LIRE LES AURAS : FABRIQUE D’UNE CROYANCE

Quand quelques couleurs suffisent à décrire une personnalité, il est temps de s’interroger sur ce que l’on veut nous faire croire.

Des récits séduisants sans fondement scientifique.

Selon les principes picturaux de la Renaissance, le peintre Fra Angelico (1400-1455) a représenté dans ses œuvres le visage humain entouré d’une auréole, un halo de lumière symbolisant la lumière mystique des saints. Elle signifie aux croyants que ces saints, par leur vie exemplaire ou leurs prodiges, sont différents du commun des mortels. Cette auréole est aussi connue, plus prosaïquement, sous le terme d’aura, marquant l’atmosphère spirituelle d’une personne.

Maintenant, quittons le domaine de l’art pictural de la Renaissance pour celui de la parapsychologie et de ses aberrations.

Ce champ magnétique, ces corps subtils que sont les auras, enveloppant tous les êtres vivants et les choses, sont abondamment décrits dans la parapsychologie, les sciences occultes, les thérapeutes du New Age. La parapsychologie et la psycho-spiritualité new age ont fait de l’aura leur fonds de commerce. Le principe premier de l’aura est son invisibilité pour le profane, le quidam que nous sommes, vous et moi. Mais certains clairvoyants autoproclamés, qui font la course à la belle âme, auraient le talent de la voir.

L’une des premières descriptions des auras remonterait à 1897 et reviendrait à Charles Webster Leadbeater, un prêtre anglican, membre de la Société théosophique et autoproclamé clairvoyant. C. W. Leadbeater décrit les auras comme une brume lumineuse autour de l’homme, que l’on peut classer en fonction de sa couleur suivant le degré de spiritualité d’une personne.

Si vous voulez tout savoir sur votre aura, il vous faudra consulter l’un de ces élus qui savent la lire. Attention, le monde psycho-spirituel est semé d’embûches, et si vous pensez éventuellement être doté d’une aura semblable à celle des saints, vous risquez d’être déçu(e). Contentez-vous de regarder l’image de votre saint pieusement, car le thérapeute autoproclamé clairvoyant est conditionné à traquer les moindres défauts de la couleur de votre aura. Sa couleur dépend de votre degré d’évolution psycho-spirituelle et de la qualité de votre âme. Chez certains, l’aura peut être vaste, puissante, lumineuse, possédant des vibrations intenses et des couleurs splendides, tandis que chez d’autres, c’est tout le contraire : elle est petite, terne et laide. Si c’est le cas de la vôtre, ne paniquez pas, vous pouvez la travailler afin qu’elle vous protège des mauvaises influences et vous permette de bénéficier des influences bénéfiques du cosmos. Certains charlatans, oups… guérisseurs, vont vous faire la promesse de vous remettre sur pied en soignant votre aura et lui redonner bonne mine.

Sur le net, il y a pléthore de sites new age.a plupart restent généraux et gentillets sur la relation entre la couleur des auras et l’évolution psycho-spirituelle de la personne ; il en est d’autres plus flippants, attribuant à ces couleurs des traits de caractère négatifs ou des maladies physiques et psychologiques. De quoi déstabiliser une personne fragile qui fait confiance à un thérapeute new age convaincue par les fadaises qu’il raconte.

La lecture des auras est une facétie qui a ses racines dans la pensée irrationnelle ou magique, à l’instar de l’enfant qui croit au Père Noël. On est libre de ses croyances et de ses choix pour se faire soigner, mais le risque de tomber sous la coupe de charlatans peut vider votre portefeuille, conforter l’inculture scientifique et ouvrir la porte à la désinformation, largement relayée sur les réseaux sociaux.

Voici quelques correspondances des couleurs des auras empruntées à des auteurs à succès de la galaxie new age :
Le bleu pâle et fade signifie une timidité excessive, une personnalité non épanouie et influençable. Si, par malheur, ce bleu est mêlé à un jaune ocre, méfiance. Et mêlé à du gris, pessimisme. Mêlé à un jaune électrique, tendance à intellectualiser. Le summum du bleu restant le bleu foncé, qui dénote un caractère volontaire, pugnace et l’envie de progresser.

