HORS LES MURS DE LA PRISON AVEC LA LECTURE!

Le personnel pénitentiaire a évalué le livre de Mathilda Matten comme pornographique et incitant à la violence. Ce serait une mauvaise lecture pour Andrès Martinez qui n’est pas un ange!





L’impact positif de la lecture sur l’humeur n’est plus à démontrer. Sans parler de bibliothérapie stricto sensu, il nous semble également naturel de lire les livres de notre choix! 

Pourtant cet acte aussi simple peut s’avérer parfois compliqué pour un détenu anglo-saxon. En novembre 2013, un article m’avait fait sursauter! Sous l’ère Cameron, les prisonniers ne devaient plus recevoir de livres, des magazines, papeterie et timbres. Le but étant selon le gouvernement de Cameron  de soumettre les prisonniers à «des conditions plus spartiates», afin d’accélérer leur «réhabilitation ».

Alors comment un détenu peut-il tenir le coup moralement s’il ne peut plus lire à sa guise? On sait que les épisodes dépressifs majeurs sont fréquents en prison et difficiles à traiter. L’écrivain nigérian Kunle  Ajibade, enfermé trois ans et demi dans les années 30 dans les geôles britanniques de l’époque, estime que, « malgré les odeurs d’excréments, d’urine de rat et de pourriture », recevoir des livres l’a aidé à garder le moral.  Notamment la copie de The View The Ground de Martha Gelhom (correspondante de guerre du XXe siècle) s’est avérée salvatrice pour son moral : « Je témoigne du pouvoir thérapeutique de la lecture et de la littérature, surtout dans les moments sombres. On ne peut se dire humain et nier à un prisonnier la possibilité de s’en sortir par l’esprit », écrit-il.

Outre ce droit fondamental de s’évader par l’esprit, il se pose parfois aux détenus anglo-saxons des restrictions sur le choix de leurs livres. Il y a la bonne et mauvaise littérature, celle qui a une bonne ou une mauvaise influence sur le comportement du détenu. S’il est prouvé que la bibliothérapie agit positivement, certains livres auraient l’effet inverse, allant jusqu’à des incitations à la violence. Ce dernier point est surtout cité pour les jeux vidéo violents, le cinéma et la télévision. La violence imaginaire, évoquée dans les médias, impacterait la violence réelle. Tout ceci au conditionnel, les études scientifiques étant souvent contradictoires.

Cette notion d’incitation à la violence va jusqu’à faire interdire certains livres dans les prisons américaines. Cette censure est souvent laissée à la discrétion du personnel pénitentiaire.

En 2013, Andres Martinez, incarcéré dans le pénitentiaire de Pelican Bay en a fait les frais. Il s’est vu interdire de lire The Silver Crown (non traduit en français) de Mathilde Matten, auteure populaire d’une trilogie de Fantasy. Le thème du livre est la lycanthropie: l’héroïne, à la nuit tombée, tue des loups garous et va un beau jour follement tomber amoureuse de l’un d’eux. Des passages contiennent des scènes d’un érotisme torride entre la Belle et la Bête.

Le personnel pénitentiaire a évalué le livre de Mathilda Matten comme pornographique et incitant à la violence. Ce serait une mauvaise lecture pour Andrès Martinez qui n’est pas un ange! Il est incarcéré pour tentative de meurtre et soupçonné, au sein de la prison, d’appartenir à un  gang mexicain. Les surveillants ont invoqué le fameux amendement des « livres douteux ». Surprenant quand on sait que le magazine Playboy circule librement dans cette prison. Mais Andrès Martinez n’avait vraiment pas envie de feuilleter Play Boy; il voulait absolument lire le livre de Mathilde Matten.

Il a alors saisi la cour d’Appel de San Francisco pour faire lever cette mesure restrictive. Le tribunal a donné raison au prisonnier, estimant que les gardiens n’avaient pas évalué correctement le contenu du livre, qui présentait une réelle qualité littéraire sans être pour autant de la littérature majeure. Selon le tribunal, les grands thèmes développés dans Silver Crown comme l’amour, la loyauté, le destin, la vengeance, la trahison ou encore la métamorphose des lycanthropes, ne constituaient nullement des incitations à la violence.

