COVID 19: LES CONSÉQUENCES DÉLÉTÈRES DES RESTRICTIONS SANITAIRES DANS LES RÉSIDENCES POUR SÉNIORS EN FRANCE ET EN EUROPE

« J’espère que l’une des choses que nous apprendrons de cela est que lorsqu’une personne se rend dans une résidence, elle continue d’avoir le droit à une vie de famille et de décider de son quotidien.»(Adeline Comas-Herrera)

©Lisette Model (1901-1983), https://loeildelaphotographie.com/fr/

La pandémie Covid-19 est une crise sanitaire sans précédent que nous vivons depuis deux ans et nous sommes nombreux à avoir le sentiment de vivre la situation du film « Un jour sans fin « où un journaliste grincheux interprété par Bill Murray est condamné à revivre la célébration du jour de la Marmotte le 2 février au Canada! La crise sanitaire mondiale a commencé le premier trimestre 2020 voire selon certaines sources, au dernier trimestre 2019. La vaccination et les nouveaux traitements (à venir) sont des avancées majeures et prometteuses pour voir le bout de ce tunnel viral et infernal qui impacte la vie quotidienne, la santé physique et psychologique des populations. Si l’on n’est pas convaincu par la virulence de la Covid-19 et de ses redoutables variants, le site John Hopkins, la référence mondiale du suivi à base d’algorithmes et de Big Data, met en temps réel les données de la propagation du virus par pays. Les chiffres par le total des décès, des contaminations en cours sont vertigineux, et chaque jour le compteur Big Data s’affole. Le total des doses de vaccin administrées montre que le nombre de contamination baisse ainsi que la mortalité dans les pays qui ont un fort taux de vaccination. Dans la même approche Big Data, sur la France, il y a le site Covidtracker fondé par le jeune et talentueux ingénieur en informatique Guillaume Rozier.

22% de la population mondiale soit 1,7 milliards de personnes seraient atteints de troubles de la santé susceptibles de causer des complications en cas de contamination par le virus (se réferer au Center For Diseasse Control and Prevention, USA). L’âge et les comorbidités sont les principaux facteurs de risque. En 2020, avant la campagne de vaccination, dans note pays, 73% des décédés du virus étaient âgés de plus de 75 ans. La littérature scientifique rapporte que Les plus de 85 ans ont un taux d’hospitalisation 8 fois plus élevé que les 40/44 ans. C’est factuel sur le plan scientifique mais en faire des arguments de nature idéologique et politique restreignant les droits et la liberté des plus âgés est inacceptable. Et pourtant, c’est ce qui va être exposé maintenant à partir d’éléments de sociologie médicale et de psychologie médicale.

La sociologie médicale qui s’occupe des interactions entre la santé et la société ( le groupe et les institutions via les politiques de santé) permet un éclairage sur le vécu des résidents de maison de retraite. En se basant sur cette vulnérabilité factuelle des personnes âgées au virus, les pays ont développé à leur égard des stratégies « supposées de protection » qui ont été délétères pour eux et leurs proches.Dans les institutions que sont les maisons de retraite, en France les Ehpad, la mesure de protection généralisée fut et serait encore dans certains endroits le confinement absolu. L’interdiction des visites purement et simplement et la suppression des activités sociales permettant aux résidents de partager des moments conviviaux. La vie sociale à l’intérieur de l’institution qui permet les petits plaisirs de la vie et qui rassure leurs familles. Les résidents ont été séquestrés (ce mot est adéquat), et ce au prix de leur vie pour certains par syndrome de glissement et pour les autres au détriment de leur bien-être général.

Dans la littérature scientifique, il est répertorié trois effets délétères du confinement total chez les personnes âgées la sarcopénie, la dépression et le retard de la prise en charge des maladies chroniques. La souffrance psychique a été catalysée lors de la pandémie par la solitude, l’ennui, le sentiment d’inutilité ainsi que la peur d’être contaminé par le virus renvoyant à la peur de la mort. Et le syndrome de glissement évoqué précedemment.

