LES DÉRIVES DU CHAMANISME AMAZONIEN, UN AVATAR DU NEW AGE

Le vocabulaire employé par les charlatans du chamanisme est un métalangage observé dans les dérives sectaires.

Photo d’un jaguar, félin de la forêt amazonienne, ©Gerry Ellis

La spiritualité du New Age est un bric-à-brac composé de psychologie de comptoir. C’est un nouveau prêt-à-penser religieux qui donne l’illusion d’une spiritualité faite sur mesure pour faire évoluer votre psyché en vous promettant le bonheur. Depuis ses origines en effet, le New Age est très lié au développement personnel. La société New Age, décrite en 1985, par Marilyn Ferguson dans son livre Les Enfants du Verseau est celle de l’âge du Verseau résumée en une seule expression: « l’ère de l’interconnexion. » Des esprits entre eux avec les mondes invisibles et l’Au-delà. La conquête du Bonheur par la psycho-spiritualité passe par la case « connaissance de soi », intrinsèquement liée à la «construction d’un soi spirituel». Un marché du temple Transpersonnel où l’ésotérisme prime sur la pensée rationnelle et où l’on promet la quatrième dimension.

Pour épouser cette nouvelle norme psycho-spirituelle, on doit emprunter l’autoroute brumeuse du surnaturel et de l’irrationnel promises par des séminaires d’évolution psycho-spirituelle. Les techniques pratiquées dans les stages de développement personnel sont une véritable épopée de la manipulation mentale. Ils font la bonne fortune des thérapeutes de l’ère du Verseau dévoyant nombre de courants de la psychologie. Le vocabulaire est édifiant, et est souvent emprunté à la spiritualité orientale mise à la sauce occidentale. La thérapie de couple se métamorphose en espace ouvert où les hommes et les femmes dépassent leurs peurs transmises depuis la nuit des temps. Les stages où l’on réapprend à respirer (sic) sont rebaptisés “respiration et rythme ancestraux”. Le décodage biologique -rien à voir avec l’A.D.N-et la conscience quantique – rien à voir avec la science des quanta-permettent de trouver le sens caché des «maux et des mots»du stagiaire. L’accompagnement en relation d’aide se fait psychocorporel multi-référentiel.  

Dans cet état d’esprit de l’ère de l’interconnexion new age, des personnes en recherche spirituelle vont se tourner vers le chamanisme amazonien. Il est d’ailleurs plus judicieux de parler de néo-chamanisme, terme employé dans le dernier rapport de la MIVILUDES!

Il existe une myriade de propagateurs de la foi chamanique, aussi occidentaux que vous et moi, qui ont été soi-disant qui instaurent des circuits touristiques au Pérou. Ils mettent sous emprise mentale avec l’ayahusca, une drogue puissante et hallucinogène aux effets comparables au LSD et interdite en France depuis 2005. Sur le plan anthropologique, c’est une boisson sacrée utilisée depuis des millénaires par les Indiens amazoniens. Elle est encore appelée Yagé ou liane de la mort. Ce breuvage se compose de deux lianes issues du biotope amazonien: le banisteriopsis et la chacruna, du DMT, substance interdite sur le plan international.

Ce n’est pas le goût de l’interdit ou la consommation d’une drogue qui incite à absorber l’ayahuasca durant des stages new age, mais le cadre d’un chamanisme magnifié par un étrange paradoxe: « la plus ancienne religion de l’humanité », de plus en plus délaissée par les poulations locales, séduit les Occidentaux convertis à la pensée bobo ou écolo et en quête illusoire de retour à la nature qui se serait perdue en Occident! Un syncrétisme new Age type. Le chamanisme amazonien dévoyé est un bidouillage pseudo-mystique éloigné des racines authentiques des ayahuasqueros! Sur le plan anthropologique, celui de Claude Levi-Strauss, il faut remettre les pendules à l’heure pour démarquer des pratiques dévoyées et sectaires du chamanisme amazonien.

Chez les authentiques Indiens, la cérémonie d’ayahuasca présente la particularité d’être une performance chamanique s’inscrivant dans un culte religieux. Et il en était déjà ainsi bien avant l’arrivée des missionnaires. Mais le New Age est un courant puissant qui capte et illusionne des personnes en quête de développement personnel! Il y a pléthore de livres de développement personnel, presque des bréviaires, qui se transmettent de bouche à oreille qui séduisent. J’ai noté quelques titres de livre de développement personnel sur le chamanisme qui en disent long sur le dévoiement anthropologique du chamanisme: « Le manuel du chaman », « Réveille le chaman en toi », « 50 exercices de chamanisme » etc…

La tradition amazonienne est respectable contrairement aux dérives sectaires du chamanisme amazonien. Je l’apparente au folklore populaire de de nos pays en Occident où les légendes, les croyances envers des êtres invisibles et la sorcellerie faisaient partie intégrante des mentalités collectives. S’appuyant sur les superstitions et la pensée magique, à l’opposé de la pensée rationnelle qui devrait caractériser toute démarche psychothérapeutique.

En anthropologie, le chamanisme amazonien est une religion de la nature animée par des entités invisibles qui communiquent avec l’ayahuasquero. La plante née du corps du défunt “Aya” fait la lumière sur le rôle joué par les innombrables divinités du panthéon inca. Ces dernières dirigeaient pratiquement chaque acte de la vie quotidienne. La maladie était la conséquence d’une offense commise à leur égard. Pour guérir leurs patients, les médecins entraient en contact avec les esprits pour s’attirer à nouveau leur faveur. Leur action sur les forces surnaturelles en faisait des prêtres-sorciers, des intermédiaires entre le Ciel et les hommes. Le pouvoir temporel ne faisait qu’un avec le pouvoir spirituel. Non seulement les prêtres incas soignaient le mal mais ils offraient également aux dieux des sacrifices, faisaient des incantations magiques et pratiquaient l’art de la divination.  

