ÉTAT DES LIEUX DE LA CONSOMMATION DE PSYCHOTROPES EN FRANCE!

Dans son rapport, publié en 1996, concernant la prescription et l’utilisation de médicaments en France, le regretté Édouard Zarifian, psychiatre hospitalier universitaire à Caen avait écrit: « La France consomme plus de médicaments que les pays de niveau économique comparable. Les psychotropes, en particulier, sont trois fois moins utilisés en Allemagne ou en Grande-Bretagne. En France, « l’évolution totale de la classe de psychotropes est due à l’augmentation des ventes d’antidépresseurs. Cette classe thérapeutique a connu une augmentation de 5,63 % par an en moyenne de 1990 à 1994 », soit une hausse en dépenses de 10 % par an. « Si le taux de croissance de la Grande-Bretagne paraît plus élevé que celui de la France dans la période 1990-1994, il faut noter que le volume de prescriptions [d’antidépresseurs] en France en 1990 était de 40 % supérieur à celui de la Grande-Bretagne à la même époque. […]»

En 2020, les propos d’Édouard Zarifian sont-ils toujours d’actualité? Je me suis appliquée à trouver des données fiables mais les chiffres de consommation des psychotropes peuvent varier d’un site à un autre, aussi sérieux soient-ils! Ces chiffres sont utiles pour donner une idée de grandeur de l’ampleur de la consommation et l’évolution au fil des années.

D’abord, qu’entend par psychotropes? C’est un médicament qui agit sur la psychisme. Ils sont regroupés en cinq catégories: les antidépresseurs, les anxiolytiques (ou tranquillisants), et souvent souvent des benzodiazépines, les hypnotiques (ou somnifères), les antipsychotiques (neuroleptiques), les régulateurs de l’humeur et les psychostimulants (Ritaline) et sont délivrés uniquement sur ordonnance médicale. Les spécialités les plus consommées sont les benzodiazépines (18%), 9,7 % d’antidépresseurs, les hypnotiques 8,8 % et 0,7% de régulateurs de l’humeur. Toutes ces spécialités restent indispensables dans l’arsenal thérapeutique, sous condition qu’elles soient prescrites à bon escient. Si un regard critique s’imposer sur un excès de consommation, il n’est pas question de les remplacer par de la poudre à perlimpinpin.

En 2012, il s’est vendu 131 millions de boîtes de médicaments psychotropes en France. Et ô surprise, la France est tête du peloton avec une tranche d’âge de 18 à 75 ans (voire plus) et concernerait 17,4% de la population serait concernée . À quelques variables chiffres près

Les femmes en consomment plus que les hommes. 22, 7% de femmes contre 12,9% pour les hommes, et plus elles avancent en âge, plus la consommation augmente jusqu’à 75 ans. Les adolescents ne sont pas épargnés et comme pour les adultes, ce sont les adolescentes qui en prennent le plus: 23,4% contre 13,8%. Et dans un tiers des cas, ce ne sont pas les médecins qui prescrivent en première intention ces psychotropes, mais leurs parents qui prennent sur leur bonnet de leur en donner car leur médecin leur ont fait une ordonnance!

Par à rapport aux années précédentes, ça s’améliore en 2017! Les chiffres de remboursement des psychotropes montrent une baisse des ventes de psychotropes. Baisse de 6% sur les anxiolytiques durant la période 2012-2017. La diminution la plus importante concerne les hypnotiques avec -28%. En 2015, les Français occupaient la deuxième place parmi huit pays européens pour la consommation de benzodiazépines, soit 20% de moins qu’en Espagne mais 5 fois plus qu’en Allemagne. Concernant les personnes âgées, la consommation de psychotropes est préoccupante en Ehpad, même si au fil des ans, elle diminue.

Indépendamment de la baisse constatée au fil des ans, les Français consomment toujours énormément ces substances! Compte tenu de cette forte consommation, on est en droit de se demander s’ils en ont vraiment besoin plus que dans d’autres pays! Le Français est râleur mais est-il tellement si déprimé ou si anxieux pour prendre à gogo des psychotropes. Et bien, un début de réponse sur le bien-fondé de cette surconsommation. Il y aurait un décalage entre ceux qui prennent environ qui se situerait aux alentours de 10% et ceux pour lesquels la prescription serait justifiée, et qui elle se situerait à 5 %. Même si les données chiffrées sont floues, on n’est pas très loin de la réalité où les psychotropes deviennent des molécules de confort, un fourre-tout thérapeutique masquant des causes diverses pouvant aller au simple état d’âme (pas forcément pathologique) ou alors une indication forcenée qui ne nécessite pas un remède de cheval mais quand même prescrite. Et sans compter un mésusage de l’indication initiale de ces molécules dans le dopage cérébral.

On peut trouver dans le rapport du Dr Édouard Zarifian des explications lumineuses dont on aimerait qu’elles soient dépassées en 2020, mais il n’en est rien. Voici quelques phrases assassines qui n’ont pas pris une ride. Hélas, trois fois hélas!

Il n’existe actuellement aucune réflexion dans le milieu médical, et en particulier dans le milieu psychiatrique académique, sur l’éthique de la prescription de médicaments psychotropes. Les leaders d’opinion restent muets face à l’abaissement de la limite entre le normal et le pathologique, ouvrant de nouveaux marchés à la prescription ; […] ils acceptent la banalisation de l’utilisation des psychotropes pour lesquels il n’existe nulle part de pharmacovigilance spécifique de leurs possibles effets psychiques indésirables. […] Il existe une intentionnalité claire de fournir exclusivement aux médecins généralistes ou spécialistes, par la voie de discours académiques, une représentation monolithique réduite aux seuls symptômes accessibles aux seuls médicaments. » Alors que « pratiquement toutes les études cliniques, épidémiologiques, médico-économiques, sont suscitées, financées et exploitées au plan statistique de manière autonome par l’industrie ou par des sous-traitants qu’elle rémunère. »