En France, lors des confinements, nombre de résidents sont morts sans leurs proches à leur chevet. Le livre bouleversant de la psychologue Marie de Hennezel, l’Adieu Interdit » évoque ce lourd tribut des résidents d’Ehpad: « Je remets en cause la folie hygiéniste qui, sous prétexte de protéger les personnes âgées arrivées dans la dernière trajectoire de leur vie, impose des situations proprement inhumaines. », écrit-elle.

Une tribune collective intitulée « Libérons les Ehpad d’un principe de précaution poussé à l’extrême!» donne également le tempo et en voici de larges extraits: « Pour qui sonne le glas en Ehpad? Il sonne pour nos mères, nos pères, nos conjoints….Isolés car vingt minutes de «parloir» tous les quinze jours derrière un Plexiglas dans un espace commun surveillé, ce ne sont pas des conditions dignes ni une fréquence acceptable de visites, surtout pour des personnes souvent malentendantes, malvoyantes ou présentant des troubles cognitifs assez largement précipités par défaut de stimulation affective et intellectuelle depuis un an maintenant. Et ils ne sont pas pour autant protégés car le virus continue à entrer, et s’y ajoute le virus – non moins mortel — de l’enfermement et du sentiment d’abandon: le glissement…Dans ce huis clos, l’enfer, ce n’est pas les autres, c’est l’absence des siens. Et cet enfer est pavé de bonnes intentions, en l’occurrence le principe de précaution, illusoire tant il est vrai que n’existe pas de risque zéro. Il y aura toujours un variant, un intervenant imprudent…»

Outre la dangerosité du virus qui n’est plus à démontrer et qui nécessitait des mesures exceptionnelles, différentes d’un pays à un autre, pour protéger les populations, il y a le modèle institutionnel des maisons de retraite qui s’est révélé inadapté lors de cette pandémie et qu’il faut changer. Quand on lit la presse internationale et qu’on voit ce qui s’est passé dans d’autres pays, on s’aperçoit qu’il est obsolète et qu’il y a un manque criant de financement privé et public. Il n’y a pas que la France concernée par ces interdictions de visite et leurs conséquences tragiques. Des similitudes avec d’autres pays sont à noter. Ce n’est peut-être pas consolant pour les familles et les résidents de tout pays qui vivent au gré des restrictions (et/ou interdictions) mais qui sait si à l’avenir le droit à vieillir dans des conditions acceptables ne pourrait pas être saisi à l’échelon européen?

À ce sujet, un article traduit de l’espagnol par Patrick Moulin sur son site directeur des soins montre le sort peu enviable subi par les résidents pour personnes âgées dans les maisons de retraite en Espagne. La journaliste Maria Sosa Troya du journal El Paìs a interviewé Adeline Comas-Herrera qui a suivi en continu avec son équipe la mortalité dans les résidences pour personnes âgées dans 20 pays. Le titre de l’article « On est allé trop loin avec les restrictions d’accès aux proches dans les résidences pour personnes âgées » est éloquent en lui-même. Pendant la pandémie, quatre décès sur dix concernaient des résidents de maisons de retraite. Corroboré par un autre article poignant publié dans le journal La Croix qui fait état de 86 enquêtes préliminaires ouvertes en Espagne dès avril 2020 pour négligence après la mort de milliers de personnes âgées mortes dans leurs maisons de retraite. À méditer. D’autres pays pourraient-ils suivre l’exemple de l’Espagne?

Adeline Comas-Herrera analyse les dysfonctionnements qu’elle a observé dans ces 20 pays et ils s’appliquent en copié/collé à la France: « Le plus gros problème, ce sont les conditions dans lesquelles travaille le personnel. La seconde, l’infrastructure des centres. Et le troisième serait le manque de mécanismes non seulement de suivi, mais aussi de communication. Quant au personnel, vous êtes moins payé si vous êtes infirmier dans une résidence que dans un hôpital, avec le même niveau de qualification, et c’est la même chose pour les personnels auxiliaires [aides-soignants et autres personnels]. Dans presque tous les pays, il y a des pénuries et des difficultés pour recruter et pour retenir le personnel. Dans les pays nordiques c’est différent, mais dans presque tous les autres, le niveau de formation et de progression professionnelle est très bas. Cela fait que c’est très peu attrayant. En Angleterre, les maisons de retraite préviennent qu’elles ne peuvent pas garantir la qualité des soins parce qu’elles sont à un niveau trop bas de personnel.»