La pratique reposait sur la superstition. Cet état d’esprit s’est transmis à l’insolite relation qui lie l’ayahusquero ou curandero à celui qui vient le consulter. Dans l’esprit populaire des Amazoniens, l’origine des maladies est liée à des maléfices. Les maladies magiques font partie des croyances et des superstitions entourant la prise de l’ayahuasca. Pour ces populations aussi superstitieuses que déshéritées, qu’elles résident dans les bidonvilles ou dans une région isolée du bassin amazonien, il existe différentes sortes de maladies. Pour celles qui relèvent du fatum, la médecine populaire à base de plantes médicinales s’en charge tout comme par le passé chez nous l’herboriste. Et pour celles qui ont des causes surnaturelles, magie blanche et magie noire s’affrontent. 

En Amérique du sud, les chamans et les peuples amérindiens croient dur comme fer aux maladies magiques. Si une fièvre, une douleur ordinaire, un mal résiste à un soin approprié, il ne peut que s’agir de la malveillance d’une personne qui a eu recours aux services d’un sorcier, un brujero, pour nuire sur les plans invisibles à son ennemi.  On raconte que le brujero est capable de lancer virtuellement sur autrui une épine ou une flèche véhiculant des substances nocives. Un autre cas de figure est celui d’un esprit de la nature outragé par la violation d’un tabou. Il se venge en rendant malade l’auteur de l’affront. L’âme de l’imprudent est alors capturé par l’esprit des bois ou de l’eau. C’est de cette façon que les indigènes expliquent le mal del agua (le choc de l’eau) ou du mal del aire (le choc de l’air).

En Amazonie, les maladies magiques les plus fréquemment rencontrées sont: – le sustro qui se traduit par la perte de l’âme du patient. – le pulsario, plus spécifique aux femmes, qui se manifeste par une sensation de boule dans l’estomac et une angoisse paroxystique ; – le daño, pur acte de magie noire, provoqué par une puissante potion versée à l’insu de la victime dans sa boisson ou lancée tard la nuit sur sa porte ; – le mal de ojo (le mauvais œil ), B-A-BA de la magie universelle, est dû au mauvais sort jeté par un ennemi ; – le mal de la tierra ( le mal de la terre) est provoqué en marchant sur les scories psychiques laissées sur le sol par un autre malade. Le descriptif de ces maladies est fort éloigné de la nosographie médicale occidentale et s’apparente à la sorcellerie des anciennes campagnes

Ne croyez pas, cher lecteur, que le Pérou n’a pas le monopole des maladies provoquées par envoûtement. L’histoire de la sorcellerie française en est truffée. Dans l’Auvergne des siècles derniers, le cauchemar nocturne était attribué à une suffocation exercée sur la poitrine du dormeur par une sorcière déguisée en chat noir appelée Cauquemare.

Ce parallèle entre les ayahuasqueros et la sorcellerie française est destinée à montrer l’épicentre de la conception superstitieuse du monde dans le New Age! Dans les maladies dites psychosomatiques, le corps exprime indibutablement un mal-être psychique. Les traitements classiques déçoivent parfois malgré les compétences des médecins, mais qu’à cela ne tiennent nos bons chamans du New Age ont l’art du baratin en prétendant les guérir avec l’ayahuasca dans tout désordre de la psyché et du corps.

Pour ces charlatans, l’union du psychique et du corporel est insuffisante pour appréhender le mécanisme de ces maladies. Alors ils rajoutent l’Âme au psyché et à la Soma. Pour séduire les adeptes, le « supplément d’âme » fait toute la différence. Dans les dérives du chamanisme amazonien, l’ayahusca traiterait superbement les maux physiques et les maux psychiques en contribuant au rééquilibrage des « désordres énergétiques du noyau spirituel ». Le vocabulaire employé par les charlatans du chamanisme est un métalangage observé dans les dérives sectaires. Il a une double connotation: rassurer mais également éveiller chez celui qui l’entend une adhésion incondition-nelle. Un nouveau sens étant donné aux maladies magiques, la médecine hallucinante à base d’ayahuasca s’adresse à tout le monde. Un nouvel axiome est posé: médecine millénaire, l’ayahuasca ne peut que restaurer le bien-être du corps, de l’esprit et de l’âme.

Est-ce étonnant que dans ces conditions sectaires, après la prise du yagué, la presse ait rapporté des décès, et sans compter les décompensations psychiatriques qu’il est difficile de chiffrer. Au Rainforest Healing Center, près d’Iquitos en pleine forêt amazonienne, organisant des retraites spirituelles avec l’hallucinogène amazonien, Nelson Deschênes âgé de 33 ans s’est suicidé après avoir ingéré du yagué. Kevin Rodriguez, journaliste au quotidien péruvien Pro & Contra écrit dans sohn article: « il s’est mis à avoir des hallucinations. C’est à ce moment qu’il a pris un couteau et qu’il s’est infligé plusieurs coups. Il a ensuite été transporté à l’hôpital et est mort neuf jours plus tard.»

En 2012, il y a eu d’autres morts après avoir bu du yagué. « Dernièrement, au Pérou, un soit disant guérisseur s’est trompé dans les doses d’ Ayahuasca administrées pour une action de purification ce qui a entraîné la mort de Kyle Nolan, 18 ans, venu chercher  » un nouveau départ». Le supposé chaman a enterré le corps de la victime dans un champ! Un vrai thriller!

En consultant la base de données Pubmed, on peut s’étonner qu’on puisse trouver des articles scientifiques. L’un d’eux étudie l’ayahuasca dans la thérapie enthogénique, un OPNI (Objet Psychologique Non Identifié) dans l’approche humaniste et transpersonnelle, parfaite illustration de la vague New Age!

