LA MACHINE, MIROIR DE L’HUMAIN

De la robot-thérapie aux intelligences artificielles conversationnelles comme ChatGPT, ces technologies s’imposent aujourd’hui comme des médiateurs inattendus. Miroirs cognitifs, elles interrogent la relation que l’humain entretient avec ses propres créations, qui ne relèvent plus de l’imaginaire.

De Paro à ChatGPT — l’intelligence artificielle comme médiateur thérapeutique

J’ai été fascinée, à sa sortie par le livre de Kai-Fu-Lee, IA, la plus grande mutation de l’histoire. Kai-Fu-Lee raconte qu’il a mis au point, en 1986, le logiciel qui a remporté le championnat du monde d’Othello. Aujourd’hui à la tête d’un des principaux fonds d’investissement en IA en Chine et auteur également de AI Superpowers (2018), il relie l’histoire des premières victoires symboliques de l’IA à l’impact réel que ces systèmes ont désormais sur nos sociétés, qu’il compare à une mutation similaire à celle de l’électricité. Si Kai-Fu-Lee peut être considéré comme un pionnier, Sam Altman représente l’une des figures contemporaines de cette révolution. Avec OpenAI, il a contribué à diffuser largement ces technologies auprès du public. Pour Altman, l’IA n’est pas un substitut à la créativité humaine, mais un outil qui l’augmente et améliore la productivité. Elle agit comme un catalyseur du potentiel humain, et non comme un remplaçant.

Historiquement, il est important de revenir aux débuts de l’intelligence artificielle. En 1997, l’ordinateur Deep Blue d’IBM a vaincu le champion du monde d’échecs Garry Kasparov, lors d’une partie appelée « le baroud d’honneur du cerveau ». Cet événement a suscité une inquiétude considérable, alimentant l’idée que les machines pourraient un jour supplanter l’homme. Pourtant, derrière cette victoire se trouvait la main humaine : le système avait été programmé, entraîné et optimisé avec l’aide de spécialistes et de joueurs d’échecs.

L’histoire du Chinois Ke Jie, superstar du jeu de go, est tout aussi éloquente. Convaincu de pouvoir battre AlphaGo, il fut défait lors des deux premières parties, avant de déclarer forfait, épuisé psychologiquement. Ces épisodes ont marqué un tournant dans la perception publique de l’intelligence artificielle.

Si les performances de l’intelligence artificielle peuvent sembler humaines, voire surhumaines, elle reste une machine. Elle reste une machine. Le risque de dérive anthropomorphique apparaît dès lors que l’on oublie qu’il s’agit d’un système conçu et entraîné par l’homme. L’intelligence artificielle ne possède pas d’intelligence propre. Elle simule certains aspects de l’intelligence humaine à partir de modèles mathématiques construits par des spécialistes. Contrairement à l’intelligence humaine, qui est vécue et incarnée, il s’agit d’une intelligence simulée. Cette distinction est essentielle pour comprendre la puissance de ces technologies, mais aussi les projections dont elles peuvent faire l’objet.

C’est dans ce contexte que sont apparus les premiers robots sociaux utilisés dans le domaine de la santé. Conçus pour interagir avec les patients, ils ne se limitaient plus à effectuer des calculs, mais entraient dans une forme de relation, suscitant parfois des réactions émotionnelles inattendues. Dans l’esprit du public, ils pouvaient même apparaître comme des substituts du lien humain, contribuant à renforcer les projections dont ils faisaient l’objet. La machine peut ainsi devenir, dans certains contextes, le support d’une figure proche de celle de l’ami imaginaire, facilitant les phénomènes de projection.

La robotique humanoïde, qui constitue une branche de l’intelligence artificielle, associe des systèmes mécaniques et des programmes informatiques afin de permettre à des machines d’interagir avec les humains. Inspirée par la figure humaine, elle évoque parfois un alter ego, et a fortement influencé l’imaginaire collectif, notamment à travers les œuvres de science-fiction d’Isaac Asimov.