Nous manquons beaucoup d’études pharmacologiques réalisées en toute indépendance afin de vérifier ce qu’à moyen et long terme ces molécules [les antidépresseurs inhibiteurs de la recapture de la sérotonine, comme la fluoxétine, ou ProzacÆ] ont comme action sur la transmission dopaminergique comme le font les psychostimulants plus classiques, qu’il s’agisse des amphétamines ou de la cocaïne. […] »

En décembre 1998, la revue médicale et indépendante Prescrire publiait un article sur les poins forts du rapport Zarifian incluant un historique éloquent. Le psychiatre constate la tendance de ses confrères (généralistes et psychiatres) à prescrire larga manu ces molécules. Selon lui, ils se centrent uniquement sur le « symptôme isolé » décrit dans le DSM. Le manuel américain des troubles psychiatriques à l’origine était destiné à la recherche, et les symptômes potentiellement décrits dans le DSM manuel américain favorisent la prescription des psychotropes surtout celle des antidépresseurs, et ce encouragée par l’industrie pharmaceutique. « L’efficacité des psychotropes, qui sont arrivés tous à la fois entre 1952 et 1965 dans le désert de la pharmacopée psychiatrique, a pu faire croire à certains que les symptômes psychiatriques n’avaient d’autre fonction que d’être des cibles pour les médicaments. C’est la notion de “target symptom” ou symptômes cibles décrits aux États-Unis par Fryhan.»

De charybde en scylla, on est arrivé au symptôme cible qui tient lieu de description de la personnalité dépressive ou disthymique, menant à une construction organiciste de la psychologie par un « système de poupées russes ». Ainsi, la prescription à gogo des psychotropes est facilitée en détournant le DSM au profit de l’industrie pharmaceutique. Le marketing de l’industrie pharmaceutique s’appuie sur des situations de vie de patients dans leur vie quotidienne, psychiatrisant leurs souffrances existentielles et orienter les prescriptions des médecins. Pour favoriser les ordonnances de psychotropes, le marketing va utiliser un langage pseudo-scientifique emprunté à la neurobiologie, sous le couvert du DSM à la botte de l’industrie pharmaceutique. Ainsi, toujours pour trouver le plus de target symptômes nécessitant une prescription de psychotropes. L’une des démonstrations les plus éclatantes est le passage des 180 critères du DSM 1 à celui de 300 dans le DSM IV et V.

Le marketing pharmaceutique va donner l’illusion que toute difficulté existentielle engendrant des bouleversements émotionnels va se résoudre comme par enchantement par la prescription d’un psychotrope.

Dessin humoristique extrait du livre Comment l’industrie pharmaceutique ont médicalisé nos émotions de Christopher Lane). 2007

À l’époque, les effets indésirables des psychotropes n’étaient pas connus comme aujourd’hui. On connait maintenant le risque d’abus, de dépendance et de syndrome de sevrage concernant les benzodiazépines, leurs effets secondaires indésirables comme des troubles de la mémoire, une altération des fonctions psychomotrices (risque de chute par exemple) et des troubles du comportement. Les traitements d’antidépresseurs doivent être prescrits le plus longtemps possible, et chez certains patients parfois à vie, et ce sans qu’il ne soit évoqué les effets secondaires de ces molécules ni leur changement de personnalité au long cours.

Cet extrait de l’article de la revue Prescrire appuie là où ça fait mal : « La pharmacovigilance des médicaments psychotropes est pratiquement axée sur les effets somatiques indésirables de ces traitements•» L’hépatoxicité et autres effets secondaires) sont mises en avant ainsi que les manifestations corporelles mais les changements de personnalité induits au long terme ne le seront pas!

Si cette forte consommation de psychotropes existe, c’est parce qu’il y a aussi collusion entre l’industrie pharmaceutique et de nombreux leaders d’opinion des milieux académiques. Dans l’enseignement médical, les matières comme pharmacologie, la neurologie et les médicaments sont encouragées. Les psychothérapies validées suivant les règles de l’Evidence Based Medecine ne font pas partie de l’arsenal thérapeutique car trop onéreuses et trop longues.

Ainsi, selon Prescrire, n’est-il guère étonnant que l’on continuera à voir apparaitre de nouvelles classes de psychotropes et d’antidépresseurs à visée comportementale comme dans le domaine de la violence. La maîtrise pharmacologique des enfants désobéissants avec la ©Ritaline comme aux États-Unis, et en soulignant aussi le mésusage de cette molécule dans le dopage cérébral ainsi que je l’avais écrit dans le post « Autour du film « Sans limites »: Le dopage cérébral »!

La forte consommation de psychotropes a aussi été dénoncée par le critique littéraire et historien anglais Christopher Lane dans son livre Comment la psychiatrie et l’industrie pharmaceutique ont médicalisé nos émotions paru en 2007. Là aussi, comme pour le rapport Zarfian, le sujet est encore actuel. Bien qu’il ne soit pas un spécialiste de la santé mentale, Christopher Lane complète avec réussite les observations d’Édouard Zarifian. Dans son livre, il évoque le changement de personnalité sous psychotropes: La neuropsychiatrie nous prodigue des «congés chimiques hors du moi intolérable», mais n’est-ce pas pour nous habituer aux peurs ordinaires et aux chagrins quotidiens, et nous faire souffrir finalement davantage. Comme le dit Hamm dans Fin de partie de Samuel Beckket: « vous êtes sur terre, c’est sans remède! Les neuropsychiatres et leurs mentors de l’industrie auront pourtant dépensé sans compter leur temps et leurs dollars pour nous convaincre du contraire

Quelles sont les dernières nouvelles de ce début d’année concernant la consommation de psychotropes? En France, la consommation d’anti-dépresseurs se situerait dans la moyenne! Cela ne veut pas dire que ceux qui n’en ont pas besoin n’en prennent plus. C’est l’Islande où il se vend le plus de boîtes d’antidépresseurs. Les remarques formulées plus haut sont toujours actuels y compris sur le rapport Zarifian. Sur la consommation d’antidépresseurs, j’ai recensé un article pertinent sur les disparités de consommation suivant les régions. Les trois régions où l’on consommerait le plus d’antidépresseurs seraient le Limousin, l’Auvergne et le Poitou-Charentes. L’une des explications avancées serait la vieillesse, le handicap célibat et le nombre de couples sans enfants. Ceci serait à prouver car il y a probablement d’autres raisons.