L’ayahuasca est aussi étudié par essai randomisé versus placebo dans la dépression résistante aux traitements classiques. Mais il s’agit le plus souvent d’études localisées en Amérique latine, et elles sont rares, et elles relatent des épisodes psychotiques accentués si les personnes sont déjà atteintes des troubles psychiatriques. En fait, on s’aperçoit rapidement que ces articles favorables à l’ayahuasca s’inscrivent dans la recherche psychédélique qui étudie le potentiel thérapeutique des psychédéliques comme le LSD, le peyolt, l’ibogaïne contre la toxicomanie. C’est une autre approche à prendre avec des pincettes que je n’encourage pas à suivre, sauf à en parler avec son médecin traitant. Il y a suffisamment de psychothérapies sans prise d’hallucinogène qui sont efficaces.

L’anthropologie est une discipline passionnante, et le chamanisme est fascinant mais est-il fait pour les Occidentaux? Ce qu’il faut retenir, c’est qu’au sujet du yagué, le fossé est grand entre cette authentique tradition amazonienne et celle des charlatans du chamanisme. Lorsqu’une victime tombe sur un faux chaman, elle est droguée à plusieurs titres: à un stupéfiant, l’ayahuasca et à un système de pensée sectaire centré sur l’occultisme et le néo-chamanisme. La suggestibilité opère sur de supposées aptitudes paranormales des uns ou des autres, comparées aux facultés magiques des chamans. Méthode ancestrale, le chamanisme est malheureusement en train de devenir une pseudo médecine alternative à part entière, qui prospère sur la crédulité, le narcissisme et la volonté de puissance d’Occidentaux en mal d’identité.  

Sources:
Chamanes au fil du temps, Francis Huxley Jeremy Narby, (Albin Michel),

Claude Levi-Strauss, Le Cru et le Cuit, (Plon, 1964),

Hallucinogènes et Chamanisme, Michaël Harner,  (Terra Magna, 1992

Les Jivaros,: les cascades sacrées, Michael Harner, Poche

Notes personnelles  

COVID 19: LES CONSÉQUENCES DÉLÉTÈRES DES RESTRICTIONS SANITAIRES DANS LES RÉSIDENCES POUR SÉNIORS EN FRANCE ET EN EUROPE

« J’espère que l’une des choses que nous apprendrons de cela est que lorsqu’une personne se rend dans une résidence, elle continue d’avoir le droit à une vie de famille et de décider de son quotidien.»(Adeline Comas-Herrera)

©Lisette Model (1901-1983), https://loeildelaphotographie.com/fr/

La pandémie Covid-19 est une crise sanitaire sans précédent que nous vivons depuis deux ans et nous sommes nombreux à avoir le sentiment de vivre la situation du film « Un jour sans fin « où un journaliste grincheux interprété par Bill Murray est condamné à revivre la célébration du jour de la Marmotte le 2 février au Canada! La crise sanitaire mondiale a commencé le premier trimestre 2020 voire selon certaines sources, au dernier trimestre 2019. La vaccination et les nouveaux traitements (à venir) sont des avancées majeures et prometteuses pour voir le bout de ce tunnel viral et infernal qui impacte la vie quotidienne, la santé physique et psychologique des populations. Si l’on n’est pas convaincu par la virulence de la Covid-19 et de ses redoutables variants, le site John Hopkins, la référence mondiale du suivi à base d’algorithmes et de Big Data, met en temps réel les données de la propagation du virus par pays. Les chiffres par le total des décès, des contaminations en cours sont vertigineux, et chaque jour le compteur Big Data s’affole. Le total des doses de vaccin administrées montre que le nombre de contamination baisse ainsi que la mortalité dans les pays qui ont un fort taux de vaccination. Dans la même approche Big Data, sur la France, il y a le site Covidtracker fondé par le jeune et talentueux ingénieur en informatique Guillaume Rozier.

22% de la population mondiale soit 1,7 milliards de personnes seraient atteints de troubles de la santé susceptibles de causer des complications en cas de contamination par le virus (se réferer au Center For Diseasse Control and Prevention, USA). L’âge et les comorbidités sont les principaux facteurs de risque. En 2020, avant la campagne de vaccination, dans note pays, 73% des décédés du virus étaient âgés de plus de 75 ans. La littérature scientifique rapporte que Les plus de 85 ans ont un taux d’hospitalisation 8 fois plus élevé que les 40/44 ans. C’est factuel sur le plan scientifique mais en faire des arguments de nature idéologique et politique restreignant les droits et la liberté des plus âgés est inacceptable. Et pourtant, c’est ce qui va être exposé maintenant à partir d’éléments de sociologie médicale et de psychologie médicale.

La sociologie médicale qui s’occupe des interactions entre la santé et la société ( le groupe et les institutions via les politiques de santé) permet un éclairage sur le vécu des résidents de maison de retraite. En se basant sur cette vulnérabilité factuelle des personnes âgées au virus, les pays ont développé à leur égard des stratégies « supposées de protection » qui ont été délétères pour eux et leurs proches.Dans les institutions que sont les maisons de retraite, en France les Ehpad, la mesure de protection généralisée fut et serait encore dans certains endroits le confinement absolu. L’interdiction des visites purement et simplement et la suppression des activités sociales permettant aux résidents de partager des moments conviviaux. La vie sociale à l’intérieur de l’institution qui permet les petits plaisirs de la vie et qui rassure leurs familles. Les résidents ont été séquestrés (ce mot est adéquat), et ce au prix de leur vie pour certains par syndrome de glissement et pour les autres au détriment de leur bien-être général.