Les robots humanoïdes sont conçus pour assister l’être humain, notamment dans des tâches complexes, répétitives ou dangereuses. Leur développement repose sur de nombreuses disciplines, parmi lesquelles la résolution de problèmes, la compréhension du langage, la perception visuelle et auditive, ainsi que l’apprentissage, en lien étroit avec l’ingénierie mécanique, électrique et informatique.

La conception de ces robots s’appuie également sur des domaines plus récents, comme l’informatique affective, qui vise à reconnaître certaines expressions émotionnelles humaines, et la robotique cognitive, dont l’objectif est de permettre à la machine de percevoir son environnement, d’apprendre et d’adapter ses réponses de manière autonome.

Parmi ces développements issus de la robotique cognitive figure la robot-thérapie, aujourd’hui utilisée dans certaines approches relationnelles individuelles. Pour être rigoureux, la littérature scientifique emploie plus volontiers le terme de « robots sociaux ». Ces robots, souvent conçus avec une apparence enfantine, ludique ou animaloïde, sont destinés à inspirer confiance et à paraître inoffensifs aux yeux des personnes avec lesquelles ils interagissent.

Darwin-OP, l’un de ces robots sociaux mis au point en 2014, illustre ces applications. Utilisé dans des contextes thérapeutiques et éducatifs, il peut faciliter certaines interactions, notamment chez des patients présentant des troubles relationnels ou de la communication. Darwin-OP est surtout utilisé dans l’autisme, l’éducation et la recherche.

Aujourd’hui, la robot-thérapie n’est plus un simple gadget et appartient désormais au domaine médical. On a quitté l’ère de la science-fiction. Le robot est devenu un outil thérapeutique intégré, utilisé notamment en rééducation. Il représente une opportunité pour des personnes ayant perdu certaines capacités motrices. La rééducation assistée par robot agit sur le système musculo-squelettique et nerveux, mais aussi sur le cerveau, en favorisant l’apprentissage et la récupération du mouvement.

Darwin-OP aide notamment à socialiser des enfants présentant des troubles psychiques comme l’autisme. Développé par des chercheurs du Georgia Institute of Technology, ce robot humanoïde repose sur une interface originale : l’enfant utilise une tablette pour enseigner au robot les règles d’un jeu, inversant ainsi les rôles traditionnels. Le robot apprend en mimant le comportement de l’enfant. Ce dispositif permet de travailler certaines fonctions comme la coordination œil-main ou la préhension, tout en plaçant l’enfant dans une position active.

Le robot social Paro, quant à lui, est utilisé auprès de personnes âgées atteintes de maladies neuro-dégénératives, notamment Alzheimer. Cette peluche robotisée en forme de bébé phoque est capable de simuler des réactions émotionnelles. Des études menées, notamment à l’hôpital Broca à Paris et dans plusieurs EHPAD, ont montré que l’interaction avec Paro pouvait améliorer le bien-être, le comportement et le lien social des patients.

Les robots sociaux ne remplacent évidemment pas le lien humain, mais constituent des outils thérapeutiques au service des soignants. Ils doivent être conçus comme des médiateurs, et non comme des substituts relationnels. Leur capacité à simuler des émotions soulève néanmoins des questions éthiques, notamment celle du risque de banalisation d’une « empathie artificielle » au détriment de l’empathie humaine.

Des robots comme Matilda ou Pepper illustrent cette évolution. Conçus pour interagir avec les patients, ils peuvent mémoriser des informations, dialoguer ou accompagner certaines activités. Leur efficacité semble particulièrement intéressante dans la maladie d’Alzheimer ou certains troubles du spectre autistique. Dans ces contextes, le robot peut jouer le rôle d’objet d’attachement, voire d’objet transitionnel au sens de Winnicott, support de projections émotionnelles.

