COMPLIANCE: POUVOIR, MANIPULATION, OBÉISSANCE

Ce film est basé sur un fait réel qui s’est passé aux États-Unis. Entre 1992 et 2004, un homme va appeler plus de soixante dix supérettes et fast-foods, et manipuler insidieusement psychologiquement les managers.

 
« Compliance, Pouvoir, Manipulation, Obéissance » est un drame psychologique de Craig Zobel sorti en 2012. Lors d’une journée particulièrement chargée, Sandra, gérante d’un Mc Do dans l’Ohio, reçoit l’appel d’un homme qui se présente comme un policier. Son correspondant accuse Becky, l’une de ses employées, d’avoir volé un client. Sur un ton péremptoire, il lui demande d’isoler Becky dans l’arrière-boutique, et de la surveiller jusqu’à ce qu’il puisse lui-même l’interroger. Pendant plusieurs heures, la gérante et une partie de l’équipe du McDo vont obéir au doigt et à l’oeil à cet homme qu’ils auront en permanence au bout du fil. En fait de policier, il s’agit d’un imposteur. Cet emprunt d’identité, celle d’une figure d’autorité légale va faciliter l’obéissance de ses victimes pour son canular de mauvais goût.

 

Ce film est basé par un fait réel qui s’est passé aux États-Unis. Entre 1992 et 2004, un homme va appeler plus de soixant-dix supérettes et fast-foods, et manipuler insidieusement leurs managers. Le mode opératoire de son canular est bien rôdé! Il demande à parler au responsable, et au cours de la conversation téléphonique, il accuse l’une des employées de vol. Par personne interposée et prétextant qu’il est loin du fast-food, il donne des ordres qu’il présente comme la procédure légale dans le cas d’un vol. Les actes qu’il demande de faire faire sont dégradants, et portent atteinte à la dignité humaine des victimes. L’un de ses appels  induisent un viol. C’est ce tragique fait divers que raconte, dans son intégralité, le réalisateur Craig Zobel. Ce film montre un huis-clos prenant où la gérante avec l’aide d’employés fidèles, et la victime du viol tombent dans une dynamique de groupe glauque orchestrée par le mystificateur.

Dans le film, les employés du fast-food auront deux types de réactions qui vont isoler la gérante. D’abord, il y a ceux qui ne veulent pas être mêlés à une affaire policière, et qui sont indifférents au sort de Becky. Ils sont là pour gagner leur croûte et servir les clients. Et les autres dévoués à Sandra, leur manager, qui la suivront aveuglément, sans se douter qu’elle-même applique à la lettre les instructions du faux policier. Sandra impose une série d’humiliations à Becky. Elle reste de marbre face à sa détresse car elle est encouragée au bout du fil par son interlocuteur. Elle fera fi de la pudeur de la jeune femme en lui faisant subir une fouille au corps complète,  en lui ordonnant de se dévêtir et de rester nue pour ne pas qu’elle cache l’argent volé sur elle. Pendant ce temps là, c’est le coup de feu au Mc Do, et  les clients affluent; il  doit tourner coûte que coûte, sans états d’âme des employés. En tant que manager, Sandra est obligée de s’absenter souvent de la pièce où est enfermée Becky. Cette affaire de vol est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Avant l’appel du plaisantin, Sandra et son équipe étaient déjà stressés. Un livreur les avait tancés car une partie des denrées étaient gâchées à cause de la porte du frigo restée ouverte une partie de la nuit. Débordée, Sandra charge alors un employé masculin de surveiller la voleuse. Pendant son absence, malheureusement, l’employé va profiter de la vulnérabilité de violer Becky  qui était nue et terrorisée.