Dans la littérature scientifique, il est répertorié trois effets délétères du confinement total chez les personnes âgées la sarcopénie, la dépression et le retard de la prise en charge des maladies chroniques. La souffrance psychique a été catalysée lors de la pandémie par la solitude, l’ennui, le sentiment d’inutilité ainsi que la peur d’être contaminé par le virus renvoyant à la peur de la mort. Et le syndrome de glissement évoqué précedemment.

En France, lors des confinements, nombre de résidents sont morts sans leurs proches à leur chevet. Le livre bouleversant de la psychologue Marie de Hennezel, l’Adieu Interdit » évoque ce lourd tribut des résidents d’Ehpad: « Je remets en cause la folie hygiéniste qui, sous prétexte de protéger les personnes âgées arrivées dans la dernière trajectoire de leur vie, impose des situations proprement inhumaines. », écrit-elle.

Une tribune collective intitulée « Libérons les Ehpad d’un principe de précaution poussé à l’extrême!» donne également le tempo et en voici de larges extraits: « Pour qui sonne le glas en Ehpad? Il sonne pour nos mères, nos pères, nos conjoints….Isolés car vingt minutes de «parloir» tous les quinze jours derrière un Plexiglas dans un espace commun surveillé, ce ne sont pas des conditions dignes ni une fréquence acceptable de visites, surtout pour des personnes souvent malentendantes, malvoyantes ou présentant des troubles cognitifs assez largement précipités par défaut de stimulation affective et intellectuelle depuis un an maintenant. Et ils ne sont pas pour autant protégés car le virus continue à entrer, et s’y ajoute le virus – non moins mortel — de l’enfermement et du sentiment d’abandon: le glissement…Dans ce huis clos, l’enfer, ce n’est pas les autres, c’est l’absence des siens. Et cet enfer est pavé de bonnes intentions, en l’occurrence le principe de précaution, illusoire tant il est vrai que n’existe pas de risque zéro. Il y aura toujours un variant, un intervenant imprudent…»

Outre la dangerosité du virus qui n’est plus à démontrer et qui nécessitait des mesures exceptionnelles, différentes d’un pays à un autre, pour protéger les populations, il y a le modèle institutionnel des maisons de retraite qui s’est révélé inadapté lors de cette pandémie et qu’il faut changer. Quand on lit la presse internationale et qu’on voit ce qui s’est passé dans d’autres pays, on s’aperçoit qu’il est obsolète et qu’il y a un manque criant de financement privé et public. Il n’y a pas que la France concernée par ces interdictions de visite et leurs conséquences tragiques. Des similitudes avec d’autres pays sont à noter. Ce n’est peut-être pas consolant pour les familles et les résidents de tout pays qui vivent au gré des restrictions (et/ou interdictions) mais qui sait si à l’avenir le droit à vieillir dans des conditions acceptables ne pourrait pas être saisi à l’échelon européen?

À ce sujet, un article traduit de l’espagnol par Patrick Moulin sur son site directeur des soins montre le sort peu enviable subi par les résidents pour personnes âgées dans les maisons de retraite en Espagne. La journaliste Maria Sosa Troya du journal El Paìs a interviewé Adeline Comas-Herrera qui a suivi en continu avec son équipe la mortalité dans les résidences pour personnes âgées dans 20 pays. Le titre de l’article « On est allé trop loin avec les restrictions d’accès aux proches dans les résidences pour personnes âgées » est éloquent en lui-même. Pendant la pandémie, quatre décès sur dix concernaient des résidents de maisons de retraite. Corroboré par un autre article poignant publié dans le journal La Croix qui fait état de 86 enquêtes préliminaires ouvertes en Espagne dès avril 2020 pour négligence après la mort de milliers de personnes âgées mortes dans leurs maisons de retraite. À méditer. D’autres pays pourraient-ils suivre l’exemple de l’Espagne?

Adeline Comas-Herrera analyse les dysfonctionnements qu’elle a observé dans ces 20 pays et ils s’appliquent en copié/collé à la France: « Le plus gros problème, ce sont les conditions dans lesquelles travaille le personnel. La seconde, l’infrastructure des centres. Et le troisième serait le manque de mécanismes non seulement de suivi, mais aussi de communication. Quant au personnel, vous êtes moins payé si vous êtes infirmier dans une résidence que dans un hôpital, avec le même niveau de qualification, et c’est la même chose pour les personnels auxiliaires [aides-soignants et autres personnels]. Dans presque tous les pays, il y a des pénuries et des difficultés pour recruter et pour retenir le personnel. Dans les pays nordiques c’est différent, mais dans presque tous les autres, le niveau de formation et de progression professionnelle est très bas. Cela fait que c’est très peu attrayant. En Angleterre, les maisons de retraite préviennent qu’elles ne peuvent pas garantir la qualité des soins parce qu’elles sont à un niveau trop bas de personnel.»

Et Adeline Comas-Herrera conforte l’effet délétère du confinement sur la psyché des plus fragiles résidents et les effets pervers de ce modèle institutionnel inadapté pour un suivi bienveillant des personnes âgées dans les maisons de retraite: « Il existe de plus en plus de preuves qu’un déclin cognitif s’est produit, en particulier chez les personnes atteintes de démence. Les sentiments de solitude, d’abandon et y compris les effets sur la santé ont augmenté en raison du confinement dans de petits espaces. Ils ont payé un prix très élevé. Les restrictions d’accès aux membres de la famille sont allées trop loin, surtout lorsque beaucoup ont été les premiers à se faire vacciner et ont tenu un rôle très important dans la santé émotionnelle des résidents. On ne leur faisait pas assez confiance, c’était un échec de ne pas leur donner un rôle au quotidien. J’espère que l’une des choses que nous apprendrons de cela est que lorsqu’une personne se rend dans une résidence, elle continue d’avoir le droit à une vie de famille et de décider de son quotidien. Dans la plupart des pays, il n’y a pas de mécanisme pour s’assurer que cela est respecté.»