Toutefois, comme le souligne la chercheuse Ritta Baddoura, l’usage thérapeutique des robots sociaux en est encore à ses débuts. Les études disponibles présentent des limites méthodologiques et les effets à long terme restent insuffisamment connus. Une évaluation rigoureuse demeure nécessaire.

Certaines applications de l’intelligence artificielle illustrent également son rôle d’assistance en santé mentale. Le programme Tree Hole, développé en Chine, analyse les messages publiés sur le réseau social Weibo afin de détecter des expressions associées à un risque suicidaire. Lorsqu’un message est identifié comme préoccupant, le système alerte une équipe de professionnels qui peuvent intervenir auprès de la personne concernée. Dans ce cas, l’IA n’agit pas comme un thérapeute, mais comme un outil d’aide au repérage, au service des cliniciens.

Cette fonction d’assistance correspond à la position défendue par Sam Altman, selon laquelle l’intelligence artificielle doit être conçue comme un outil augmentant les capacités humaines, et non comme un substitut. L’IA peut ainsi contribuer à améliorer certaines pratiques, tout en restant dépendante des décisions humaines.

Ces exemples montrent que l’intelligence artificielle ouvre des perspectives importantes dans le domaine de la santé, à condition de maintenir une vigilance éthique et de ne pas confondre simulation et relation humaine.

Plus récemment, un article du Figaro relatait le cas d’un salarié expliquant comment l’utilisation de ChatGPT avait contribué à orienter sa carrière professionnelle. Cette expérience illustre une évolution supplémentaire : l’intelligence artificielle ne se limite plus à la rééducation physique ou à la médiation thérapeutique, mais intervient désormais comme outil d’accompagnement dans la vie quotidienne.

Cette évolution confirme à la fois le potentiel et l’ambiguïté de ces technologies. Comme les robots sociaux, ces systèmes peuvent jouer un rôle de soutien, à condition de ne pas perdre de vue leur nature réelle : celle d’outils conçus par l’homme, et non de substituts à la relation humaine.

On nous rappelle souvent que l’intelligence artificielle n’a ni ego ni conscience. Et pourtant, dès lors qu’elle parle, l’humain est tenté d’y répondre comme à un autre humain. Ce trouble n’appartient pas à la machine, mais à notre propre fonctionnement psychique. Une projection comme nous, le faisons avec les humains ne nous cachons pas.

« Et si ces machines, dépourvues d’ego, n’étaient finalement que des miroirs nouveaux dans lesquels l’humain explore son propre monde intérieur ? »

Pour clore cette réflexion, voici une intervention de Kai-Fu Lee sur les enjeux et perspectives de l’intelligence artificielle, du symbolique à l’opérationnel.

(La vidéo est en anglais. Les sous-titres français peuvent être activés via la fonction « traduire automatiquement » dans les paramètres YouTube.)

BLUE MONDAY: LA PROPHÉTIE QUI SE VEND TOUTE SEULE.

Le Blue Monday n’est pas un diagnostic, mais de la psychologie de comptoir. C’est un mythe rentable entretenu par la suggestibilité, et fabriqué de toutes pièces par le marketing.

Saisonnalité de l’humeur et confusion médiatique

Janvier est le mois où la nuit tombe tôt et, où le matin, la lumière se fait attendre. Les jours sont courts. À cela s’ajoute la date supposément maudite du troisième lundi de janvier. Cette année, il tombait le 19 janvier et porte un nom désormais bien installé dans l’imaginaire collectif : le Blue Monday.

Le Blue Monday est censé être le jour le plus triste et le plus déprimant de l’année. Vous vous souvenez peut-être de ce que vous faisiez ce jour-là! Avez-vous lu les journaux, écouté les médias, intégré l’idée que cette journée devait être particulièrement sinistre? Ou bien votre humeur était-elle simplement celle d’un lundi ordinaire ? Pour ma part, c’était un jour comme un autre. Je n’ai appris que tardivement que c’était une journée maudite.