Si le fait divers d’Andrès Martinez paraît surprenant, il faut le replacer dans le contexte de  l’état de  Californie très pointilleuse sur les livres à mettre entre les mains des détenus.Très à cheval sur tout ce qui touche à la pornographie, notamment. Le personnel pénitentiaire n’a fait qu’appliquer le principe de précaution et respecter la loi californienne. Happy End pour Andrès Martinez qui a du dévorer le livre de Mathilde Madden…

Ce n’est pas la première fois qu’un livre est interdit dans les prisons américaines. L’Attrapes Cœur, roman de J.D Salinger l’a été aussi bien longtemps. Il faut dire que ce livre a été source de scandale outre Atlantique. Écrit après la seconde guerre mondiale, l’Attrapes Coeur a été placé sur la «banned book list» (liste des livres bannis et censurés) aux États Unis.

Dans les années 50, la notion d’antihéros débute aux États-Unis et choquera pendant longtemps les Américains. Les thèmes du livre (prostitution, décrochage scolaire, obsession de la sexualité), le langage familier, relâché et obscène de Salinger ont été jugés sulfureux et susceptibles d’exercer une mauvaise influence sur les adolescents. La rumeur affirme que L’Attrape Coeurs pourrait avoir amené, dans une moindre mesure, Mark David Chapman à tuer le chanteur John Lennon. Lors de son arrestation, on a trouvé un exemplaire du bouquin sur lui. .

Au Texas, 10 000 livres seraient interdits dont Freaknomics, un ouvrage de d’économie décalé! A l’inverse, rapporte le site ActuaLitté, Mein Kampf d’Adolf Hitler ou des livres signés par un ex-leader du Ku Klux Klan sont autorisés ». Diable!

Et encore, le site ActuaLLité rapporte que l’administration de Pennsylvanie prévoit d’interdire l’envoi d’ouvrages, au motif qu’ils alimentent le trafic de drogues. Mais la vente d’ebooks pourrait être autorisée.

Par contre, au Brésil, un article lu vaut quatre jours de prison en moins! Pour bénéficier de la réduction maximale de 48 jours chaque année en lisant jusqu’à 12 ouvrages de littérature générale, philosophie ou sciences, les conditions sont draconiennes! Le détenu a quatre semaines pour lire un livre et ensuite rédiger une dissertation sur le sujet. Un ancien détenu Erwan Janes soutient cette initiative pour les raisons suivantes:

Les livres que j’ai lus en prison ne m’ont pas permis de gagner du temps, mais m’ont aidé à devenir ce que j’aurais dû être…

Contrairement aux prisonniers brésiliens, je n’ai pas bénéficié d’une réduction de peine pour lire des livres – mais ils m’ont énormément aidé. 
Dites-moi quels livres vous recommanderiez aux détenus

Les détenus sont sujets à la dépression. Dans une dépression, il ya de nombreux troubles cognitifs dont celui de l’attention, d’une focalisation sur les émotions négatives et d’une baisse de l’humeur. La bibliothérapie permet de détourner l’attention du dépressif, et de lui redonner le gout de l’effort cognitif, et de stimuler son imagination. 

Sources:

http://www.actualitte.com/societe/erotisme-et-loups-garous-ne-font-pas-bon-menage-en-prison-42998.htm

http://fr.wikipedia.org/wiki/L’Attrape-cœurs

http://www.marianne.net/Prisons-britanniques%C2%A0-defense-de-lire_a239326.html

BIBLIOTHÉRAPIE POUR TOUS DANS LA DÉPRESSION!

La bibliothérapie est réservée aux cas non urgents, et est conçue comme la première phase d’un traitement. En aucun cas, elle ne doit se substituer aux traitements classiques de la dépression.

 
 
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Le National Health Service (NHS) britannique impose de longs délais d’attente pour consulter un médecin. Dans le cas de la dépression, on sait que mal prise en charge, elle peut gâcher la vie d’une personne pendant 10 ans à cause de ses complications, démontrées par les articles scientifiques recensés sur Pubmed. De ce fait,  la bibliothérapie outre Manche a été prescrite à des milliers de patients souffrant de dépression. 

 
La bibliothérapie est reconnue, outre Manche, depuis 2013. L’origine de ce terme remontrerait à la première guerre mondiale pour prendre en charge les soldats souffrant de stress post-traumatique (selon la terminologie actuelle). Elle est attribué au pasteur Samuel Crothers qui l’a utilisé dans un article de l’Atlantic Monthlay en 1916. La pionnière de cette discipline est l’infirmière et bibliothécaire Sadie Peterson Delanay. Elle traitait ses patients avec des lectures soigneusement sélectionnées avec l’équipe médicale, et voyait ainsi leur état s’améliorer.
 

