, nuit aux vraies victimes d’inceste. Le point de vue du Dr G.H Pope est sans ambiguité : « oui, nous ne devons jamais ignorer la réalité de l’abus sexuel durant l’enfance, mais nous devons trouver des solutions quand ces souvenirs sont faux. »

Note: 

Le médecin blogueur Marc Gozlan dans son article « Ces Patients frappés d’amnésie après un stress intense » publié sur le blog Réalités Biomédicales, évoque en ces termes l’amnésie dissociative:  « Il est très rare qu’une série de cas d’amnésie dissociative soit publiée dans la littérature médicale. Une étude, parue en septembre 2017 dans la revue Brain, fait état de 53 cas examinés entre 1990 et 2008 au St Thomas’s Hospital de Londres par le Pr Michael Koperman et ses collègues. Il aura donc fallu près de vingt ans pour cumuler ces cas. On comptait trois hommes pour une femme.» Et  l’article de Marc Gozlan détaille l’étude anglaise avec les expressions de ce trouble de la mémoire comme la fugue dissociative, l’amnésie rétrograde prolongée et les trous de mémoire, l’altération des mémoires sémantique personnelle, et autobiographique. L’amnésie dissociative existe et présente de multiples facettes. La lecture de l’article de Marc Gozlan permet de saisir le fonctionnement scientifique de la mémoire, et de constater que l’amnésie dissociative, même si elle est rare, fait l’objet de publications répertoriées dans des revues spécialisées. Mais elle n’a malgré les similitudes du vocabulaire, aucun rapport avec cette amnésie traumatique « à grande échelle » et « quasi générale » qui concernerait les victimes d’un trauma.  

Et cité dans l’article de Marc Gozlan, à paraître un article de Thomas-Antérion C. L’amnésie dissociative. Neuropsychologie (sous presse, 2018).

Pour en savoir plus: 

http://realitesbiomedicales.blog.lemonde.fr/2017/11/15/ces-patients-frappes-damnesie-apres-un-stress-intense/

https://www.cambridge.org/core/journals/irish-journal-of-psychological-medicine/article/false-memory-syndrome-balancing-the-evidence-for-and-against/8CE54B731E32DD54BE4F04067A3A79FC

Une première version de l’article « L’affaire Ramona, une sombre histoire de sérum de vérité » a précédemment été publié le 23 octobre 2013. Il a été enrichi par de nouvelles données en l’état des nouvelles connaissances scientifiques:  https://autreregardsurlapsychologie.blogspot.fr/2013/10/laffaire-ramona-une-sombre-histoire-de.html

L’ORTHOREXIE OU L’OBSESSION DE SE NOURRIR SAINEMENT COÛTE QUE COÛTE!

C’est le Dr Steve Bratman qui créa, en 1996, le néologisme d’othorexie, pour désigner l’obsession de se nourrir exclusivement avec des aliments sains.

Une alimentation équilibrée s’avère nécessaire pour notre capital santé; nous sommes tous d’accord malgré nos nombreux écarts alimentaires!

Faut-il encore que nos efforts pour manger sainement ne se transforme pas en obsession, une forme de trouble du comportement alimentaire, l’orthorexie.

Diable, que signifie ce néologisme?
C’est le Dr Steve Bratman qui le créa en 1996 pour désigner l’obsession de se nourrir exclusivement avec des aliments sains. Ce n’est pas la quantité qui compte, mais une forme d’obsession qui pousse à rechercher une alimentation parfaite. Orthorexie vient du grec «orthos», qui signifie «droit» ou «correct», et est à mettre en parallèle avec l’anorexie mentale. C’est une attitude vis à vis du choix de la nourriture.  « À l’origine», dit-il, « j’ai inventé ce mot pour taquiner mes patients trop obnubilés par les régimes alimentaires. Au fil du temps, cependant, j’en suis arrivé à constater que ce terme  désigne un authentique trouble de l’alimentation ».

Il faut tout de suite préciser que l’orthorexie est un concept que certains considèrent comme pseudo-scientifique. Il ne figure pas au DSM-5 ou le CIM 11 parmi les troubles du comportement alimentaire comme l’anorexie ou l’hyperphagie alimentaire. Mais..mais en allant voir sur PUBMED, la base de données des articles scientifiques publiés, on trouve des articles sur le sujet de l’orthorexie qui en font un problème de dysfonctionnement de comportement alimentaire au goût du jour. Dans la littérature anglo-saxonne on parle d’orthorexie nerveuse pour les formes les plus sévères de ce trouble. Elle nécessite une psychothérapie souvent une TCC pour réapprendre à s’alimenter.