Si la consommation d’antidépresseurs diminue depuis 2000, celle des benzodiazépines reste fort élevée. La France en occupe le deuxième rang de la consommation de cette spécialité en Europe, derrière l’Espagne. Il reste encore fort à faire!

En conclusion de ce post, hommage à Édouard Zarifian. Il n’a pas uniquement écrit le rapport de 1996 sur les psychotropes, il a été aussi l’auteur prolixe de nombreux best sellers dont Les Jardiniers de la folie, et voici quelques phrases extraites de son livre Des Paradis plein la tête.

Ecoute-moi, toi mon semblable, mon frère. Tu as peur parce que tu te crois faible, parce que tu penses que l’avenir est sans issue et la vie sans espoir. … Pourtant, tu as d’authentiques paradis dans la tête. Ce ne sont pas des paradis chimiques, c’est toi, toi tout entier dans ta singularité d’homme avec les forces qui t’habitent et que tu as oubliées peut-être. Car c’est l’homme qu’il faut retrouver dans l’individu pour rendre l’existence viable.(Des paradis plein la tête

Si la consommation d’antidépresseurs diminue depuis 2000, celle des benzodiazépines reste fort élevée. La France en occupe le deuxième rang de la consommation de cette spécialité en Europe, derrière l’Espagne.

SOURCES:

pourquoidocteur.fr/Articles/Question-d-actu/31301-Quelles-regions-France-l-on-consomme-d-antidepresseurshttps://www.prescrire.org/docus/PO2008_ZarifianLRP168.pdf

COMMENT LE NET CHANGE NOS COGNITIONS ET NOS RELATIONS AVEC AUTRUI.

La Psychologie des foules de Gustave le Bon est applicable aux réseaux sociaux. Les Facebookiens peuvent être assimilés à une foule, et se comporter comme telle sur de nombreux points.

©Gaetino Motisi (Palerme) https://gaetanomotisi.com/store/

Dans les années 60, le sociologue canadien Marshall Macluhan constatait déjà l’impact des médias sur nos perceptions sensorielles. Selon leur nature (radio, journaux, télévision et écrans divers), nos sens réagissent différemment. Il faut les concevoir comme des extensions de nos sens. Ainsi, le livre est le prolongement de l’œil, le téléphone et les écrans divers sont celui du système nerveux. Les médias fournissent la substance de la pensée, mais ils façonnent aussi les processus de la pensée. Ils agissent sur nos cognitions.  Aujourd’hui, après le livre, la radio et la télévision, c’est l’internet qui règne en maître. M.Macluhan a élaboré deux concepts phares. Le premier est que ce n’est pas le contenu qui affecte la société mais le canal de transmission lui-même, et le deuxième est la notion de village global. Nous faisons tous partie d’un village mondial façonné par aujourd’hui par le net, et en cela, il a modifié nos rapports aux autres et à notre environnement.

Internet modifie indiscutablement nos circuits cérébraux constate par Nicholas Carr dans son essai Internet rend-il bête?

« l’écran inonde littéralement notre cerveau, et ce des heures durant. Nous sous-estimons le temps que nous passons sur internet, nous sous-estimons la gymnastique cérébrale que cela demande. Et pour ma part, je suis persuadé que je ne pense pas de la même façon qu’avant.

Le psychiatre Serge Tisseron rejoint sur ce point Nicholas Carr: « L’utilisation des médias sociaux serait responsable de la diminution de la pensée réflexive quotidienne ordinaire.»

Clay Shirky parle de « Social Media Fatigue ». Un concept à ne pas négliger si nous passons beaucoup de temps derrière l’écran, sur les réseaux sociaux notamment.

Plus que l’abondance d’informations qu’il faut dénoncer, c’est plutôt l’incapacité de notre cerveau à filtrer les informations. Il ne double pas de capacité tous les 18 mois comme les puces informatiques. Il n’y pas encore d’études sur la façon dans l’utilisation d’Internet affecte certains de nos cognitions, comment certaines aires de notre cerveau sont modifiées. Quelques études sur les jeux vidéo évoquent des changements dans les régions du cerveau responsables de l’attention et du contrôle, sur les impulsions, un impact sur le circuit de récompense et une perte de contrôle. Tout ceci en relation avec une addiction. Une étude sur le jeu vidéo internet montre qu’il y a incontestablement des effets multiples et complexes sur la cognition et le développement du cerveau chez l’adolescent, sans comorbidité psychiatrique.

Devant un écran, c’est l’œil qui est mis à contribution. Le temps de traitement d’une information visuelle a augmenté de 30% sur un écran. Et il ne faut pas sous-estimer la plasticité cérébrale, c’est à dire la capacité d’adaptation et de changement de notre cerveau.   Internet et les réseaux sociaux modifient notre façon de penser, de réagir et d’interagir avec l’autre, et ils affectent en tout cas notre concentration. Plus on est derrière un écran, plus on doit lutter pour rester concentré sur de longs morceaux d’écriture. Notre pensée deviendrait-elle morcelée? Fragmentaire si notre pensée est moins linéaire ?  

Sans être un parfait Geek, nos habitudes ont changé avec la banalisation de la Toile. Avant, les contenus informatifs ou culturels étaient identifiables. Internet est un hypermédia immédiatement accessible en quelques clics, et ses hyperliens renvoient un écho sans fin d’informations à notre cerveau, jusqu’à saturation. À coté du temps passé derrière les écrans, nous lisons moins de livres, nous n’envoyons plus de courrier par la poste, et avec son corollaire, nous n’en recevons plus. Nous consacrons une grande partie de notre lecture à des mails, SMS ou sur le net. Nicholas Carr insiste sur les effets délétères de cette obésité de l’information : « là où le livre et la lecture profonde nous enrichissaient, la fréquentation de l’hypermédia Internet nous affaiblit en « éparpillant notre concentration » sur des choses les plus souvent sans intérêt autre que, justement de nous distraire.»  