Ce fait divers glauque ramène à la fameuse expérience du psychosociologue Milgram  à la soumission à l’autorité. Dans les années 60, des cobayes humains acceptent, sur commande d’une figure d’autorité,  d’infliger des chocs élecriques à autrui malgré leurs leurs supplications et cris de douleurs simulés car il n’y avait pas de courant électrique;  ce que les volontaire ignoraient. Dans le fastfood, personne ne reçoit de courant électrique mais Sandra et ses employés sont soumis un stress intense: l’activité commerciale impérative, le scandale d’un vol qui les pousse à faire confiance à un inconnu, investi d’un statut d’autorité légale (du moins, le pensent-ils!). Outre la référence à la soumission à l’autorité de Milgram, il y a dans ce sordide fait divers la sujétion à l’autorité, la manipulation et l’abus de faiblesse décrits par Marie-France Hirigoyen dans son livre Abus de faiblesse et autres manipulations.

Ce qui s’est passé dans ce Mc Do peut-il arriver à n’importe lequel d’entre nous? Gardons-nous toujours notre libre arbitre face à une figure d’autorité? Ou encore, savons nous prendre de la distance pour résister à la manipulation de personnes avec lesquelles nous avons noué des liens affectifs ?

Et le manipulateur dans tout ça? Il table sur la bêtise de sa victime (c’est ce qu’il pense); il sait maîtriser ses émotions et joue sur le registre de la séduction et de l’assurance. Sa voix a toujours été ferme comme celle que l’on peut attendre d’un représentant de l’ordre. Il est machiavélique et dénué d’empathie. Nous avons du mal à accepter qu’il y ait des gens toxiques qui nuisent délibérément à autrui et qui affectent notre innocence ; celle qui fait que l’on n’est pas sur la défensive dans nos relations.

La soumission à l’autorité concerne chacun de nous, à des degrés divers, et dans toutes les sphères de la vie. Il est évident que le faux policier savait que le choix de ce statut induirait la soumission de ses victimes. Dans ce Mac Do, c’est le téléphone qui sert de vecteur à l’escroc pour jouer au « gendarme et au voleur ». Le monde du virtuel et ses modes de communication sont susceptibles de faire partie de la boîte à outils du parfait manipulateur. Les escroqueries de toute sortes (financières et morales) se déclinent à volonté dans le virtuel. On peut imaginer n’importe quel mauvais coup pour manipuler l’autre par SMS, les réseaux sociaux, les  webcams et le net. Et c’est souvent bien ficelé et indétectable au premier coup d’oeil…

Notes:

Compliance est un mot que l’on n’a pas l’habitude d’entendre ou d’écrire. Il est issu de l’anglais. En français, on l’emploie en pharmacothérapie. Il désigne le respect par les patients des prescriptions de son médecin. L’un de ses synonymes est observance. Il signifie aussi abandon et abdication. Et c’est ce qui colle parfaitement au comportement de Sandra et de ses employés qui vont suivre les injonctions déguisées de l’imposteur. Au fil du film, le spectateur a de la peine à croire à la véracité de ce fait divers. 

ABUS DE FAIBLESSE ET AUTRES MANIPULATIONS

Il est tout à fait possible de sortir du statut de victime et d’échapper aux manipulateurs. L’efficacité d’une manipulation ne dépend pas de la prédisposition d’une personne mais de l’habileté du manipulateur.

 

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Le livre « Abus de Faiblesse, et autres manipulations » de Marie-France Hirigoyen, publié en 2012, est à lire plutôt deux fois qu’une! L’auteure est psychiatre, psychanalyste et victimologue.

Elle n’en est pas à son premier coup d’essai. Déjà en 1999, Marie-France Hirigoyen avait publié « Le Harcèlement moral, la violence perverse au quotidien, et ses analyses sont à l’origine de la loi sanctionnant le harcèlement moral. Son livre « Abus de Faiblesse et autres manipulations » est un ouvrage majeur sur la manipulation mentale à mettre entre toutes les mains. Nous sommes tous manipulés, tous manipulateurs à des degrés divers. Marie-France Hirigoyen décrypte avec finesse, à l’aide de faits divers, les frontières à ne pas franchir pour aliéner l’autre, le mettre sous sujétion mentale pour pas devenir victime de « personnes de mauvaise compagnie ».