La bibliothérapie a pris son essor à partir des années 2000 avec le livre  « Remèdes littéraires » d’Ella Berthoud  et Susan Elderkin. Si le principe est sympathique, certaines de leurs préconisations ne sont pas très académiques et ne vont pas dans le sens de la reconnaissance de la bibliothérapie comme une pratique médicale. Ce n’est pas très sérieux, ainsi que l’a relevé la journaliste Françoise Dargent dans un article du Figaro. Lire Robinson Crusoe serait censé aider en cas de pessimisme intense, et l’Insoutenable légèreté de l’être, de Milan Kundera combatte la dépression. Vraiment?  À mon sens, c’est un dévoiement de la bibliothérapie que je qualifie d’inspiration new age et tendance bien-être. 

 
Comment la bibliothérapie marche-t-elle dans la dépression? D’abord, elle est réservée aux cas non urgents et est conçue comme la première phase d’un traitement. La bibliothérapie, en aucun cas, ne  doit se substituer aux traitements classiques de la dépression (ou autres troubles). Elle serait plus efficace en complément d’un traitement classique. Un livre de développement personnel est prescrit à l’instar d’une pilule aux patients déprimés. 
 
Mais qu’on ne s’y trompe pas, la bibliothérapie a fait ses preuves par essais cliniques comme n’importe quel traitement. L’abstract d’un article publié dans La Revue de Psychologie clinique montre que « la bibliothérapie semble être efficace dans la réduction à long terme des symptômes dépressifs chez l’adulte, fournissant un traitement rapide et abordable susceptible de réduire d’autres médicaments. Les résultats de la présente analyse suggèrent que la bibliothérapie pourrait jouer un rôle important dans le traitement d’un problème de santé mentale grave. Des études complémentaires devraient être menées pour renforcer la preuve de l’efficacité de la bibliothérapie
 
Pour être validés comme potentiellement thérapeutiques, les livres sont soumis à des essais comparatifs. Les symptômes dépressifs des patients avant et après la lecture du livre testé sont comparés à ceux des patients « sans bibliothérapie ». Les ouvrages qui ont reçu le label scientifique figurent en bonne place dans les bibliothèques locales du Royaume Uni. L’un de ces livres thérapeutiques ayant satisfait aux exigences des essais est celui  du psychiatre David Burns « Se Libérer de l’anxiété » sans médicaments, la thérapie cognitive: un auto-traitement révolutionnaire de la dépression ».
 
La Bibliothérapie ne s’adresse pas qu’aux adultes, elle s’adresse désormais aussi aux enfants dans une cinquantaine d’états étasuniens. C’est ce que propose le programme Reach out of Read, créé par le Dr Barry Zuckerman et le Dr Robert Neddlman. Dans le Wisconsin, la directrice de Reach Out Of Read, Nasvara, bibliothécaire et pédiatre préconise la lecture plusieurs minutes juste avant l’endormissement des enfants. Ses ordonnances sont en fait des listes de lectures. Le Dr Perri Klass, du Bellevue Hospital Center, a observé l’attitude des enfants envers les livres suivant leur âge. Jusqu’à six mois, l’enfant porte le livre à sa bouche comme s’il le goûtait. Vers 12 mois, l’enfant pointe du doigt dans le livre des éléments qui l’intéressent, et à partir de 18 mois, il tourne les pages. À partir de deux ans, il est capable de rester assis et d’écouter les histoires qu’on lui raconte.
 
Ce programme américain de bibliothérapie est appliqué par 12000 pédiatres américains, et vise à élargir la pratique médicale et la relation au patient; et celle de la relation parent/enfant indirectement. Le but est de résoudre le déficit de parole des jeunes enfants, permettant l’enrichissement du vocabulaire dans ces années cruciales d’apprentissage. La bibliothérapie ne dénonce pas les supports numériques, elle les fait coexister avec le livre imprimé. Pour avoir fait ses preuves, le livre papier reste le pivot de la lecture. Au-delà de l’intérêt des histoires et des récits, le livre imprimé développe l’individualité, l’empathie et l’altérité; tout ce qui forge une personnalité équilibrée. La bibliothérapie, prescrite en pédiatrie, permet une nouvelle pratique médicale qui n’est pas basée uniquement sur la pharmacopée. C’est une approche créative de la relation médecin/patient.