Nous consommons des mots dans un état de distraction du fait que notre cerveau est en mode multitâche, et se met en mode paresseux. Lorsque nous lisons un livre, nous nous mettons dans une situation passive, permettant à l’esprit de se concentrer sur les mots, au lieu de voir constamment comme on le fait sur le net, de zapper dès que l’on a lu trois lignes, tout ça pour chercher s’il y en a de nouveaux, et peut-être des meilleurs, pensons nous dans notre fond intérieur. Et les hyperliens sont des puits sans fond.  

Or, notre cerveau n’est pas multitâche, et c’est scientifiquement prouvé. Chacun  des hémisphères ne peut traiter qu’une seule tâche à la fois. Le cerveau n’est pas en mesure de réaliser plusieurs tâches en même temps. En fait, plusieurs zones vont s’activer en même temps, mais le cerveau ne traitera qu’une seule tâche à la fois. La zone préfrontale, située à l’avant du cerveau, assure une forme de coordination et de planification, un peu comme un commutateur permettant au cerveau de passer d’une tâche à l’autre en quelques 100 millisecondes (soit 0,1 seconde).On ne peut pas coordonner plus de deux activités à la fois. L’homme-orchestre n’existe pas!

Mais qu’entend-on par tâche?
C’est un comportement maîtrisé et intentionnel qui nécessite de la concentration. Au moment d’exécuter  la tâche, la personne  doit avoir l’objectif de son geste. On n’entend pas par-là des automatismes, comme par exemple écouter la musique en bruit de fond en lisant un livre. Les deux supports ne sollicitent pas les mêmes sens. L’écriture est considérée comme une tâche unique. Lorsqu’on rajoute une tâche à une autre, au delà de trois, on est plus enclins aux erreurs et on est moins réactifs.

Le cerveau va prendre l’habitude de compter sur les sollicitations perceptives, externes pour relancer sa vigilance. On parle d’addictions au  net et aux réseaux sociaux. Sans aller jusqu’à l’addiction, chacun de nous peut ressentir une impression une appétence, comme si le cerveau avait besoin d’avaler sa dose de web ou de visite sur les réseaux sociaux. On est boulimique d’informations sur le mode compulsif, surtout sur les réseaux sociaux.

C’est souvent masqué pas des motivations inconscientes d’aller à la recherche d’informations susceptibles d’accroître nos connaissances, ou de rompre l’ennui ou la peur de se retrouver face à face avec soi. Ou bien est-ce une nouvelle forme de consumérisme contemporain qui fait que l’on consomme du net comme tout le reste. C’est souvent vrai, mais au fond de nous, acceptons que nous perdons du temps parfois à des futilités, et ils nous empêchent d’aller vaquer à d’autres occupations en dehors du monde virtuel. 

Un mésusage du net encouragerait-il la proscrination? On peut s’interroger! C’est notre faculté d’attention qui en prend un coup. Michael S.Rosenwald qui a enquêté pour le Washington Post sur un phénomène qu’il a qualifié de « problème d’engagement », une certaine inquiétude grandit dans l’esprit de l’internaute dès lors que le message vient trop long. Les réseaux sociaux ont leurs particularités. En moins de 10 ans, les réseaux sociaux ont totalement modifié nos usages, nos interactions avec autrui. Ils font partie de notre inconscient collectif, et une partie de notre socialisation passe par eux. Nous y consacrons plusieurs heures par jour. Dar Meshi (Université de Berlin) a démontré que le noyau Accumbens est particulièrement activé chez les gros utilisateurs de Facebook. Cette zone agit comme un comparateur social, il est d’autant plus développé que nous nous connectons souvent sur ce réseau social. L’unité de mesure est le « LIKE », et qui constituent une forme monnaie d’échange affective sur Facebook, ou du moins de gratification sociale, et il vient s’intégrer dans ce que l’on nomme le circuit de récompense. Mais qu’y a-t-il de si plaisant à se comparer virtuellement à autrui. Peut-être par le fait que nous sommes des animaux sociaux, et que nous avons besoin des autres.  

La qualité de nos relations avec nos amis virtuels est-elle comparable à celle de nos amis dans la vraie vie? Dunbar avait déterminé que les êtres humains ne peuvent pas maintenir plus de 150 relations sociales. Cette limite s’applique-elle aussi à la vie virtuelle? Les capacités de socialisation ne sont donc pas décuplées sur Facebook. Il y a la fameuse concurrence des égos, en sachant que contrairement à une rencontre physique où l’on peut voir la gestuelle, les mimiques et entendre la voix de son interlocuteur, les projections sont nombreuses. Ce mécanisme de défense qui attribue à autrui des idées et des affects (désagréables ou méconnus) rend inévitable les biais de communication.

Feu, le philosophe Roger Scruton dans son livre De l’urgence d’être conservateur s’interroge sur la pertinence de nos cognitions et émotions derrière un écran: «…vivre derrière un écran est dénué de risque, et nous ne risquons rien de l’ordre du danger physique, de l’embrasement émotionnel ou de la responsabilité envers autrui lorsque nous cliquons pour entrer sur une nouvelle page…On peut débuter des relations et y mettre un terme via l’écran sans aucun embarras, en restant anonymes ou en agissant sous un pseudonyme, ou même en se cachant derrière une fausse identité. On peut décider de « tuer » son identité virtuelle à tout moment, sans rien souffrir en conséquence.» Pourquoi, dès lors, se donner la peine de pénétrer le monde des véritables rencontres, lorsque ce substitut aisé est disponible? Et lorsque le substitut devient une habitude, les vertus nécessaires aux véritables rencontres ne peuvent se développer.»

La Psychologie des foules de Gustave le Bon est applicable aux réseaux sociaux. Les Facebookiens peuvent être assimilés à une foule, et se comporter comme telle sur de nombreux points. Pour G.le Bon, «la foule est un être dénuée d’intelligence, et qui par conséquent n’élève pas les personnes la composant…Ça fait ressortir plein de mauvais côtés…il y a un côté conquérant dans le fait d’avoir des personnes en groupe. Ils vont avoir une espèce  de supériorité qu’ils vont se donner uniquement parce qu’ils sont plusieurs.» Cet aspect des foules souligné par Bon s’explique par le caractère viral des échanges sur le net, les forums, les réseaux sociaux et les plate formes comme You Tube (ou autres).  