Le postulat de départ est le suivant:  « La manipulation fait partie de la vie, ce qui fait la différence, c’est l’intentionnalité.» À partir de la loi sur l’abus de faiblesse, l’auteur analyse les situations où un individu « profite » d’une personne vulnérable ou trop crédule. Un escroc qui profite de la faiblesse d’une femme pour lui soutirer de l’argent, une dame âgée qui fait d’un jeune protégé son héritier, une épouse abandonnée qui persuade ses enfants que leur père ne les aime pas, un homme riche et puissant qui force une relation sexuelle avec une subordonnée, et tous les chantages affectifs qui perturbent nos vies minuscules… Autant de cas qui démontrent que l’abus de faiblesse s’exerce dans tous les domaines des rapports humains. Personnes âgées, enfants, adultes en état de sujétion psychologique: où commence l’influence normale et saine et où commence la manipulation?

En se fondant sur son expérience clinique, l’auteur interroge la notion de consentement et les dérives des comportements inappropriés, une expression dont le flou indique, ô combien, nous sommes démunis face aux limites à poser aux autres sans être liberticide ou asocial. Au terme de cette quête aussi précise qu’inspirée, Marie-France Hirigoyen démontre que le statut de victime n’est pas irréversible.
Dans son livre, Marie-France Hirigoyen ne manque pas  de citer l’excellent ouvrage de Robert Vincent Joule et de Léon Beauvois « Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens» . Les deux psychosociologues on fait la synthèse de ces techniques de persuasion destinée à provoquer le consentement de l’autre, lui laisser l’illusion d’un sentiment de liberté dans sa décision.

Marie-France Hirigoyen décrit quelques unes de ces techniques qui peuvent mener à l’abus de faiblesse: notamment, la technique du pied dans la porte où on obtient d’abord l’accord d’une personne à une petite requête qu’on lui soumet, et en fait préparatoire pour obtenir une requête plus importante. Par exemple, on commence par demander l’heure à quelqu’un avant de lui demander de l’argent pour prendre le bus, la probabilité d’obtenir de l’argent sera beaucoup plus grande s’il n’y avait pas eu cette requête préparatoire.

Le doigt pris dans l’engrenage, au nom du principe de cohérence, une personne peut se retrouver dans un processus d’escalade, et son engagement demandera de plus en plus d’investissement et qui s’avérera de plus en plus aliénant pour elle.

La technique de l’amorçage part du principe que les gens ont du mal à revenir sur une décision qu’ils ont prise et on amène un sujet à réaliser petit à petit un acte dont on lui cache (provisoirement) le coût réel. On lui annonce après la réalité de la situation avec ses contraintes. L’interlocuteur se sent alors obligé de maintenir sa référence. Le leurre conduit un sujet à prendre une décision qui finalement ne se concrétisera pas. On lui présentera néanmoins une alternative pour réduire sa frustration. Et la mise sous emprise va marquer une nouvelle étape qui s’installe dans le temps au point de créer une véritable relation pathologique. C’est un phénomène naturel qui peut advenir dans tout rapport humain,  et n’est pas toujours négatif

Marie-France Hirigoyen parle de l’emprise mentale exercé par un adulte sur un enfant, et elle le décrypte à travers un syndrome contesté qui est celui de l’aliénation parentale, décrit en 1986,  par Richard Gardner, pédopsychiatre à l’Université de Columbia.

Et il y a dans cet ouvrage l’incontournable sujétion amoureuse et sexuelle! Cette thématique tombe en plein dans le mille depuis l’affaire Weinstein et les hashtags maudits #BalanceTonPorc et #MeToo. Rappelons le, l’analyse de Marie-France Hirigoyen date de 2012, et ce qui se passe aujourd’hui relève de sa grille de lecture psychiatrique. Marie-France Hirigoyen décrit le stalking, proche du harcèlement par intrusion. Dans ce type de harcèlement, un individu s’infiltre dans la vie de l’autre, envahit son intimité par des intentions non désirées, que celles-ci soient positives ou négatives. Dans presque tous les pays anglo-saxons, des lois anti-stalking ont été adoptées contrairement à la France.