Après ces larges extraits, s’il en a le temps, je suggère au lecteur de lire cette interview fort pertinente dans sa totalité sur le site: https://dsirmtcom.wordpress.com/2021/11/11/on-est-alle-trop-loin-avec-les-restrictions-dacces-aux-proches-dans-les-residences-pour-personnes-agees-el-pais/

Où en sommes nous aujourd’hui en France? la situation n’est encore guère brillante pour les résidents d’Ehpad. Le taux de contaminations au virus repart de plus belle, et nous sommes dans la cinquième vague. Et sur la décision de directeurs, certains établissements ont déjà fermé leurs portes et interdit les visites des proches! Combien sont-ils? C’est souvent rapporté dans la presse locale et il est impossible de connaitre les chiffres! Certainement du au fait que notre pays est fâché avec les Big Data et qu’il est un mille-feuilles administratif qui bloque toute information à faire remonter au plus haut sommet de l’état, empêchant toute action sensée.

Une troisième dose de vaccin est actuellement administrée aux personnes prioritaires dont les résidents d’Ehpad, les plus de 65 ans et les personnes fragiles. Désormais, la vaccinationa été élargie à toutes les tranches d’âge!

En attendant, comme le souligne sur Twitter l’une des cofondatrices du Cercle des proches aidant en Ehpad (CPAE), et fille d’un résident octogénaire mort des conséquences d’un syndrome de glissement : « Malgré les trois doses, la vie n’a jamais repris son cours normal dans de nombreux Ehpad qui restent des zones de non-droit, des lieux de privation de liberté où les familles sont tenues à l’écart.»

Sabrina Delery, l’une des fondatrices du Cercle des proches aidant en Ehpad, (CPAE) répond au journal Atlantico au sujet d’une lettre ouverte pour alerter sur l’état de la situation dans les EHPAD: « Ce que l’on redoute c’est que ces personnes qui ont survécu aux vagues de Covid soient victimes de glissement, c’est-à-dire des conséquences de l’isolement et du manque d’interaction. Il nous semble inacceptable de reconfiner les résidents, d’autant qu’on nous avait promis que cela ne serait pas le cas. Cela se fait sans débat et sans prévenir les familles. Tous nos combats de ces derniers mois passent à la trappe. Nous craignons une généralisation de cette tendance au reconfinement. Ce qui est le plus scandaleux, c’est l’inégalité de traitement. On entend beaucoup parler de thés dansants qui deviennent des clusters. Et on a simplement demandé aux cas positifs de faire attention, sans les reconfiner. En EHPAD, malade ou pas, on enferme tout le monde. Les EHPAD sont devenus des prisons à 3000 € par mois. Les glissements tuent plus que la Covid en EHPAD. Nous sommes cinq cofondatrices dans le CPAE, trois d’entre nous ont perdu un parent de glissement pendant la crise sanitaire.»

La pandémie a révélé dans de nombreux pays européens la maltraitance déjà latente envers les personnes âgées dans le cadre institutionnel de la maison de retraite. Elle ne date pas d’hier. J’avais déja écrit sur ce blog, bien avant la pandémie une recension d’un livre écrit par la pétulante octogénaire Christie Ravenne « Gagatorium, quatre ans dans un mouroir doré ».

Et si le problème de fond sociétal était celui de l’âgisme qui explique en partie ce désintérêt envers les personnes âgées dans les résidences pour séniors? Et expliquerait ainsi en partie leur sort qui laisse indifférent l’opinion publique et ainsi contribue à fermer les yeux sur leur maltraitance. Et l’enfermement est une maltraitance. Il ne fait pas bon d’avancer en âge, de vieillir en France et en Europe en général. Changeons notre regard sur le vieillissement et déconstruisons l’âgisme.

De la gaité et du dynamisme chez ce couple de séniors qui montre qu’avancer en âge n’est pas une maladie.

LES GROUPES BALINT SONT-ILS VRAIMENT DÉMODÉS POUR AMÉLIORER LA RELATION ENTRE LES SOIGNANTS ET LES PATIENTS?

Le groupe se compose de 8 à 12 soignants qui se retrouvent régulièrement pour réfléchir autour de la présentation d’un cas clinique où la relation médecin/malade est difficile.

©NBT

La psychologie médicale étudie la fonction soignante, le malade et sa maladie. Toute situation de relation et d’interaction médecin/patient. Délibérément, j’élargis la psychologie médicale aux autres catégories de soignants que les médecins, même si « académiquement » l’objet de cette discipline était dévolue à la relation médecin/malade. La psyché des patients réagit aux mêmes règles, avec certes des attentes et des nuances différentes suivant la catégorie de soignants auxquels ils ont affaire.

Les aspects psychologiques concernent les nombreux champs de la médecine.

-Les facteurs de causalité ou de prédisposition de la maladie (maladies psychosomatiques et maladies fonctionnelles).

-Comportement et adaptation du malade à la maladie et aux thérapeutiques comme le déni, l’anxiété ou la dépression) déterminants pour l’attitude du patient et l’évolution de la maladie.

-Attentes d’ordre relationnelles et émotionnelles coexistant avec la maladie et ses symptômes vis à vis du médecin et également son environnement (affectif, professionnel et relationnel).

-Et les multiples aspects de la relation médecin/malade

« Penser le soin »n’est pas une attitude inédite. Dès les années 30, la dimension relationnelle médecin/malade avait été proposée dans le cadre de la formation continue des généralistes par Michael Balint, l’inventeur des groupes du même nom.