Barry Zuckerman précise: «… de tout ce que nous savons sur le développement du cerveau, les enfants nous apportent une compréhension dans l’apprentissage des compétences qui mènent à la lecture, depuis la naissance. Et c’est primordial, surtout depuis les trois premières années de leur vie. Le programme est une occasion unique pour les pédiatres, car ces derniers voient les enfants régulièrement, et que les parents apprécient leurs suggestions.»

Les bienfaits de certains genres de littérature sur l’enfant sont amplement connus. De nombreux penseurs et psychanalystes  comme Freud, Louise Von Franz, Mélanie Klein, Otto Rank  et d’autres se sont penchés sur l’impact des contes de fées sur la psyché de l’enfant.

Dans « Psychanalyse des conte de fées », Bruno Bettelheim a décrypté les contes de fées comme un rite de passage entre le monde de l’enfant et celui des parents. Ce que les enfants ressentent vis-à-vis d’un récit est très important dans leur développement émotionnel. Le conte donne du sens à leur vie, et il est formulé dans un langage symbolique accessible à leur imaginaire. La simplicité des situations et des personnages sur un mode manichéen (bons et méchants, géants, ogres) est un excellent exutoire aux pensées et sentiments réprimés dans la vie réelle. Bruno Bettelheim analyse les contes de fées suivant la rhétorique psychanalytique. Ainsi, le conte des « Trois petits cochons » mettent en scène l’opposition entre le principe de plaisir et le principe de réalité. Celui de « Blanche Neige » se rattache aux conflits oedipiens, et « La  Gardienne d’oie » à celui de l’inceste.

Pour Bruno Bettelheim « raconter un conte de fées, exprimer toutes les images qu’il contient, c’est un peu semer des graines dans l’esprit de l’enfant. Certaines commenceront tout de suite à faire leur travail dans le conscient de l’enfant; d’autres stimuleront des processus dans l’inconscient. D’autres vont rester longtemps en sommeil jusqu’à ce que l’esprit de l’enfant ait atteint un stade favorable à leur germination, et d’autres ne prendront jamais racine. »

S’il est pertinent de citer les pionniers de la bibliothérapie, il est bon de revenir à la méthodologie scientifique. La dépression et l’anxiété sont les troubles mentaux les plus courants chez l’enfant et l’adolescent. La bibliothérapie est un traitement utilisant des matériels écrits pour des problèmes de santé mentale. Ses principaux avantages sont la facilité d’utilisation, le faible coût, les besoins en personnel et une plus grande confidentialité. Pourtant, peu de méta-analyses ont porté sur l’effet de la bibliothérapie sur la dépression et les troubles anxieux chez les enfants et les adolescents, ce qui signifie d’emblée que c’est une méthode complémentaire. Selon les conclusions de la revue Neuropsychiatric Disease and Treatment, la bibliothérapie pourrait être plus bénéfique dans le traitement de la dépression chez les adolescents, mais présente des effets moins robustes pour l’anxiété chez les enfants. Des études cliniques complémentaires bien définies doivent être réalisées pour confirmer ces résultats.

Une partie de notre cerveau est consacré à la lecture. « La lecture fait appel à une région bien précise au sein de la mosaïque de régions spécialisées du cortex temporal ventral» (Stanislas Dehaenne). C’est ainsi que Stanislas Dehaene a découvert avec le neurologue Laurent Cohen, que la lecture développe une aire de la forme visuelle des mots, cachée dans la région du cortex occipito-temporal de l’hémisphère gauche. 

Si la bibliothérapie doit encore faire ses preuves, elle a l’énorme avantage de jouer le rôle de rééducation cognitive à l’instar de la remédiation cognitive. Dans une dépression, il ya de nombreux troubles cognitifs dont celui de l’attention, d’une focalisation sur les émotions négatives et d’une baisse de l’humeur. La bibliothérapie permet de détourner l’attention du dépressif, et de lui redonner le gout de l’effort cognitif, et de stimuler son imagination. Mais la bibliothérapie reste encore en France une pratique médicale peu courante et marginale.

VIDÉO SUR LES NEURONES DE LA LECTURE PAR STANISLAS DEHAENNE