Et Adeline Comas-Herrera conforte l’effet délétère du confinement sur la psyché des plus fragiles résidents et les effets pervers de ce modèle institutionnel inadapté pour un suivi bienveillant des personnes âgées dans les maisons de retraite: « Il existe de plus en plus de preuves qu’un déclin cognitif s’est produit, en particulier chez les personnes atteintes de démence. Les sentiments de solitude, d’abandon et y compris les effets sur la santé ont augmenté en raison du confinement dans de petits espaces. Ils ont payé un prix très élevé. Les restrictions d’accès aux membres de la famille sont allées trop loin, surtout lorsque beaucoup ont été les premiers à se faire vacciner et ont tenu un rôle très important dans la santé émotionnelle des résidents. On ne leur faisait pas assez confiance, c’était un échec de ne pas leur donner un rôle au quotidien. J’espère que l’une des choses que nous apprendrons de cela est que lorsqu’une personne se rend dans une résidence, elle continue d’avoir le droit à une vie de famille et de décider de son quotidien. Dans la plupart des pays, il n’y a pas de mécanisme pour s’assurer que cela est respecté.»

Après ces larges extraits, s’il en a le temps, je suggère au lecteur de lire cette interview fort pertinente dans sa totalité sur le site: https://dsirmtcom.wordpress.com/2021/11/11/on-est-alle-trop-loin-avec-les-restrictions-dacces-aux-proches-dans-les-residences-pour-personnes-agees-el-pais/

Où en sommes nous aujourd’hui en France? la situation n’est encore guère brillante pour les résidents d’Ehpad. Le taux de contaminations au virus repart de plus belle, et nous sommes dans la cinquième vague. Et sur la décision de directeurs, certains établissements ont déjà fermé leurs portes et interdit les visites des proches! Combien sont-ils? C’est souvent rapporté dans la presse locale et il est impossible de connaitre les chiffres! Certainement du au fait que notre pays est fâché avec les Big Data et qu’il est un mille-feuilles administratif qui bloque toute information à faire remonter au plus haut sommet de l’état, empêchant toute action sensée.

Une troisième dose de vaccin est actuellement administrée aux personnes prioritaires dont les résidents d’Ehpad, les plus de 65 ans et les personnes fragiles. Désormais, la vaccinationa été élargie à toutes les tranches d’âge!

En attendant, comme le souligne sur Twitter l’une des cofondatrices du Cercle des proches aidant en Ehpad (CPAE), et fille d’un résident octogénaire mort des conséquences d’un syndrome de glissement : « Malgré les trois doses, la vie n’a jamais repris son cours normal dans de nombreux Ehpad qui restent des zones de non-droit, des lieux de privation de liberté où les familles sont tenues à l’écart.»

Sabrina Delery, l’une des fondatrices du Cercle des proches aidant en Ehpad, (CPAE) répond au journal Atlantico au sujet d’une lettre ouverte pour alerter sur l’état de la situation dans les EHPAD: « Ce que l’on redoute c’est que ces personnes qui ont survécu aux vagues de Covid soient victimes de glissement, c’est-à-dire des conséquences de l’isolement et du manque d’interaction. Il nous semble inacceptable de reconfiner les résidents, d’autant qu’on nous avait promis que cela ne serait pas le cas. Cela se fait sans débat et sans prévenir les familles. Tous nos combats de ces derniers mois passent à la trappe. Nous craignons une généralisation de cette tendance au reconfinement. Ce qui est le plus scandaleux, c’est l’inégalité de traitement. On entend beaucoup parler de thés dansants qui deviennent des clusters. Et on a simplement demandé aux cas positifs de faire attention, sans les reconfiner. En EHPAD, malade ou pas, on enferme tout le monde. Les EHPAD sont devenus des prisons à 3000 € par mois. Les glissements tuent plus que la Covid en EHPAD. Nous sommes cinq cofondatrices dans le CPAE, trois d’entre nous ont perdu un parent de glissement pendant la crise sanitaire.»