Michael Balint était un psychiatre et psychanalyste d’origine hongroise, né en 1896 et mort en 1970 à Londres. Son père, médecin généraliste, incita son fils à suivre son chemin. Michael Balint va d’abord s’orienter vers la médecine psychosomatique, et parallèlement à ses études de médecine, il suit des études de chimie. Côté psychothérapie (même si le mot n’a pas la même connotation qu’aujourd’hui) il suit une psychanalyse, dont une tranche avec le neurologue Ferenczi Sandor décrit comme l’enfant terrible de la psychanalyse tant ses relations sont ambigües avec Freud, et qui contrairement à d’autres psychanalystes de l’entourage de Freud « va regarder en face les traumatismes sexuels infantiles, et lutter – à ses dépens – contre le déni collectif qui alimente le tabou tragique de l’inceste. » Sandor Ferenczi avait été lui-même violé dans son enfance. Ces quelques mots sur le psychanalyste Sandor Ferenczi sont importants pour comprendre l’état d’esprit de Michael Balint dans son parcours professionnel.

À partir de 1925, il va participer à l’organisation de l’institut de psychanalyse et d’une polyclinique de psychothérapie psychanalytique dont il va devenir le directeur en 1933 à la mort de Sandor Ferenczi. En 1938, Michael Balint fuit la Hongrie avec son épouse et s’installe à Manchester, en Grande Bretagne où Alice Balint meurt brutalement à son arrivée.

Après la guerre, Michael Balint s’installe à Londres, et de 1948 à 1961, il travaille à la Tavistock Clinic, le premier centre de thérapie analytique anglais fondé en 1920 par le psychiatre Hugh Crichton-Miller qui avait travaillé sur les névroses de guerre sous la double influence de Freud et de Jung . Depuis son ouverture, la vocation de la Tavistock Clinic était d’étudier les relations humaines. Elle est toujours active avec de nombreux départements et est devenue une fondation depuis 2006. Il a été reproché lors des premiers temps de la Tavisktock Clinic, d’être trop éclectique et pas assez rigoriste dans les principes de la psychanalyse. Il faut aussi replacer cette remarque dans le contexte de l’époque en se souvenant que la psychanalyse était une révolution dans la prise en charge des patients souffrant des troubles de la psyché.

À Manchester, Balint va se spécialiser dans la psychologie de l’enfant. Quand il intègre la Tavistock Clinic, il s’intéresse au travail sur le groupe du psychiatre Bion. Psychiatre militaire et principal disciple de Mélanie Klein, en traitant les névroses de guerre, Bion constate qu’un traitement individuel n’est pas adapté, mais qu’il fallait prendre en charge tous ces patients par « petits groupes ». Pour Bion, un groupe fonctionne comme une unité, comme un tout développant une logique propre au delà de celle des individus.

C’est dans cet environnement éclectique que Balint et sa troisième épouse Enid travailleuse sociale rencontrée à la clinique, vont créer les fameux groupes Balint de renommée internationale.

Il semblerait, selon un article, publié dans la revue CAIRN que ce soit la relation difficile entre Balint et son père, médecin généraliste, homme froid et rigide qui l’aurait incité à créer ces fameux séminaires de formation recherche à destination des médecins généralistes. « C’est sans doute son père que Michæl Balint aurait aimé sensibiliser au vécu de ses « enfants-patients », c’est à lui qu’il aurait voulu apprendre à être attentif à leurs sentiments et à leurs problèmes.»

L’ouvrage fondamental de M.Balint est « Le médecin, son malade et la maladie publié en 1996 dont voici le synopsis: « Pourquoi, malgré de sérieux efforts de part et d’autre, la relation entre malade et médecin est-elle si souvent insatisfaisante, voire malheureuse, alors même que le médicament de beaucoup le plus fréquemment utilisé en médecine générale est précisément le médecin ?»

Le but d’un groupe Balint est de reconnaitre les émotions du patient ainsi que celles du soignant et trouver ainsi la meilleure interaction favorable et utile au malade. Cela va des non-dits aux actes manqués ou aux mots employés en sus de l’empathie à la base du métier de soignant.

Comment fonctionne un groupe Balint? Il faut préciser que ce n’est pas un groupe thérapeutique pour les soignants. Si ces derniers ont des problèmes, le groupe Balint n’a pas vocation à les soigner. Ce n’est pas non plus un séminaire de cas cliniques. L’histoire du malade est juste un point de départ pour étudier la relation du soignant avec son patient, et ainsi voir comment le soignant peut aider favorablement le patient à évoluer.

Le groupe se compose de 8 à 12 soignants qui se retrouvent régulièrement pour réfléchir autour de la présentation d’un cas clinique où la relation médecin/malade est difficile. Sur le terrain de la psychanalyse. Alors, compte tenu aujourd’hui de la diversité des approches théoriques en psychothérapie c’est peut-être pour certains soignants un frein pour participer à des groupes Balint. Mais la philosophie mise au point reste séduisante et éthique. Apprécier ou non la psychanalyse est une autre histoire.

Les règles de fonctionnement d’un groupe Balint sont les suivantes, et figurent sur le site officiel des groupes Balint:

  • la spontanéité avec laquelle le rapporteur du cas le raconte
  • les associations libres des idées et des ressentis
  • absence de notes
  • le respect de la parole des autres sans évaluation ni jugement
  • la confidentialité

Que reste-t-il aujourd’hui de l’héritage de Balint qui pourrait inspirer encore des réflexions des soignants sur leur relation avec les patients soit hospitalisés ou dans le cadre de consultations individuelles. Et tant qu’on y est, incluons aussi les téléconsultations qui se sont développées durant la pandémie.

Il y a de nombreuses réponses sur le site officiel de la Société Médicale Balint qui propose des formations à tout type de soignants ainsi que de nombreux textes sur l’approche de Balint. Il y a un point sur lequel avait insisté Balint, c’est la supervision.

De réécrire une nouvelle fois que la psychanalyse n’a plus la même influence qu’au temps de Balint, mais cette évolution peut encore faire émerger chez les médecins et soignant des réflexions sur la rencontre thérapeutique avec certains critères élaborés par Balint.