Sur son site, Steve Bratman défend son concept sans dénoncer un régime alimentaire particulier. Il n’a jamais prétendu que le végétarisme, le végétalisme ou toute autre approche nutritionnelle qui sort des sentiers battus, incitant à manger des aliments sains relevait du pathologique.

De même que les personnes qui font attention aux ingrédients inscrits  sur les étiquettes des aliments, avant de les acheter, ne veut pas dire qu’elles ont un problème psychologique. Comme certains articles sur l’orthorexie via le web semblent l’affirmer. Et Steve Bratman est le premier à dire que la dépendance à la malbouffe est immensément plus répandue que l’obsession d’une nourriture saine. Il est toujours possible de changer ses habitudes alimentaires sans être obnubilé, presque pathologiquement par une nourriture saine!

L’anorexie en est le parallèle. L’obésité est de loin le plus gros problème de santé lié au mode de vie d’aujourd’hui, et chaque personne doit veiller à maintenir un poids et un IMC normaux. De même, on doit minimiser l’apport des conservateurs, pesticides, antibiotiques et tous les autres composants nocifs qui polluent l’alimentation. Cependant, certaines personnes qui font une fixation sur une alimentation absolument dénuée de nocivité peuvent développer un trouble de l’alimentation par rapport à ça, à l’instar de certaines personnes, qui pour éviter l’obésité deviennent anorexiques.Pour les personnes souffrant d’orthorexie, manger sainement est devenu un trouble extrême, obsessionnel, les enfermant psychologiquement et parfois physiquement dangereux, tout à fait distinct de l’anorexie. Souvent, l’orthorexie semble avoir des éléments de TOC, tout comme l’anorexie. Mais l’orthorexie ne se présente pas comme un Trouble Obsessionnel Compulsif typique ou comme de l’anorexie.

Il y a une autre composante idéologique, ambitieuse voire de nature spirituelle qui s’enracine dans la personnalité. Il est le plus souvent seulement un problème psychologique dans lequel les préoccupations alimentaires deviennent dominantes au détriment des autres dimensions de la vie, qui elles sont négligées. Dans de rares cas, cela peut être grave, entraîner la mort via la malnutrition. « La tolérance zéro du point de vue alimentaire peut, dans ces extrêmes, affecter chacun des actes et susciter une perte de l’appétit de vivre (anonyme, Wikipedia)». On parle même de risque de dépression. L’une des caractéristiques distinguant l’orthorexie de l’anorexie est que l’anorexique se concentre sur son poids, alors qu’une personne souffrant d’orthorexie est obsédée par la pureté de son alimentation. Les personnes souffrant d’anorexie possèdent une image déformée de leur corps, de dysmorphisme (même si elles n’ont pas de problèmes médicaux de poids). Les personnes qui souffrent d’orthorexie luttent constamment contre le sentiment d’être empoisonnées par ce qu’ils ont mangé, peu importe le soin avec lequel ils surveillent leur alimentation.

Certains régimes alimentaires poussent aux excès. L’un d’eux, très tendance est celui du « régime détox ».
Une britannique de 47 ans, à la suite d’une cure « Detox » après la période festive du Nouvel An a été hospitalisée dans une unité de soins intensifs pour un cortège de troubles sérieux (période de confusion mentale, évanouissements, grincement de dents, etc) dus à l’excès de racine de valériane. Cette patiente était une grande consommatrice de plantes médicinales. Son histoire est relatée dans le British Médical Journal. Elle n’avait aucun antécédent psychiatrique, et elle a pu être rapidement traitée sans séquelles neurologiques.