La pandémie a révélé dans de nombreux pays européens la maltraitance déjà latente envers les personnes âgées dans le cadre institutionnel de la maison de retraite. Elle ne date pas d’hier. J’avais déja écrit sur ce blog, bien avant la pandémie une recension d’un livre écrit par la pétulante octogénaire Christie Ravenne « Gagatorium, quatre ans dans un mouroir doré ».

Et si le problème de fond sociétal était celui de l’âgisme qui explique en partie ce désintérêt envers les personnes âgées dans les résidences pour séniors? Et expliquerait ainsi en partie leur sort qui laisse indifférent l’opinion publique et ainsi contribue à fermer les yeux sur leur maltraitance. Et l’enfermement est une maltraitance. Il ne fait pas bon d’avancer en âge, de vieillir en France et en Europe en général. Changeons notre regard sur le vieillissement et déconstruisons l’âgisme.

De la gaité et du dynamisme chez ce couple de séniors qui montre qu’avancer en âge n’est pas une maladie.

AUTOUR DU FILM HOLY SMOKE: UNE HISTOIRE D’EMPRISE MENTALE

La déprogrammation fait usage de la force en enlevant et en séquestrant l’adepte pour le forcer à abjurer ses nouvelles croyances jugées erronées ou dangereuses.

Sorti en 1999, le film Holy Smoke de la réalisatrice Jane Campion est un film troublant pour ceux qui s’intéressent aux sectes. Il évoque la difficulté de déconditionner une personne sous l’emprise d’une religion marginale (ou secte) ou de croyances religieuses. Évaluer le degré d’emprise ou l’adhésion nocive à des croyances spirituelles (ou autres), avec perte du libre arbitre, notion très subjective admettons-le, est difficile à évaluer. Ajoutons y la notion d’emprise mentales, et le tpur est joué. Comment définir les critères d’un groupe totalitaire comme une secte?

Holy Smoke met en présence deux protagonistes: Ruth (incarnée par Kate Winslet),  une Américaine convertie à un syncrétisme religieux new age et hindouiste, et un déprogrammeur, P.J Waters (joué par Harvey Keitel). Au cours d’un voyage en Inde, Ruth, tombe sous l’emprise d’un gourou prénommé Baba. Inquiète par son changement d’attitude et ses nouvelles croyances opposées à l’éducation religieuse qui lui avait été inculquée, sa famille demande à un déprogrammeur P.J Waters, de faire revenir la jeune femme à la raison, de la déconditionner.   On assiste dans ce film à des scènes de deprogramming où P.J Waters séquestre Ruth, emploie des méthodes coercitives ( physiques et morales ) pour l’inciter à quitter la secte de Baba et soigner sa psyché endoctrinée. Tombant amoureux de la jeune femme, il échoue dans sa mission,  et ses certitudes seront bouleversées. Ruth restera en Inde chez Baba.  

Le film est étrange et déstabilisant en dehors de l’histoire d’amour entre un homme et une femme, et des scènes torrides qui y sont liées. On peut se demander si Ruth est vraiment aliénée à ce groupe religieux marginal, si elle joue de ses charmes pour éviter la coercition mentale et physique employée par Waters pour faire retomber la pression. Holy Smoke est d’abord une fiction mais Jane Campion s’est inspirée de faits réels fort courants dans les années 1990.   L’identité du gourou Baba est à peine déguisée. Il a réellement existé et est mort en 2011. C’était un gourou de Puttaparthi (nord de l’Inde), faiseur de miracles. Il comptait cent millions d’adeptes dont beaucoup d’Occidentaux en quête de recherche spirituelle. Les enseignements de Baba étaient un syncrétisme d’Hindouisme et de Christianisme. Du New Age pur jus. Baba s’était autoproclamé à 14 ans la réincarnation de Saï Baba de Shirdi, un saint de l’Hindouisme mort en 1918. Notre bon Baba de Puttaparthi avait soi-disant la capacité de matérialiser des objets symboliques, de l’or, des bijoux et de la cendre sacrée devant ses adeptes. Ses devises étaient des plus louables: « aimer tout le monde, servir tour le monde, aider toujours, ne jamais blesser.». C’est ça la force de l’appel des sirènes des religions marginales: le développement de la spiritualité supposée irréalisable dans les religions traditionnelles. La séduction à partir de bons sentiments et la promesse d’une vie dans l’Au-Delà paradisiaque, ou bien encore celle d’une meilleure réincarnation.