Depuis l’affaire Weinstein, notre pays se déchire entre néo-féministes et leurs opposants sur les violences sexuelles faites majoritairement aux femmes, et même si les hommes peuvent  être concernés, les chiffres sont implacables. On a parfois l’impression en lisant certains propos (sur le net) que l’emprise mentale et l’abus de faiblesse n’existent pas,  et ne concernent que des personnalités faibles. Bref ils sont joyeusement occultés. La victime est dans son tort si elle entame une quelconque action, même s’il faut s’interroger sur d’éventuelles allégations mensongères. Il est manifeste que ce sujet, brulant d’actualité, est en train d’échapper aux professionnels de la santé car  l’idéologie politique et la réthorique manichéenne prennent le pas sur tout discours rationnel,  laissant sur le bord de la route nombre de victimes anonymes dépassées par tous ces discours clivants. Le climat médiatique est tellement tendu qu’on peut s’interroger sur l’accueil que recevraient aujourd’hui les ouvrages de Marie-France Hirigoyen s’ils étaient publiés cette année. Lynchage virtuel ou « Name and Shame » en perspective, probablement! Mais après ce focus sur l’actualité, revenons au sujet du livre.

Dans son livre, Marie-France Hirigoyen brosse le portrait des manipulateurs et imposteurs. Qui ne connaît l’ouvrage le Harcèlement Moral ou elle décrit les pervers narcissiques. Le portrait psychologique du harceleur pervers narcissique a été dévoyé par le grand public, et dans cet ouvrage sur l’abus de faiblesse, elle remet les pendules à l’heure. Selon elle, il ne faut pas taxer quelqu’un trop vite de pervers. Un individu normalement névrosé peut recourir à des défenses perverses, sans autant pour être une personnalité pathologique. Et les comportements pervers se sont banalisés.

La psychanalyste fait le distinguo entre les classifications françaises inspirées de la psychanalyse où l’on parle de perversion morale ou de perversion de caractères la classification anglo-saxonne fondée sur une approche clinique purement descriptive. Elle place ces pathologies de caractère entre les personnalités narcissiques et les personnalités antisociales ou psychopathes.

Ce ne sont que quelques thèmes qui sont abordés dans ce post mais on ne peut que recommander de lire ce livre pour la richesse de ces exemples qui font écho en chacun de nous. Car tout le monde peut-être victime d’un manipulateur, d’un imposteur ou d’un escroc.

Même la communauté psychanalytique n’y a pas échappé avec le psychanalyste Masud Khan, d’origine pakistanaise. Il avait entrepris une psychanalyse avec Donald Winnicott  et va devenir analyste et formateur en 1959 après s’être spécialisé en psychanalyse d’enfants. Il sera banni de la communauté psychanalytique pour de nombreuses transgressions inacceptables comme en 1976,  où il est accusé de relations sexuelles avec des étudiantes et des analysantes. En 1987-1988, il fait des remarques antisémites dans son étude analytique. À noter que les travaux de Masud Khan sur le « le traumatisme cumulatif » sont encore cités par certains psychanalystes.

Tous les cas évoqué dans le livre de Marie-France Hirigoyen ne sont pas exceptionnels, et peuvent arriver à tout le monde. Cela peut aller de l’embrigadement dans une secte, de la sujétion amoureuse ou de l’escroquerie commerciale. La psychiatre a un talent  rare pour déculpabiliser le lecteur. Le message est positf! Il est tout à fait possible de sortir du statut de victime et d’échapper aux manipulateurs. L’efficacité d’une manipulation ne dépend pas de la prédisposition d’une personne mais de l’habileté du manipulateur!
« Plus Ils sont subtils, plus grand est le risque de se faire piéger, quelque soit la vigilance de l’interlocuteur.»