Au sujet des régimes Detox, Jean-Michel Lecerf, directeur du service nutrition de l’Institut Pasteur de Lille, en dit le plus grand mal:

D’un point de vue scientifique, le terme « détox » n’a aucun sens. Il relève plutôt de l’attrape-nigaud marketing. Il fait croire que nous serions intoxiqués par notre alimentation et que notre organisme contiendrait des déchets qu’il nous faudrait éliminer. Deux erreurs. D’abord, parce qu’il n’y a pas de poison dans ce que nous mangeons ; ensuite, parce que nous sommes naturellement équipés pour éliminer ce qui a vocation à l’être. Les reins et le foie sont là pour cela. Si les régimes détox visent simplement à nous inciter à mieux nous nourrir et à limiter les excès, ils peuvent avoir une utilité. S’ils s’appuient sur des arguments ésotériques ou ambitionnent une purification des organismes, ils n’ont aucune légitimité.

Deux conditions impliquent le contrôle de ce que l’on mange. Si l’anorexique cherche continuellement à réduire le poids, un orthorexique se sent toujours dans l’obligation d’atteindre l’alimentation idéale, afin de se sentir bien avec lui-même. Parfois, les gens passent de l’anorexie à l’orthorexie, en gardant le principe d’habitudes alimentaires désordonnées, et changent simplement le curseur de la perte de poids vers la perfection alimentaire.

Le psychiatre Gérard Apfeldolfer, spécialiste des troubles alimentaires, compare l’orthorexie à une forme de religion: « Le corps de l’orthorexique est un temple le lieu de toutes les adorations. Il est persuadé que tout ira bien s’il parvient à se nourrir idéalement en préservant sa pureté corporelle sans jamais déroger. »

Bien que largement débattue, l’orthorexie n’est pas diagnostiquée comme une maladie mentale, et Steve Bratman ne souhaite pas qu’il figure dans le DSM, la bible américaine controversée des maladies mentales, dit-il :

«Il y a une tendance dans le monde moderne à pathologiser un nombre croissant de comportements et je n’ai pas envie d’y contribuer… J’ai entendu des gens dire: « Je veux à manger sainement, mais je ne veux pas souffrir d’orthorexie.»

Sur le site http://www.orthorexia de Steve Bratman, le lecteur curieux trouvera un petit test Steve Bratman pose quelques questions pour savoir si on souffre d’orthorexie:
-Vous tournez vous vers des aliments sains comme principale source de bonheur et de sens, menant à la spiritualité?
-Est-ce que suivre ce régime alimentaire vous fait sentir mieux que les autres?
-Est-ce qu’il interfère avec les relations ou de travail, amis ou en famille?
-Utilisez-vous des aliments sains comme une épée et un bouclier pour parer à l’anxiété, et pas seulement pour éviter les problèmes de santé, mais de tout ce qui vous rend  provoque en vous un sentiment d’insécurité?
-Certains aliments vous donnent-ils la sensation de contrôler votre vie?
-Avez-vous envie d’avoir une alimentation de plus en plus extrême pour éviter l’angoisse?
-Si vous dérogez des règles de votre alimentation choisie, éprouvez vous le besoin compulsif de faire une diète pour compenser?
-Votre intérêt pour la nourriture saine a-telle des limites raisonnables et n’est pas devenue le centre de vos préoccupations?


Ce sont les quelques questions du test de Bratman qu’il établi pour identifier l’orthorexie. Il suffirait de répondre oui à 4 ou 5 questions des 10 questions sur les habitudes alimentaires pour être diagnostiqué de ce trouble alimentaire. Ce test est controversé pour son manque de rigueur. L’orthorexique passe du temps à réfléchir au régime idéal. Entre écarter les additifs, la farine trop blanche car elle perd ses sels minéraux, la saccharose, etc. C’est sans fin…


L’orthorexique va se tourner vers des dogmes alimentaires rigides établis par des « diétogourous » comme les appelle le Dr Gérard Apfeldolfer, et être tenté de se faire végétalien, granivore, crudivore, macrobiotiste, hygiéniste. Ce sont des régimes à risque pour être orthorexique. Mais pas forcément.

Toutefois, il a été constaté que ceux qui souffrent d’orthorexie consomment plus de céréales complètes, plus de fruits et légumes, se ravitaillent dans des boutiques bio et s’habillent uniquement de matières naturelles. On rappelle que c’est l’excès menant à une alimentation déséquilibrée nuisible pour la santé qui détermine l’orthorexie et non pas des choix des aliments.
Il est très difficile de séparer la frontière de l’alimentation saine de l’orthorexie; toutes les deux on en commun la notion d’alimentation équilibrée.