Quelle est l’origine de cette journée si particulière du mois de janvier ?
Le terme Blue Monday dériverait de l’expression allemande datant du XVIᵉ siècle, « blauer Montag », qui désignait un lundi chômé, souvent après les fêtes ou des excès d’alcool. Le Blue Monday également à une forme de mélancolie liée à la reprise de l’activité professionnelle le premier jour de la semaine, après le week-end.

Si le Blue Monday a gagné en popularité dans les médias et sur les réseaux sociaux, c’est à la suite d’une campagne publicitaire du voyagiste Sky Travel, lancée en janvier 2005, et présentée sous un vernis psychologique censé combattre la dépression.

Cette campagne affirmait que le troisième lundi du mois de janvier était le jour le plus sinistre de l’année, en invoquant la convergence de plusieurs facteurs : la météo, la brièveté des journées, le froid et le spleen de l’après-fêtes. Pour donner à cette affirmation un caractère scientifique, le voyagiste fit publier un communiqué de presse signé par le docteur Cliff Arnall, psychologue au Centre for Lifelong Learning, rattaché à l’université de Cardiff.

Les psychologues ont rapidement été vent debout contre ce communiqué signé par Cliff Arnall, dénonçant une opération commerciale dénuée de toute rigueur scientifique. Arnall tenta de se justifier en affirmant qu’il fallait, par tous les moyens, faire avancer la recherche en psychologie. Ses collègues ne furent guère convaincus par ces explications.

Les dessous de cette opération marketing, cherchant à se parer d’un vernis scientifique, sont révélateurs. On pourrait presque, ironiquement, saluer l’imagination débordante des publicitaires: l’opération fut en effet un franc succès pour Sky Travel, à défaut de faire progresser la recherche en psychologie.

Le Blue Monday persiste aujourd’hui dans l’imaginaire collectif, tout en véhiculant une vision erronée de la santé mentale.

La dépression, comme d’autres troubles psychiques, n’est ni une affaire de calendrier ni de conditions météorologiques. La confondre avec une simple baisse de moral saisonnière associée à un jour précis de l’année revient à méconnaître la profondeur et la complexité de ces pathologies.

Osons le dire: le Blue Monday relève avant tout une mascarade fondé sur un argument commercial. Pour la petite histoire, le communiqué signé par Cliff Arnall avait été pré-rédigé par le service marketing du voyagiste, puis transmis à plusieurs universitaires.

Le fameux remède qui est de partir en voyage pour atténuer les effets du Blue Monday, n’est pas le résultat d’une étude universitaire rigoureuse. Selon plusieurs sources médiatiques, Cliff Arnall aurait été rémunéré environ 1 200 livres sterling par Sky Travel pour cette contribution. Cela suffit à souligner la nature strictement commerciale de l’origine du concept.

Il s’agit, de fait, d’un conflit d’intérêts manifeste! Un universitaire est payé par un voyagiste pour produire un discours pseudo-scientifique favorisant des intérêts commerciaux. Un mélange des genres pour le moins douteux, qui explique la réaction critique de ses pairs. ll s’agit d’une captation symbolique du mal-être psychique à des fins commerciales comme vendre des voyages en exploitant une humeur supposée collective.

Il faut également souligner que ce communiqué de presse s’accompagnait d’une équation aux faux airs algébriques, censée renforcer l’argumentaire du voyage salvateur qui ferait oublier le Blue Monday.

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HÉRITAGES IMAGINAIRES

Une analyse critique de la psychogénéalogie, distinguant rigueur généalogique, interprétation psychanalytique et dérives pseudo-scientifiques. Retour sur les glissements conceptuels.

Généalogie et psychogénéalogie : rigueur, interprétation, confusion

@NBT

À partir des années 1970, la généalogie connaît un regain d’intérêt marqué dans les sociétés occidentales. Aux États-Unis, cet engouement est largement attribué à la diffusion de la série télévisée Roots, adaptée du livre d’Alex Haley, retraçant la saga d’une famille afro-américaine depuis ses origines africaines. La diffusion de cette série sur la chaîne ABC constitue un moment charnière et a permis de populariser la recherche généalogique auprès d’un large public. Elle a démontré qu’il était possible de reconstruire une histoire familiale sur plusieurs générations à partir de sources historiques, malgré des lacunes de l’état civil, les manques de certaines archives administratives ou les traumatismes de l’histoire.