Quand l’aura est orange vif, la personne est tournée vers le bien et fait preuve de bonne volonté, de loyauté. Mais si elle est mêlée de jaune pâle, sa générosité est calculée. Et si l’orange est mêlé de vert sombre, la personne est rancunière, agressive et sans finesse.

L’aura rose est signe d’un esprit immature et d’un esprit ludique. Mêlée de jaune acide, la personne est égocentrique.

Bref, toutes les couleurs du spectre y passent et c’est sans fin. On peut noircir des pages et des pages avec toutes les correspondances entre les couleurs de l’aura et la personnalité des gens.

Les descriptions associées aux couleurs de l’aura reposent souvent sur ce que les psychologues appellent l’effet Barnum: des formulations suffisamment vagues et générales pour que chacun puisse s’y reconnaître, renforçant ainsi l’illusion de pertinence.

Outre la clairvoyance, la lecture de l’aura se dote d’un appareil attrape-nigauds et aussi pseudo-scientifique que l’électromètre de la scientologie : la photographie de Kirlian, du nom de son découvreur. Sa supposée découverte se propagea dans la parapsychologie et les sciences occultes. Tout commença avant la Première Guerre mondiale. En 1939, Semion Kirlian, un électricien russe qui réparait un appareil médical, voit crépiter des étincelles entre sa main et une électrode entourée de verre. L’image révélée est surprenante car sa main apparaît entourée d’une frange lumineuse. S. Kirlian poursuit ses recherches et pense que son procédé peut être utilisé pour diagnostiquer des maladies et étudier les propriétés électriques ou physiologiques d’organismes vivants. Rappelons que nous étions en 1939 et que la science médicale n’en était qu’à ses débuts. En plein essor du mouvement New Age et de la contre-culture dans les années 70, les travaux de S. Kirlian vont être diffusés par deux journalistes américains.

Avec l’effet Kirlian, de belles photographies en couleur montrent les variations de forme et d’aspect de l’aura à l’extrémité des doigts d’un sujet durant diverses phases de méditation ou sous l’effet de la douleur. L’Association française pour l’information scientifique (AFIS) décrit dans l’article « L’effet Kirlian » les dérives sectaires de la découverte de l’électricien russe : « Les photographies de Kirlian ne servent pas seulement, écrit-on, à diagnostiquer divers troubles, dont le cancer, avec une fiabilité supérieure à celle des méthodes médicales classiques ; elles permettent aussi d’observer le transfert de l’énergie vitale du guérisseur à celui du patient. »

Les parapsychologues assimilent l’effet Kirlian au corps astral ou éthérique des occultistes. Par la suite, les marchands du temple de l’industrie vont exploiter le filon en fabriquant des détecteurs de Kirlian vendus à des charlatans qui tirent le portrait (si l’on peut dire) de l’aura des gogos pour connaître leur couleur et leur quotient spirituel (QS), pour la somme de quarante euros. Les salons de médecine douce ou de parapsychologie regorgent de ce type d’appareils.

Outre S. Kirlian, durant les années 1910 et 1920, en pleine période de la théosophie, Walter J. Kilner inventa également des lunettes basées sur l’idée d’écrans de dicyanine contenant de l’aniline pour lire les auras. La dicyanine est un colorant vert olive utilisé comme sensibilisateur pour la photographie en couleur. L’aniline étant un précurseur de l’indigo.