Qu’il reçoive l’aval ou non des scientifiques, plus un régime alimentaire est restrictif, plus il est susceptible de conduire à des troubles alimentaires, et il ne s’agit pas de dénoncer particulièrement les aliments bio, sans OGM, sans antibiotiques, etc. Ou certains régimes comme le régime paléolithique, préconisé par le Dr Eaton, pour qui l’alimentation idéale correspond à celle de nos ancêtres de l’âge de pierre, sans aliments transformés. Ce qui compte c’est qu’il ne soit pas un danger pour la santé et n’engendre pas la malnutrition dans ses excès.


Si on prend l’exemple du régime macrobiotique, son concept et ses excès ont été décriés, en 2001, par l’American Dietetic Association et l’Association Américaine du cancer car son efficacité sur la prévention du cancer est pseudo-scientifique, et serait même contre-indiqué chez les cancéreux puisqu’il n’apporte pas les éléments nutritionnels nécessaires. Chez les enfants et les adolescents, le régime macrobiotique peut induire plusieurs carences nutritionnelles qui peuvent causer un retard de croissance, un ralentissement du développement psychomoteur, une diminution des performances cognitives, du rachitisme, etc. Dans La plupart des témoignages en faveur du régime macrobiotique dans le cancer émanent de patients suivant un traitement conventionnel.

Jaime A.Heidel dans son livre « Are you TOO obsessed with health eating? » (non traduit en français) témoigne de cette obsession alimentaire qui gérait sa vie: « Mon régime alimentaire est devenu de plus en plus strict, et je sentais envahie par l’angoisse, et je devenais agitée chaque fois que je ne pouvais pas me procurer des aliments biologiques et naturels.»

Ce sont les populations des pays industrialisés qui sont le plus touchés par l’orthorexie. Par l’abondance de produits alimentaires, l’omniprésence de conseils alimentaires et de théories hygiénistes.
Il est difficile de discerner si ce sont les hommes ou les femmes qui sont le plus concernés par l’orthorexie. Juste deux études. L’une menée en Italie a montré que l’orthorexie touchait les hommes, et une autre en Turquie, les femmes. Pas de prévalence, donc.
Une étude menée par Segura Garcia « Orthorexia nervosa: a frequent eating disordered behaviour in athletes » publiée dans la revue Eat Weight Disord, en 2012, montre que les athlètes ou les sportifs sont une population à risque pour l’orthorexie.

Bien qu’il ne s’agisse pas encore d’un trouble du comportement alimentaire répertorié, l’orthorexie nerveuse commence à faire l’objet d’études scientifiques. Le Dr Camille Adamiec, dont la thèse a été primée par la fondation Danone, considère que le concept de Bratman est trop rigide. Elle prend son contrepied, et affirme que l’orthorexie ne mène pas à l’isolement social, et est plutôt un choix de mode de vie. De plus, elle considère que l’orthorexie est devenue un terme galvaudé, et qu’il faudrait renommer ce supposé trouble alimentaire.

En 2017, une étude du département de psychologie clinique de Londres a montré un lien entre l’augmentation de symptômes d’orthorexie liée à l’utilisation d’Instagram. Cette prévalence est liée à l’anorexie mentale.

Sans tomber dans les excès de l’orthorexie, et comme l’a souligné Anthelme Brillat-Savarin, « la table est le seul endroit où ne l’on s’ennuie jamais la première heure.»

Sources:

http://www.trouble-nutritionnel.wikibis.com/orthorexie.php
http://www.orthorexia.com/original-orthorexia-essay/http://www.psychologies.com/Moi/Problemes-psy/Anorexie-Boulimie/Articles-et-Dossiers/Manger-trop-sain-n-est-pas-sain
http://www.passeportsante.net/fr/Maux/Problemes/Fiche.aspx?doc=orthorexie_pm
http://www.unboundmedicine.com/medline/citation/25602930/Orthorexia_Nervosa_in_Turkish_Dietitians_
http://www.unboundmedicine.com/medline/citation/24581288/When_eating_healthy_is_not_healthy:_orthorexia_nervosa_and_its_measurement_with_the_ORTO_15_in_Hungary_
http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/?term=orthorexia
http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/22361450
http://content.time.com/time/health/article/0,8599,1963297,00.html
https://fr.wikipedia.org/wiki/Orthorexie