De l’autre côté de l’Atlantique, en France, l’intérêt pour la généalogie s’est accru progressivement à partir des années 1980. Une étude menée en 2011 par un sociologue auprès de près de 11 000 généalogistes a mis en évidence plusieurs facteurs déclencheurs. Pour les générations les plus âgées, la disparition progressive des ascendants les place en tête de ligne générationnelle, suscitant un besoin de transmission et de clarification de l’histoire familiale. Les photographies anciennes, les silences, les non-dits et les romans familiaux alimentent alors le désir de se tourner vers les archives officielles afin d’établir des faits vérifiables et de reconstituer des trajectoires familiales. Quoi qu’il en soit, la généalogie s’est imposée comme un loisir structuré et durable, aussi bien aux États-Unis qu’en France.

L’intérêt de la filiation ne date pas d’hier. Dès l’Antiquité, l’œuvre du poète grec Hésiode, « La Théogonie », qui retrace l’origine et la filiation des dieux, est parfois citée comme l’une des premières tentatives de mise en récit généalogique. Loin d’être une simple curiosité, la généalogie était alors un véritable pouvoir pour revendiquer une descendance divine ou héroïque aux fins de légitimer une famille royale ou une cité. Sans relever d’une démarche scientifique au sens moderne, ce type de récit témoigne d’un besoin ancestral d’inscrire les individus dans une lignée pour justifier leur rang et leur rôle dans la société.

Aujourd’hui, un Français sur deux a déjà entrepris des recherches sur sa famille afin d’en comprendre l’histoire et de la transmettre aux générations futures. Pour beaucoup cependant, cette démarche s’avère complexe. Si la généalogie n’est pas une science expérimentale à proprement parler, elle exige en revanche une rigueur méthodologique élevée lorsqu’elle est pratiquée selon les règles établies par les généalogistes. Elle repose sur des bases factuelles issues de disciplines connexes telles que l’histoire, la paléographie, l’archivistique ou encore la démographie historique.

À partir de ces fondements, la généalogie mobilise des sources précises et codifiées : actes d’état civil (naissances, mariages, décès), registres paroissiaux, actes notariés, archives judiciaires, recensements, archives militaires, minutes et tables décennales. L’une des règles centrales de la discipline est que toute information doit être sourcée, et non approximative. Chaque donnée doit être localisable, datée, référencée et reproductible par tout chercheur.

À ce titre, la généalogie documentaire peut être rapprochée, par ses exigences de vérifiabilité et de traçabilité, de certaines pratiques de la science expérimentale: on n’est pas dans l’interprétation, mais dans l’établissement de faits.

La généalogie repose sur un ensemble de principes méthodologiques stricts tels que la cohérence des documents, l’authenticité des sources, la prise en compte du contexte historique, la comparaison des sources disponibles et la hiérarchisation des preuves. Ses cadres institutionnels sont solides, puisqu’elle s’appuie sur les archives nationales et départementales, sur des normes de conservation précises et sur des règles d’accès légales clairement définies.

Cette pratique s’inscrit dans ce triptyque: droit / histoire / administration. Les actes et documents consultés relèvent d’un cadre juridique car ils sont produits dans un contexte historique donné et sont conservés selon des procédures administratives normalisées. Dans ce cadre, il n’y a pas d’interprétation subjective des faits eux-mêmes, si ce n’est celle inhérente au travail de recherche (choix des sources, organisation des données). Les informations établies restent factuelles, vérifiables et contrôlables. Ce caractère peut paraître austère, voire ennuyeux, mais il constitue précisément la garantie de la rigueur et de la fiabilité de la démarche généalogique.