En 1956, le livre Le Troisième Œil de Lobsang Rampa (se présentant comme un moine tibétain) obtint un immense succès planétaire et diffusa dans l’ésotérisme populaire la notion d’aura. Lobsang Rampa affirme dans ses écrits qu’il possède le don de voir les auras et qu’il peut ainsi évaluer le matérialisme, la spiritualité et le degré d’honnêteté des gens. Lobsang Rampa prétendit qu’il était né avec ce pouvoir de lire les auras. À l’âge de sept ans, il avait été envoyé dans une lamaserie tibétaine, et une opération chirurgicale consistant à percer un petit orifice dans le front de Rampa ouvrit son troisième œil et amplifia son pouvoir de voir les auras.

Auteur prolixe, Lobsang Rampa prétendit travailler à la conception d’une machine aurique à destination des médecins non clairvoyants pour qu’ils puissent photographier l’aura et, par ce moyen, diagnostiquer des maladies. Les tibétologues et anthropologues de l’époque se montrèrent sceptiques sur la réalité des écrits et des voyages au Tibet de Lobsang Rampa. Et ils avaient raison. L’auteur était en fait un certain Cyril Henry Hoskin, né le 8 avril 1910 à Plymouth (Devon), d’un père plombier ; il était en réalité vendeur de matériel pharmaceutique au chômage. Hoskin n’avait jamais mis les pieds au Tibet et ne parlait pas un mot de tibétain. En 1948, il se fait officiellement changer son nom en Karl Kuon Suo avant d’adopter celui de Lobsang Rampa.

Retrouvé par la presse britannique en Irlande, le charlatan ne se démonta pas. Il ne nia pas son nom de Cyril Hoskin mais prétendit que son corps était occupé par l’esprit de Lobsang Rampa grâce à la technique de la transmigration : un moine tibétain qui avait besoin de transmettre un enseignement aux Occidentaux en prenant possession du corps de Hoskin.

Grand mythomane devant l’éternité, Hoskin/Rampa prétendit que son livre Vivre avec le lama avait été dicté par télépathie par Mme Fifi Greywisken, son animal de compagnie… une chatte siamoise ! Il a certainement été inspiré par les livres de la grande voyageuse Alexandra David-Néel et par les enseignements de la théosophie. Les livres de Lobsang Rampa firent rêver des lecteurs du monde entier et sensibilisèrent des tas de gens à la spiritualité tibétaine sur la base de mensonges et de croyances irrationnelles. Même après sa mort, son enseignement continue de rassembler un grand nombre d’adeptes qui pensent trouver un sens caché psycho-spirituel dans ce canular littéraire.

La contre-culture hippie contribua à propager, dans les années 70, le concept d’aura. En 1972, le psychologue américain Stanley Krippner a organisé à New York le premier congrès sur l’aura. Ce psychologue est un pionnier dans l’étude de la conscience, et il conduit des investigations dans le domaine des rêves, de l’hypnose, du chamanisme et de la dissociation. Toutes ses recherches sont faites dans une perspective multiculturelle, avec un accent sur les phénomènes réputés anormaux. Il s’agit d’une démarche peu académique mais intéressante. Dans ce type de recherche, on peut aussi bien côtoyer des sceptiques intéressés par ce genre de phénomènes que des charlatans.

La vision de l’aura obtint un regain d’intérêt dans les années 90 avec la parution du livre Les enfants indigo : enfants du troisième millénaire du couple Lee Carroll et Jan Tober (qui se présentent comme des intermédiaires entre les humains et les extraterrestres), suivi du film Indigo par James Twyman, Neale Donald Walsch et Stephen Simon. Les enfants indigo se caractériseraient par une aura indigo et seraient des enfants surdoués, dont l’intelligence et la maturité seraient supérieures car ils viennent d’une autre galaxie. Ces enfants peuvent faire preuve d’étonnantes capacités, comme celle de se guérir du virus HIV. Ces enfants sont forcément mal adaptés à la vie terrestre, et ils ont besoin d’une prise en charge adaptée à leurs étonnantes facultés surhumaines. Lee Carroll a développé le réseau Kryeon avec la technique EMF Balancing, technique d’harmonisation des champs magnétiques. Des praticiens énergéticiens certifiés EMF prétendent soigner les enfants indigo, incarnations d’esprits supérieurs ou d’âmes anciennes.