Il y a une perte d’individualité au profit d’une collectivité. Cette perte d’individualité est renforcée par l’anonymat conforté avec les pseudonymes. On y observe la contagion des sentiments et des émotions, soit sur le versant positif (empathie, solidarité, gentillesse) ou soit négatif (haine, bashing et autres joyeusetés) qui touchent l’affect et l’émotionnel et peuvent bouleverser notre équilibre psychologique. On s’émeut lors de drames collectifs, et pour montrer son empathie, on crée des nouveaux rites collectifs en partageant des images symboliques correspondant à une célébration collective. C’est manifestement un nouveau mode de catharsis. Si Internet est une source de savoirs multiples, d’informations accessibles en quelques clics, il a aussi son lot de désinformation et de propagation des rumeurs. L’irrationnel, notamment le nihilisme rationnel peut induire en erreur nombre de ses utilisateurs.

Tout comme la foule, les membres d’un réseau social peuvent être extraordinairement influençables, crédules est totalement dépourvus de sens critique. La désinformation devint alors un de risque majeur. Les membres d’un réseau social peuvent être portés à tous les extrêmes, être influencés par des excitations exagérées, et sans argument logiques  que l’on peut observer sous forme de  manichéisme ou de clivage. 

« Un commencement d’antipathie devient aussitôt une haine féroce » (Le Bon). Cette foule virtuelle a aussi ses meneurs, et qui dans la vie réelle ne paieraient pas de mine.   Alors comment s’étonner que certaines études parlent de la dépression Facebook. Une étude révèle que plus les internautes utilisaient Facebook, plus ils étaient malheureux. Plusieurs raisons à cela. D’abord la comparaison sociale, citée plus haut, faite de compétition entre égos est source de déprime. Et également, le réseau social un impact sur le moral car il peut couper du monde réel.  Partager ses états d’âme via un statut, peut soulager si c’est occasionnel mais il peut aussi entretenir le cercle vicieux des symptômes d’un mal-être plus profond qui dépasse le simple spleen, et être un épisode dépressif majeur. Comme le souligne le psychologue sociale Ethan Kops, «en surface, Facebook semble offrir une ressource inestimable permettant de combler les demandes liens sociaux. Mais plutôt que d’améliorer la sensation de bien-être, nous avons trouvé  que l’utilisation de Facebook déclenche le résultat opposé, il l’affaiblit. »  

Les personnes sont exposées à de nouveaux risques comme la diffamation ou le cyber harcèlement. « Le caractère du cyber harcèlement se caractérise par la permanence des messages laissés sur la Toile et qui peuvent être très difficiles parce qu’ils ont été partagés des dizaines et des centaines de fois.», explique Grégory Michel, professeur de psychologie clinique et de psychopathologie. Une victime sur deux ne connaît pas son agresseur. Il est facile de créer un faux profil, et de se livrer au lynchage. Il est plus difficile à cerner que le harcèlement moral. Ce cyber harcèlement peut pousser des adolescents au suicide. Côté modifications cognitives suite à l’utilisation des réseaux sociaux, il n’y a pas d’études mais le psychiatre Serge Tisseron la compare à celle des jeux-vidéos. Alors si on se réfère à des études sur les jeux-vidéos, l’acuité et l’attention visuelles, la coordination visuelle-motrice et la mémoire à court terme augmenteraient.

Les aspects sombres de l’internet et des réseaux sociaux sont indéniables, et il faut se centrer sur les qualités offertes par ce nouvel environnement. Le net développe les pratiques d’attention concentrée et éphémère, et il nous faut simplement développer en parallèle la pensée linéaire complexe qui peut pallier à la dispersion de l’attention et favoriser la pensée paresseuse constatée par divers chercheurs.  Après tout, restons optimistes car notre conscience, et notre inconscient probablement sont adaptés au changement. C’est ce que souligne, le philosophe évolutionniste Daniel.C. Dennett: « La conscience humaine était faite pour le partage des idées –cela revient à dire que l’interface utilisateur humaine a été créée par l’évolution tant biologique que culturelle, et que son invention a répondu à une innovation comportementale à l’activité consistant à communiquer des croyances et des plans, et à comparer des notes. »

Pour en savoir plus:

http://www.huffingtonpost.fr/2012/06/27/harcelement-sur-internet-peut-on-lutter_n_1631367.html http://www.vanksen.fr/blog/tendance-4-social-media-fatigue/ http://archives.radio-canada.ca/arts_culture/medias/dossiers/323/ http://www.psychologies.com/Culture/Ma-vie-numerique/Articles-et-Dossiers/Internet-nous-rend-il-idiots/7 http://soocurious.com/fr/jouer-aux-jeux-video-change-votre-facon-de-rever/ http://lhumain.eklablog.com/citations-theorie-evolutionniste-de-la-liberte-de-daniel-c-dennett-p449499    

FRED ET MARIE: UNE HISTOIRE D’EMPRISE MENTALE!

« La violence psychologique, c’est de la violence tout court ».

©Carine Bouvard

Comment lutter contre le fléau des violences à l’encontre des femmes? Le Grenelle des violences conjugales vient de s’achever, sans que l’on puisse dire si les mesures gouvernementales annoncées seront efficaces pour l’enrayer. Les chiffres sont implacables: en moyenne, une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son compagnon ou de son ex. Toutes les classes d’âge et les milieux sociaux sont concernés. « Les victimes sont âgées de 15 à 93 ans. En 2019, 116 femmes ont perdu la vie tuées par leur (ex)-compagnon».