Malheureusement, on observe depuis plusieurs décennies un glissement sémantique et conceptuel de la généalogie vers une pratique se réclamant d’une approche transgénérationnelle et psychologique, communément désignée sous le terme de psychogénéalogie, aussi appelée analyse transgénérationnelle.

Contrairement à la généalogie documentaire, cette approche ne repose pas sur un cadre méthodologique validé scientifiquement, mais sur une interprétation subjective du roman familial, visant à attribuer aux non-dits, aux répétitions et aux événements du passé une portée explicative directe sur le présent. Elle est généralement classée parmi les pseudosciences, en raison de l’absence de critères de falsifiabilité et de validation empirique. De nombreuses dérives sectaires ont par ailleurs été signalées, ce qui justifie un examen critique rigoureux de ses fondements et de ses usages.

Développée dans les années 1970 par Anne Ancelin Schützenberger, la psychogénéalogie s’inscrit dans le parcours d’une psychologue dont la trajectoire académique et internationale est représentative de son époque. Formée en France et à l’étranger, elle a été en contact avec plusieurs figures majeures de la psychologie, de l’anthropologie et des théories de la communication, telles que Carl Rogers, Margaret Mead, Gregory Bateson et Paul Watzlawick. Ces références ont largement influencé les approches relationnelles et systémiques du XXe siècle, et constituent le socle théorique dans lequel la psychogénéalogie a émergé.

Anne Ancelin Schützenberger a introduit le génogramme, un outil de représentation graphique visant à situer un individu au sein de sa constellation familiale. Pris isolément, le génogramme constitue un instrument descriptif, permettant de visualiser des liens de parenté, des événements de vie ou des répétitions factuelles au sein d’une lignée. Il est parfois utilisé par des professionnels comme support de discussion ou de repérage.

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QUAND LE QUOTIDIEN CHANGE DE RÈGLES.

Deux histoires vraies montrent comment un geste gratuit peut suffire à briser la logique défensive du “jeu à somme nulle” et modifier une dynamique relationnelle.

Variations autour de Watzlawick avec deux histoires vraies

Pour Paul Watzlawick, nos relations humaines sont souvent prises au piège d’une règle impitoyable : celle des jeux à somme nulle. L’idée sous-jacente est toujours la même : l’autre est potentiellement un adversaire. L’objectif n’est pas tant de dominer que d’éviter d’être la partie perdante. Soit l’on gagne, soit l’on cherche au moins à ne pas perdre, ne serait-ce que pour sauver la face. Et l’autre, en face de vous est généralement prisonnier de la même logique.

Ce n’est donc pas la domination qui est au cœur de ce mécanisme, mais la rigidité du système relationnel. C’est un jeu dont la règle implicite est si puissante qu’il suffit d’un rien; une micro-rupture absurde qui ébranle toute la logique.

Or, il suffit parfois d’un geste, d’une infime perturbation dans ce scénario, pour faire basculer tout ce système bien huilé du jeu à somme nulle. Les anciennes règles peuvent se déverrouiller, créer une rupture comportementale et modifier notre manière de voir le monde.

Pour illustrer cette mécanique, Watzlawick se sert souvent de paraboles. C’est d’ailleurs dans l’une d’elles, tirée de son livre L’ultra-solution ou comment rater sa vie avec méthode où l’on trouve un chapitre remarquable: la réaction en chaîne de gentillesse.

L’histoire d’Amadeo : une déviation du scénario

Watzlawick raconte l’étrange trajectoire d’Amadeo Cacciviallani, un homme pour qui la vie n’était qu’un enchaînement de jeux à somme nulle. Gagner ou perdre était sa seule option. Dans ce monde intérieur que l’on peut qualifier de guerre froide, Amadeo était en état d’alerte permanent, prêtant à autrui les pires intentions, et se réjouissant ouvertement des petits malheurs des autres.