Balint avait insisté en son temps sur l’urgence d’une « conversion communautaire de la médecine et de l’hygiène mentale ». Qu’aurait-il pensé de des médecins de plateaux interviewés à longueur de journée sur pandémie actuelle ! Leurs propos « alarmistes ou rassuristes », déversés à jet continu sur les réseaux sociaux risquent à la longue d’avoir un fort impact sur la relation médecin/malade; celle qui se forge au fil intimiste des consultations dans les cabinets médicaux des généralistes et des spécialistes. C’est à l’opposé de l’esprit des groupes de Balint!

Au nom du « principe de sauver des vies » incluant des mesures sanitaires liberticides (peut-on affirmer le contraire?), la médecine se révèle avec la pandémie d’abord techniciste, hyper spécialisée sans âme et occulte l’aspect psychologique d’une prise en charge. Tout ce qu’avait dénoncé Balint! Restons optimiste car la médecine générale reste le pivot de la médecine de ville, et les patients ne s’y trompent pas! Et la médecine générale est la source de la pensée de Balint!

La relation médecin/malade se résume dans ces quelques mots de Balint: « qu’il soit capable d’acquérir suffisamment d’habileté personnelle pour jouir de ce que la vie adulte peut offrir. […] Il faut veiller sans cesse à ce que le patient reste – ou devienne – capable d’établir et de maintenir un contact intime et durable avec les autres.»

AU SUJET DU LIVRE L’INTELLIGENCE COLLECTIVE.

La culture imprègne notre biologie et notre psychologie, et détermine une bonne part de l’évolution génétique et nous rendrait capables d’auto programmation. Elle influence le développement de notre cerveau, nos réactions hormonales et immunitaires.

Dans un essai magistal intitulé « L’intelligence collective, comment expliquer la réussite de l’espèce humaine », l’anthropologue évolutionniste Joseph Henrich développe une thèse hardie sur l’évolution humaine; l’homme est la seule espèce à avoir un si haut degré de développement grâce à ce qu’il nomme « la culture ». Son corollaire est l’intelligence collective. Ce livre est répertorié dans la bibliographie de l’APA (American Psychological Association). Joseph Henrich est anthropologue et économiste; ses travaux théoriques explorent comment la sélection naturelle influence l’apprentissage et la psychologie de l’humain, et comment les interactions entre les gènes et la culture ouvrent la voie à de nouvelles perspectives évolutionnistes. Côté anthropologie, il a mené des études sur le terrain auprès d’enfants et d’adultes en Amazonie péruvienne, au Chili et dans les îles Fidji.

Joseph Henrich a reçu plusieurs prix prestigieux comme celui de la « Chaire de recherche du Canada en culture, cognition et coévolution de niveau 1, Prix de recherche Killam de l’Université de la Colombie-Britannique, 2010, Prix de jeune chercheur pour contributions scientifiques distinguées de la Human Behavior and Evolution Society, 2009, Presidential Early Career Award for Scientists and Engineers (États-Unis), 2004

Il faut préciser que la culture et l’intelligence collective sont deux notions sujette à des interprétations diverses. Pour Joseph Henrich, d’abord, la notion de culture n’est pas à prendre au sens politique qui est celui de l’offre des pratiques et de services culturels en particulier (dans le domaine des arts et des lettres), mais son sens est anthropologique et évolutionniste et s’observe dans l’histoire des chasseurs-cueilleurs observés par Joseph Henrich. Le livre est tellement riche en détails et anecdotes en psychologie évolutionniste, anthropologiques et techniques que j’ai du sélectionner des morceaux choisis.

La culture est la somme du savoir accumulé au fil des générations et adaptés aux environnements locaux. Épicentre de sa survie. Selon Joseph Henrich, la réussite de l’humanité ne tient pas à notre réussite individuelle mais à la puissance de nos cerveaux collectifs que sont les groupes sociaux. Les communautés petites ou grandes, sociétés premières et appliquées au monde moderne. Ces cerveaux collectifs sont produits par notre nature sociale et notre nature culturelle par le fait que nous apprenons en tant qu’êtres culturels aisément des autres par imitation., et que grâce à des normes adéquates, nous pouvons vivre en groupe très étendus et largement interconnectés en tant qu’êtres sociaux.

C’est la culture qui rend intelligent car elle fournit des méthodes (depuis l’aube de l’humanité jusqu’à aujourd’hui) et des compétences cognitives. La culture imprègne notre biologie et notre psychologie, et détermine une bonne part de l’évolution génétique et nous rendrait capables d’auto-programmation. Elle influence le développement de notre cerveau, de nos réactions hormonales et immunitaires.

L’apprentissage culturel spécifique à l’homme est une phase où une personne est influencé par d’autres et recouvre toutes sortes de processus psychologiques (privilégiant certaines aires du cerveau au détriment d’autres en conséquence). L’apprentissage individuel vient le compléter en observant son environnement!

L’exemple des explorateurs européens égarés et qui n’ont pas survécu dans des environnements où des tribus eux s’étaient adaptées culturellement montre que les humains ne savent pas s’adapter à un nouvel environnement et que leur intelligence individuelle ne sert à rien. J.Henrich évoque l’expédition Franklin de 1845 vers l’Arctique canadien. Deux navires sophistiqués pour endurer les conditions climatiques du pôle glacé et cinq ans de vivres avec des dizaines de milliers de boîtes de conserve alimentaire auraient du garantir la survie des 105 membres de l’équipage. Quand les deux navires furent bloqués de nombreux mois dans les glaces, aucun malgré leur débrouillardise n’a survécu. Et ils s’étaient répartis en deux groupes et s’étaient livrés à des actes de cannibalisme qui avaient rebuté les tribus venues à leur secours. Et pourtant, les Inuits ont su s’adapter à cet environnement hostile depuis des millénaires.