Le sujet des violences conjugales est parfois nié voire « glosé »; ce ne serait pas un vrai sujet car le pourcentage des hommes violents est minime! Pas faux car effectivement, les 32, 4 millions d’hommes en France ne battent pas comme plâtre leur ex-compagne et ne la tuent pas! Doit-on s’extasier? Évidemment, il est complètement idiot d’affirmer que tous les hommes sont violents! Allez, pour respecter la fameuse parité, on va parler des hommes morts sous les coups de leur compagne. Tout comme il existe des aides aux femmes victimes de violences conjugales, il existe également des associations pour des hommes, eux, victimes de violences au sein du couple. Soit, il faut aussi évoquer cette question mais comparer le ratio entre les deux sexes! Les violences conjugales ont fait 149 morts en 2018 qui se décomptent comme suit: 121 femmes contre 28 hommes et parmi ces 28 hommes, 25 avaient commis des violences antérieures envers leur partenaire! Si vous contestez ces chiffres et trouvez que c’est le contraire ou égal, je prends! Que l’on soit un homme ou une femme, rien n’absout un meurtre pour telle ou telle raison y compris pour des drames conjugaux! C’est à la justice de trancher et de chercher les circonstances atténuantes, s’il y en a! Incontestablement, il faut améliorer le dispositif pluridisciplinaire de la prise en charge des victimes, en s’attachant à celle des agresseurs.

La violence à l’encontre des femmes est validée par l’Organisation Mondiale de la Santé qui la définit comme suit: « tous actes de violence dirigés contre le sexe féminin, et causant ou pouvant causer aux femmes un préjudice ou des souffrances physiques, sexuelles ou psychologiques, y compris la menace de tels actes, la contrainte ou la privation arbitraire de liberté, que ce soit dans la vie publique ou dans la vie privée.» Et le système de santé est évidemment concerné en premier lieu les ripostes multifactorielles pour lutter contre ce fléau.

Détecter la spirale de la violence conjugale commence déjà par déterminer le degré d’emprise mentale qui lie la femme à son compagnon. C’est un ensemble de faits anodins et quotidiens, qui mis bout à bout forment une violence protéiforme et en fait une Violence avec V en lettre majuscule. La psychiatre et psychanalyste Marie-France Hirigoyen a fort bien décrypté l’emprise mentale que peut subir les victimes à travers ses deux livres incontournables « Le harcèlement moral, la violence au quotidien » et Abus de faiblesse et autre manipulation. Car cette violence est perverse et sourde! Des mots, des regards, des sous-entendus peuvent détruire une personne à coup sur, la pousser à la dépression et inciter au suicide, tout comme évidemment les sévices physiques qui représentent la partie immergée de la violence au sain du couple.

Alors, comment illustrer ces « petits riens » qui constituent la violence au sein du couple, qui détruisent la personnalité? Je vous propose de le faire avec deux vidéos exemplaires de la Fédération Wallonie-Bruxelles; elles donnent un aperçu éloquent de cet engrenage mortifère qui peut exister au sein de certains couples. Elles ont été publiées sur You Tube en 2012 et 2013, et elles sont toujours malheureusement d’actualité!

« La violence psychologique, c’est de la violence tout court ». Campagne de sensibilisation à la violence psychologique dans le couple.

FRED et marie. Pour un couple sur huit, ceci n’est pas une fiction.

3 614 994 vues•20 avr. 2012

IDÉES FORTES DE LA PREMIÈRE VIDÉO:

Fred et Marie, un joli couple en apparence.

Fred manie le chaud et le froid, brandit leur amour pour mieux le glacer juste après, il brandit leur amour pour mieux le nier, le souiller par la suite. Fred éloigne les amies de Marie, qui pourraient lui permettre d’avoir un regard distancié sur ce qu’elle vit et use du mensonge sans vergogne pour cela ou même d’autorité. Fred ne veut pas que Marie partage son tissu amical. Le tissu amical de Fred est choisi pour le mettre en valeur et lui être exclusivement attaché.
Marie ne travaille pas et est cantonnée aux taches ménages et a peu de tissu social. Marie méconnait le couple normal, c’est ce qu’elle vit depuis 5 ans et elle pense qu’elle est fautive, d’ailleurs Fred ne manque pas de lui rappeler ses énormes manques. Fred pratique la culpabilisation par séries de petites phrases apparemment anodines. Mais, il pratique aussi le compliment, derrière lequel repose toujours un reproche dévalorisant sous-jacent. Marie pense qu’elle est peut être trop sensible et trop susceptible. Marie pense que peut être que ce n’est pas si important que cela. Marie pense qu’elle a de la chance d’être avec Fred. Elle a si peu d’assurance et lui tellement. Marie est l’objet de Fred. Fred l’habille selon ses propres gouts. Marie n’a pas le droit d’exister en soirée, entièrement consacrée au maitre des lieux. La tablée est composée d’ailleurs des amis de Fred uniquement. L’absence d’une alliée lui a été enlevée sciemment. Pourquoi Fred a fait cela ?Fred lui a menti en plus. Marie se sentait mal avant le repas.
Marie peine pour trouver sa place dans cette nécessité de ne pas exister, qui n’est pas dite clairement mais qui est implicite, et celle d’être présente à la fois.
Mais, ce soir, elle préférerait en sus de ne pas exister, ne pas être présente.
Marie se sent terriblement seule. Elle peine à exister. Elle est écrasée par Fred ainsi que par ses amis, qui valident son attitude à son égard et ne lui accordent aucun intérêt.

Marie pense qu’il est normal qu’on ne s’intéresse pas à elle!
Marie appréhende chaque moment de cette soirée où elle pourrait être sollicitée par Fred. Fred peut dire de telles choses parfois !. Elle ne le quitte d’ailleurs pas des yeux.
Marie est en situation d’extrême vulnérabilité, en état de tension permanent. Quel contraste par rapport à l’ambiance générale ! Marie pense qu’elle n’est pas sociable.

Les convives se bidonnent lorsque Fred raconte des histoires drôles……mais également lorsqu’il humilie Marie. Marie est coincée, elle doit assister au spectacle. Marie est « un faire valoir’, sujet à rire nécessaire et obligée.
Marie encaisse. Marie ne se défend pas. Marie baisse la tête. Tout le monde se rallie aux blagues et aux propos de Fred.