Un jour, alors qu’il gare sa voiture, un passant l’interpelle: « Vous avez laissé vos phares allumés.» Puis l’homme tourne les talons et disparaît aussitôt dans la foule. Amadeo est sur ses gardes et ce geste l’intrigue profondément.

Amadeo est complètement désorienté par ce geste gratuit. Pourquoi cet inconnu l’a-t-il prévenu? Que voulait-il vraiment? Dans son univers centré sur la méfiance, ce geste est complètement absurde! Il se souvient qu’il avait lui-même déjà repéré des voitures restées phares allumés… et il se régalait d’avance de la galère de leurs propriétaires qui devraient faire recharger leur batterie pendant plusieurs heures.

Mine de rien, ce micro-évènement du geste gratuit fissure sa mentalité. À partir de là, Amadeo va emprunter une trajectoire différente de celle du jeu à somme nulle.

Quelques jours plus tard, Amadeo trouve un portefeuille rempli de billets. Son premier réflexe est de se frotter les mains et de vouloir garder l’argent. Mais le souvenir de l’inconnu qui lui avait dit que les phares de sa voiture étaient allumés remonte et devient obsédant.

Alors Amadeo rompt avec son comportement habituel. Il traverse la ville et rapporte l’objet à son propriétaire. Celui-ci est stupéfait qu’on lui ait rendu ce bien. Amadeo refuse même la récompense, un geste incompréhensible pour cet homme, lui aussi prisonnier de la logique du jeu à somme nulle, qu’il n’aurait jamais imaginé agir de la sorte.

Un micro-événement absurde à Deauville, et tout change

L’histoire suivante illustre parfaitement comment une micro-rupture peut dévier le schéma d’un jeu à somme nulle.

Il y a quelques mois, une amie gare sa voiture place Morny, à Deauville, pour faire quelques courses. En revenant, elle ouvre sa portière, qu’elle avait laissée mal fermée, et elle aperçoit sur la banquette arrière un shopping bag d’une célèbre enseigne de cosmétiques. Elle est stupéfaite car elle n’a aucun souvenir d’avoir posé quoi que ce soit à cet endroit.

Elle ouvre le sac et voit qu’il contient des produits cosmétiques de luxe, soigneusement emballés, et au fond du sac un ticket de caisse avec un montant conséquent (plus de 300 €). Elle est interloquée, et en elle-même, elle se dit: « Non… je n’ai jamais acheté ça. »

Et là, les idées les plus invraisemblables se succèdent. Est ce un cadeau déposé volontairement? Une blague? Une mise en scène? Elle va même jusqu’à imaginer une caméra invisible. Aucun scénario ne tient vraiment la route.

C’est simplement ubuesque, et cette absurdité crée une rupture nette dans sa journée. Alors elle la seule chose qui lui paraît logique est de se rendre à l’institut de beauté où elle laisse son numéro de portable.

Quelques heures plus tard, une inconnue laisse un message sur son répondeur et explique le malentendu. Elle avait garé place Morny sa voiture exactement de la même couleur, juste à côté de celle de mon amie, et avait ouvert la portière qui n’était pas fermée. La confusion venait de là. Elle lui propose de la remercier en lui proposant de se rencontrer pour un café, et de récupérer ses achats ainsi. Mon amie décline poliment l’invitation et elle redépose simplement le sac à la boutique.

Quand mon amie a raconté cette anecdote autour d’elle, beaucoup n’ont pas compris son geste. Au contraire, elle a reçu une salve de réflexions qui illustrent la logique dominante du jeu à somme nulle :
« Tu aurais pu tout garder ! »
« Elle n’avait qu’à fermer sa voiture ! »
« Personne n’aurait su que tu avais gardé les produits. »

Comme si, dans un paysage relationnel que nous savons tous saturé de méfiance, un geste gratuit était tout simplement inconcevable. Et pourtant, ce sont souvent ces micro-événements inattendus, absurdes, presque comiques, qui déjouent sans bruit le schéma du jeu à somme nulle.

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