Pourquoi les Inuits survivent-ils dans cet environnement hostiles? comparaison avec les candidats de l’émission de télé-réalité Koh Lanta, qui ne risquent pas leur vie même si leurs exploits semblent spectaculaires. Lâchés par l’environnement sécurisant mis en place par les GO de l’émission, ils seraient dans la même situation que l’équipage de Franklin!

Les Inuits survivent grâce à des adaptation culturelles comme la chasse au phoque, et elle n’est pas facile. Ensuite le cuisiner sans bois en taillant une lampe en stéatite , et ajouter de la graisse de baleine en guise d’huile et fabriquer une mèche avec une espèce de mousse. Et pour trouver de l’eau potable, les Inuits doivent identifier les blocs de glace naturellement dessalés. Outre ces compétences culturelles que n’avaient pas les membres de l’expédition Franklin, il faut mentionner le savoir-faire indispensable pour fabriquer des paniers ,des écluses à poissons , des traineaux, etc. Le cas Franklin montre que les humains ne doive leur survie qu’aux processus sélectifs de l’évolution culturelle qui ont produit au fil des générations des ensembles d’adaptations culturelles (outils, pratiques techniques) que « nul ne peut concevoir en quelques années. Et ces porteurs de ces adaptations culturelles comment ou pourquoi, ils sont souvent incapables de comprendre comment ou pourquoi, elles fonctionnent. » (p 54).

Comment se constitue les adaptations culturelles, c.a.d des ensembles de techniques, de croyances, de pratiques, de motivations et de formes d’organisation qui permettent aux gens de survivre et même prospérer dans des environnements variés et hostiles. La sélection naturelle, en agissant sur nos gènes a façonné notre psychologie d’une manière qui crée des processus évolutionnaires non génétiques capables de produire des évolutions culturelles complexes. La sélection naturelle a modelé notre cerveau doté de la faculté d’apprendre des autres. Cet instinct d’apprentissage survient très tôt chez le bébé et l’enfant. L’apprentissage culturel affecte directement notre cerveau. à partir des autres.

Les mécanismes d’apprentissage fonctionnent inconsciemment par l’entremise des biais de compétence et de succès. Les indices d’âge sont des critères indirects de compétence et d’expérience. Ainsi les bébés en face d’un nouvel objet vont se tourner vers les modèles plus âgés pour en apprendre plus sur cette nouveauté. Pour apprendre, en observant, les humains s’appuient sur leurs facultés de mentalisation à partir des indices de compétence et de prestige.

Les modèles évolutionnaires prédisent que les apprenants ont intérêt à utiliser la transmission conformiste. Kevin Laland et son équipe ont déjà isolé plus de 100 gènes qui ont subi une sélection et ont une origine culturelle. L’évolution gène /culture peut-être excessivement rapide.

Les thèmes abordés dans cet essai balayent toute la vie sociale. Notamment la parenté qu’elle soit par alliance, le tabou de l’inceste et les rituels. La chasse collaborative et le partage de la viande et les tabous alimentaires (éviter les agents pathogènes) qui y sont liés sont des éléments essentiels de l’évolution humaine.

Dans son sous-chapitre l’Effet tasmanien, l’auteur évoque la perte du cerveau collectif d’un groupe, la perte d’informations culturelles adaptatives qui aura pour conséquence une perte de savoirs techniques et la disparition de technologies complexes. Ainsi la taille d’une population et sa connectivité sociale déterminent la taille maximale du cerveau collectif d’un groupe. Quand une personne imite les techniques et pratiques d’un expert savant et compétent, il n’atteint jamais exactement le même niveau de compétence ou de savoir que son modèle.

Sans crier victoire sur la supériorité de notre espèce, J.Henrich souligne que l’homme n’est pas la seule espèce dont le corps et le cerveau ont été façonnés par l’apprentissage social. C’est ce qu’ont souligné des primatologues et des biologistes. Ce serait du à un problème de démarrage associé à deux voies évolutionnaires. D’abord si on parvient à accroître la taille et la complexité du répertoire culturel d’une espèce sans modifier la taille de son cerveau, il y aura plus de pratiques adaptatives utiles à apprendre d’autrui dans le monde. Donc il est bénéfique d’avoir des gènes qui améliorent l’apprentissage social. La deuxième voie serait qu’il fallait rendre les cerveaux moins coûteux par le biais de la mère (la voie de la sociabilité et des soins partagés). Ces deux voies se renforçant mutuellement. Si nous avons l’air intelligent ce n’est pas parce que nous sommes les dépositaires d’une immense réserve de logiciels mentaux, puisés dans l’immense réservoir de logiciels mentaux , puisés dans l’énorme de savoir-faire et de pratiques que la culture nous apporte en héritage.

Cet essai est passionnant à bien des égards, et il y a pléthore de références anthropologiques qui permettent de saisir le point de vue évolutionniste sur l’intelligence collective en relation avec la culture. Joseph Henrich, au cours de son livre, rappelle souvent qu’il s’agit d’hypothèses.

À titre personnel, on peut rajouter aux démonstrations sur l’intelligence collective l’apport des sciences cognitives et des neurosciences. Le triangle émotion-cognition-comportement façonné par la culture se répercute individuellement sur le cerveau et certaines zones spécifiques. Quels sont les marqueurs biologiques qui indiquent comment se fait la liaison entre le corps, l’esprit et la culture? Ainsi la culture façonne la représentation à l’intérieur du sujet et son comportement et l’acceptation des normes sociales.

Cet essai de Joseph Henrich ne laisse pas indifférent sur les conséquences de la culture sur notre évolution.

Vidéo avec Joseph Henrich