Or, les expressions employées pour les enfants indigo sont les mêmes que pour les enfants ayant un QI supérieur à 130. Les enfants précoces sont hypersensibles, et en cas de doute, il vaut mieux consulter l’AFEP (Association française pour les enfants précoces) plutôt qu’un thérapeute EMF.

L’aura est-elle cantonnée au domaine de la parapsychologie et des pseudo-sciences uniquement, alors ?

Le terme d’aura existe pourtant en médecine, à mille lieues du sens donné par la parapsychologie. Les migraines peuvent parfois s’accompagner de phénomènes sensoriels regroupés sous le nom d’aura. Dans le cas des migraines, les auras les plus fréquentes sont ophtalmologiques : le champ visuel se remplit de phosphènes, de mouches semblant traverser le champ visuel (myodésopsies), de lignes brisées lumineuses (scotomes scintillants) pouvant former des compositions complexes. Les migraineux peuvent également avoir des auras visuelles, des auras sensorielles, et d’autres formes plus rares.

La synesthésie est également une autre explication de la vision des auras. La synesthésie est un trouble neurologique (non pathologique) par lequel deux ou plusieurs sens sont associés alors qu’ils sont habituellement isolés. Les cas sont rares et ne concernent pas les charlatans. En 2004, Jamie Ward rapporte une étude de cas dans la très sérieuse revue Cognitive Psychology : une synesthète voyait des couleurs pour les noms des gens qu’elle connaissait personnellement. Elle disait qu’elle voyait des couleurs qui occupaient tout son champ de vision quand sa synesthésie était provoquée par des mots. Elle percevait visuellement distinctement les noms et les visages des gens qu’elle connaissait, avec des halos colorés ou des auras projetées autour de la personne ou du nom. Elle ne croyait pas qu’elle possédait des pouvoirs mystiques à l’instar de Lobsang Rampa et ne s’adonnait pas à l’occultisme.

Il existe d’autres cas bien documentés dans des revues de neurologie de bonne facture dans lesquelles des synesthètes ont rapporté projeter des couleurs sur des gens (Weiss, 2001, et al., Ramachandran & Hubbard, 2001). Le psychologue britannique du University College de Londres, Jamie Ward, décrit les tests autour de cette jeune femme qui affirme voir des couleurs autour des mots, des objets ou des personnes uniquement dans un contexte émotionnel. Les tests montrent qu’elle associe systématiquement les mêmes couleurs aux mêmes mots, et le psychologue conclut que certaines personnes atteintes de ce trouble associent alors ces couleurs à des états spirituels.

Phil Merikle, du Centre de recherche sur la synesthésie à l’université de Waterloo (Ontario), émet comme hypothèse que les enfants seraient synesthètes à l’origine, et qu’au fur et à mesure du développement de leur cerveau, quand les bonnes connexions se font, cette particularité disparaît.

Des déformations perceptuelles induites par des charlatans, conditionnées par des exercices pour apprendre à lire les auras, des illusions et des hallucinations peuvent favoriser les croyances dans l’existence de l’aura. Certains scientifiques affirment que la propension à voir des auras pourrait avoir, du moins en partie, un fondement à la fois neurochimique et génétique. Il y aurait une relation entre des facteurs psychologiques, comme la propension à la fantaisie, la suggestibilité et d’autres, associés à des niveaux de dopamine dans le cerveau, qui favoriseraient la vision des auras.

La science a bien prouvé l’existence de champs thermiques, électromagnétiques et électrostatiques, mais elle n’a pas prouvé l’existence des auras décrites dans les sciences occultes, la parapsychologie et le New Age. Gardons l’esprit sceptique, comme le philosophe Friedrich Nietzsche : « La croyance forte ne prouve que sa force, non la vérité de ce qu’on croit. »

Rideau!

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Auteur : Nicole Bétrencourt

Psychologue clinicienne, psychosociologue

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