L’intimité douloureuse de Marie est montrée au grand jour. Marie mise à nue devant tout le monde.
Marie ne sait plus vraiment affronter Fred, mais là face à un auditoire qui lui est conquis et auprès duquel un phénomène de groupe se lie à son encontre!…
Marie se sent meurtrie.

Marie est en apnée, elle est en état de trouble intense. Marie est désarmée.
Qu’elle essaie de s’y soustraite, il ui est reproché de casser l’ambiance.

Marie ne peut se réfugier que dans sa cuisine pour fuir cette ambiance mortifère.
Fred est tellement drôle en société, il est génial. Marie est décalée, c’est pour cela qu’elle vit mal cette soirée. Marie n’est apparemment pas comme tout le monde. Marie est persuadé qu’elle a un problème personnel.
Marie a honte. Trop honte pour demander de l’aide.
Marie essaie d’exister. Marie a trop peur. MARIE CAPITULE.

En 2013, la suite du feuilleton du couple Fred et Marie où la violence domestique monte en crescendo

En guise de conclusion, une citation éloquente de Marie-France Hirigoyen témoigne de la difficulté pour les professionnels de démasquer le type de personnalité incarnée par Fred:

Psychiatres, juges, éducateurs, nous nous sommes tous fait piéger par des pervers qui se faisaient passer pour victimes. Ils nous avaient donné à voir ce que nous attendions d’eux, pour mieux nous séduire, et nous leur avions attribué des sentiments névrotiques. Quand ils se sont ensuite montrés sous leur vrai jour en affichant leurs objectifs de pouvoir, nous nous sommes sentis trompés, bafoués, parfois même humiliés. Cela explique la prudence des professionnels à les démasquer.

PETITE ENFANCE: AU SUJET DU PARCOURS DES 1000 JOURS

Les enfants ne sont pas des vases que l’on remplit, mais des feux que l’on allume (Michel Montaigne)

©Norman Rockwell (1894-1978)

Pendant tout l’automne se déroulent les travaux de la commission des 1000 premiers jours présidée par le pédopsychiatre Boris Cyrulnik. Elle se compose de dix sept membres praticiens et spécialistes de l’enfant; elle est destinée à préparer un rapport pour le début de l’année prochaine.

Présentée récemment par le gouvernement, cette commission a provoqué la colère de nombre d’internautes sur les réseaux sociaux. Cette commission a été perçue par l’opinion publique comme une ingérence de l’état dans l’éducation des enfants, se substituant aux parents comme dans les pires dictatures où les enfants sont endoctrinés dès leur plus jeune âge pour servir un régime politique.

Ce post se présente simplement comme un vade-mecum pour décrypter le parcours des 1000 premiers jours uniquement sur le plan psychologique et médical, en délaissant l’aspect des solutions politiques même s’il est question d’appliquer des plans de santé publique à destination de la petite enfance; cette précision s’impose du fait que beaucoup de sujets de société sont politisés y compris dans le domaine de la psychologie. Ce qu’il faut retenir c’est que la petite enfance est une période de grande vulnérabilité, et qu’une erreur ou un trauma peuvent être réparés du fait de la grande plasticité du cerveau du jeune enfant.

Les 1000 premiers jours désignent la période qui va du quatrième mois de la grossesse aux deux ans de l’enfant. Cette notion a été validée par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et s’inscrit dans le cadre d’une prévention précoce.

Quelle est l’origine de ces 1000 jours entérinés par l’OMS? Cela remonterait à une trentaine d’années avec la naissance du DOHaD, dans les années 80 grâce à l’épidémiologiste David James Purslove Baker . Il a établi le premier lien « entre une adversité dès les premières phases de la vie et un cercle vicieux de propagation d’un risque à l’age adulte, voire, comme on le sait maintenant, d’une transmission aux générations suivantes.»

Les facteurs environnementaux impactent notre santé ainsi que celle des générations futures. Les choix individuels ont des répercussions sur les générations futures dont la mère sur son enfant. Cette constatation reposent sur de nombreuses observations scientifiques est connue aujourd’hui sous le terme des origines développementales de la santé et des maladies ».  Developmental Origins of Health and Diseases ou DOHaD.

Alors justement, nous revoilà au coeur des 1000 jours qui constituent une étape importante où l’environnement (nutritionnel, écologique, socio-économique et le mode de vie) créent des marques sur le génome en programmant la santé future d’une personne. Car les chiffres sont implacables concernant l’explosion des maladies chroniques (hypertension artérielle, obésité, diabète, cancers et allergies) qui frappent aujourd’hui les adultes.

Fort de ces constations, la prévention reste le meilleur outil afin de rompre ce cercle vicieux. Selon un article des professeurs Pr Claudine Junien et Pr Umberto Simeoni, Présidente et vice-président de la SF-DOHaD, l’objectif serait d’agir sur les marqueurs épigénétiques très malléables, et donc agir sur ces marqueurs le plus tôt possible pour préserver la santé future de l’enfant. D’où l’intérêt des 1000 premiers jours! Il est possible d’agir sur la croissance et sur le développement cognitif et socio-émotionnel pour améliorer la santé, le bien-être et les compétences à long terme. C’est séduisant, n’est-ce pas?

Sur le site de l’OMS, le rapport mondial du suivi de l’éducation pour tous en 2007, préconisait de meilleurs soins dans la petite enfance pour permettre d’améliorer les performances scolaires! On pourrait toujours argumenter que le QI entre en ligne de compte par son facteur génétique à plus de 60%; sans qu’il existe un gène spécifique de l’intelligence mais plutôt des aptitudes assorties d’un ancrage neurobiologique et cérébral selon la perspective cognitiviste aujourd’hui qui étudie l’intelligence sous toutes ses formes. Le but est de réduire les inégalités dans l’apprentissage du langage pour que l’enfant structure son univers à partir de l’adultes. Tout ne se joue pas en 1000 jours, bien évidemment. Il faut réorganiser l’offre de soins pour les parents en difficulté.