En 1999, coup de théâtre! L’Unesco annonce qu’elle retire tout partenariat avec l’association de Satya Saï Baba, en raison d’actes de pédophilie perpétrés par le gourou. Ces actes n’ont jamais été prouvés par voie de justice mais on trouve sur le net de nombreux témoignages d’Occidentaux, relayés notamment par le GEMPPI.

Baba a été accusé de charlatanisme. Il réalisait des tours de magie en les faisant passer pour des miracles. Réalisant la supercherie, certains adeptes se sont détournés de lui. De reconnaitre que pour les gens de son village, il s’est montré un bon samaritain. Il a créé un véritable trust, et la fortune de « Babaji » (saint homme) a été estimée à 170 millions de dollars.

Cette fortune provenait essentiellement des dons des adeptes occidentaux en quête de spiritualité. Avec cette fortune, il a fait construire une ville moderne et un hôpital où il est mort. Ses centres d’enseignement pour Occidentaux étaient décrits comme des villages comparables à ceux du Club Med. Distributions gratuites et à foison de glaces, et buffet luxuriant à l’Occidentale.

La face obscure de Baba à l’instar des deux visages de Janus montre qu’il était un gourou, terminologie culturelle en Inde, mais en Occident, elle renvoie à une personnalité totalitaire (et charismatique) comme on peut l’observer dans les groupes sectaires. Il a été rapporté que certains de ses adeptes avaient subi un conditionnement mental à partir d’E.M.C (état modifié de conscience). C’est une pratique de manipulation bien connue, et dans les grands rassemblements, les individus sont particulièrement suggestibles. Les états d’auto-hypnose durables peuvent favoriser des hallucinations individuelles et collectives.

L’autre versant du film est celui d’une spécialité qui est celle du « déprogrammeur de sectes ». Cette pratique controversée est apparue aux États-Unis à la fin des années 70, en plein boum du New Age, foisonnant de nouveaux mouvements religieux (NMR). La déprogrammation fait usage de la force en enlevant et en séquestrant l’adepte pour le forcer à abjurer ses nouvelles croyances jugées erronées ou dangereuses. La coercition physique, ni plus ni moins.

Comment a-t-on pu concevoir une telle une méthode, ayant pignon sur rue, à base de coercition mentale et physique pour sortir les gens des groupes sectaires?

Les parents qui se tournaient vers les déprogrammeurs ont été séduits par ces méthodes d’exfiltration et de déconditionnement suivies de re-conditionnement. Comme si le cerveau d’une personne était programmable à l’instar d’un ordinateur. La technique était présentée sous le masque d’une méthode scientifique agréée officiellement.

Le deprogramming s’est développé sans contrôle jusqu’en 1980. Pour Anton Shupe et Susan E.Darnel, la théorie du deprogramming est pseudo-scientifique. À leur début, ces spécialistes des sectes, intervenaient en évoquant leurs actions comme de la déprogrammation. L’idée reposait sur le postulat de l’endoctrinement, du lavage de cerveau subis par les adeptes. Cela supposait que « les jeunes convertis étaient incapables de gérer leur propre vie et de prendre des décisions » (Shupe et Bromley 1980). Les premiers exfiltreurs de sectes pensaient que l’opinion publique plébiscitait leurs méthodes. Ils cherchaient à restaurer la personnalité antérieure de l’adepte, et leurs méthodes reposaient sur la coercition mentale et physique. Elles étaient justifiées comme «un mal nécessaire ou une réponse appropriée à une crise sociale et mentale» (Delgado, 1977, 1984). Finalement, pour les chercheurs en sciences sociales, la déprogrammation fût perçue comme de la répression spirituelle.