En 2015, les pédiatres de l’AFPA, dans un communiqué de presse insistaient sur cette période importante des 1000 jours, et ont élaboré 5 recommandations médicales, qui faute d’informations sont très mal connues du grand public. Elles vont de l’alimentation, à l’activité physique en passant par l’alimentation variée de l’enfant. Et cela inclut aussi la période avant la conception et la grossesse, l’importance accordée à l’alimentation du père et de la mère comme le montre les items du tableau ci-dessous

Communiqué de presse, octobre 2015
« Sensibiliser les parents aux 1 000 premiers jours de l’enfant,
période importante pour une meilleure santé tout au long de sa vie »(AFPA, https://afpa.org/content/uploads/2017/06/cp_1000jours_2015-10.pdf

En 2016, Le Lancet a publié une série sur le développement de la petite enfance. Elle met l’accent sur les nourrissons et sur les enfants de moins de trois ans, et les interventions multifactoriels à partir de la santé. Au sujet de la période de l’allaitement maternel, en 2016, une étude montre ses bienfaits. Il y a bien sur les avantages sur le plan nutritionnel mais l’allaitement au sein permet sans aucun doute la consolidation de la « niche sensorielle » décrite par Boris Cyrulnik dans son livre, « La nuit, j’écrirai des soleils ». L’allaitement est aussi encouragé par le contact peau contre peau (SSC). « SSC consiste à placer le bébé nu et sec sur le ventre nu de la mère, souvent recouvert d’une couverture chaude. Selon les neurosciences des mammifères, le contact intime inhérent à cet endroit (habitat) évoque des comportements neurologiques garantissant la satisfaction des besoins biologiques fondamentaux. Ce délai immédiatement après la naissance peut représenter une «période sensible» pour la programmation de la physiologie et du comportement futurs.» Les études montrent les avantages du SCC mais n’en font pas une règle impérative.

Les interactions maternelles destinées à stimuler le tout-petit comme les câlins doivent être sollicitées! Cela semble frapper du bon sens mais ça ne coule pas de source pour tous les parents! Et il faut aussi insister sur le mésusage des technologies modernes! Selon une étude canadienne, laisser un enfant trop longtemps devant les écrans à l’âge de deux ans pourrait retarder l’acquisition du langage et la sociabilité, tout en reconnaissant qu’il faut des études plus approfondies pour aller jusqu’au fond du problème.

L’OMS a listé « dix faits et chiffres sur le développement dans la petite enfance en tant que déterminant social de la santé». J’insiste sur les deux premiers faits, même si les autres ont leur importance:

Fait 1 :Dans les premières années de la vie, le développement cérébral et biologique dépend de la qualité des stimulations dans l’environnement du nourrisson – au niveau de la famille, de la communauté et de la société. Le développement dans la petite enfance est à son tour un déterminant de la santé, du bien-être et des capacités d’apprentissage pour tout le reste de la vie. Ces notions font du développement dans la petite enfance un déterminant social de la santé.

Fait 2: S’occuper du développement dans la petite enfance implique de créer du stade prénatal à l’âge de huit ans les conditions pour que l’enfant se développe harmonieusement du point de vue physique, social/émotionnel, linguistique et cognitif.

Voilà les grandes lignes des 1000 premiers jours que j’ai voulu souligner, sans que ce ne soit exhaustif! Il y en a d’autres, bien évidemment! De quoi noircir des pages…

Le parcours des 1000 jours s’inscrit dans une démarche positive! Mon post « Tout se joue avant l’âge de six ans! Vraiment? » évoquait la période très riche de la petite enfance. Dont la période qui précède l’acquisition du langage où l’enfant se façonne, se  » tricote  » avec la propre avec l’histoire de ses parents et d’autre part, la période qui sur l’acquisition du langage, où l’enfant acquiert la possibilité de se représenter son passé et son avenir et donc de donner un sens à sa vie et ainsi d’agir en la métamorphosant. En plein dans le mille avec les 1000 jours!

Pour en revenir à la France et à son parcours des 1000 premiers jours, le comité devra s’inspirer de ce qui se fait dans d’autres pays comme la Finlande, la Norvège ou du Québec, tout en respectant la singularité de la France. Comme l’a souligné Boris Cyrulnik , « il ne s’agira pas de faire du copié/collé mais au moins d’étudier ce qui se passe dans ces pays et de voir ce qui peut-être adapté à la France.»

Pendant très longtemps, on pensait que les enfants, les bébés pré-verbaux n’avaient pas de vie psychique et que s’ils étaient mal partis dans l’existence, tant pis, c’était le destin”…. “Or maintenant on se rend compte que la plasticité cérébrale, psychologique, est très facile à rattraper. Un bébé est très facile à blesser. Un bébé est très facile à rattraper. On rattrape le bébé en réorganisant le milieu (…) On pense que la plasticité est telle que si on répare l’environnement du bébé, la plupart des bébés reprendront un bon développement.”

Malgré les critiques sur l’absence de représentativité d’une certaine catégorie de participants à cette commission, l’avenir nous dira si ce rapport ne fera pas double emploi avec les recommandations des pédiatres évoquées précédemment, et aussi quelles seront les mesures concrètes pour accompagner les enfants en difficulté, ceux qui sont handicapés et bien d’autres points qui laissent perplexes. En dehors du choix des dix sept intervenants de cette commission, le parcours des 1000 premiers jours est-il une bonne initiative? Pourquoi pas s’il réduit les inégalités d’apprentissage? L’avenir nous le dira!

Et de conclure par cette citation empruntée à Montaigne: Les enfants ne sont pas des vases que l’on remplit, mais des feux que l’on allume.

Pour en savoir plus:

https://www.c

https://www.who.int/fr/news-room/detail/05-10-2016-investing-in-early-childhood-development-essential-to-helping-more-children-and-communities-thrive-new-lancet-series-finds

Cliquer pour accéder à cp_1000jours_2015-10.pdf

https://www.psychologies.com/Actualites/Education/Boris-Cyrulnik-Les-1000-premiers-jours-de-la-vie-sont-determinants

https://www.who.int/maternal_child_adolescent/topics/child/development/fr/

http://www.sf-dohad.fr/index.php/publications-en-francais/136-l-initiative-des-1000-jours-de-l-oms