La plupart des chercheurs en sciences sociales se sont opposés au développement du rôle interprétatif et pseudo-scientifique de la déprogrammation en santé mentale. Depuis 1990, il n’y a quasiment plus d’enlèvements par les déprogrammeurs. Ils ont été remplacés par des consultations et des programmes de départ volontaire des adeptes de ces sectes: l’exit counseling, plus efficace et moins controversé que la déprogrammation.

Les réussites des Exit Counseling (conseillers de sortie) reposent sur les processus de changement d’attitude connu en psychologie sociale, la théorie de l’engagement et la modification comportementale. Mais « ces conseillers en sortie » continuent de décrire leurs succès en termes de contrôle mental et de personnalité réorganisée. Si leurs méthodes sont critiquées par les sociologues de la religion, elles auraient plus la faveur des professionnels de la santé mentale. Sans qu’on en sache plus. Probablement par des béhavioristes et comportementalistes.

Un grand nombre des techniques pour faire sortir quelqu’un d’une secte proviennent d’un certain Joe Szimhart. Il a été impliqué dans 300 cas dont 10% d’exfiltrations forcées. En 1991, il a arrêté ces deprogrammings forcés en raison d’accusations criminelles portées contre lui lors de l’échec d’une déprogrammation dans l’Idaho.  Une profession lucrative lorsqu’on sait que les honoraires de Szimhart en 1991 se situaient entre 300 et 400 dollars par jour. Un quart seulement de ses consultations par téléphone étaient gratuites.

 Le sociologue Kent a interrogé des centaines d’adeptes, d’ex adeptes, des membres de leur famille qui  avaient été concernés par la déprogrammation. À cette époque, les déprogrammations forcées étaient fréquentes. Les parents qui faisaient appel aux déprogrammeurs croyaient sincèrement que leurs enfants étaient victimes d’un lavage de cerveau du à certaines techniques totalitaires attribuées aux religions marginales.

Il faut remettre la notion de lavage de cerveau dans le contexte des années 70. Cette notion a marqué l’esprit de l’opinion publique par des faits divers médiatisés comme l’affaire Charles Manson et l’assassinat de Sharon Tate, la compagne de Polansky et celle de Patricia Hearst, fille d’un magnat de la presse, kidnappée qui va tomber amoureuse de son ravisseur. Et en 1978, il y a eu l’assassinat suicide de Jim Jones et de ses disciples à Jonestown (Guyana, colonie britannique). Jim Jones était le pasteur d’un groupe religieux d’inspiration protestante qui avait fondé le « Temple du  peuple », une colonie agraire. Il mena des centaines d’adeptes dont 300 enfants dans un suicide collectif au cyanure. La thèse de l’assassinat est mêlée à celle du suicide collectif dans cette tragédie.

Toutes ces affaires médiatisées ont contribué à ancrer dans l’esprit du public la notion de groupe religieux dangereux et liberticide, et permis aux déprogrammeurs de première génération de proposer leurs services pour aider les parents, victimes indirectes de ces religions marginales. Le remède fût parfois pire que le mal. De nombreuses personnes furent brisées par les techniques de déprogrammation. Une approche pseudo-scientifique à la violence égale aux techniques d’endoctrinement des groupes totalitaires. Les personnes étaient privées de sommeil et surveillées en permanence par les déprogrammeurs. Le harcèlement était incessant à la manière des interrogatoires policiers. Les victimes étaient poussées à bout dans leurs retranchements psychologiques, et à un certain moment craquaient en faisant repentance.

L’un des indices de succès du déprogramming, interprété comme un signe de la libération de la personne (comme s’il s’agissait d’un exorcisme) était le « soulagement émotionnel » de la victime. Elle a enfin retrouvé la raison!

Quelques témoignages, relatés de-ci de-là, montrent la brutalité des méthodes censées rééduquer la personne qui était supposée avoir subi un « lavage de cerveau ». Entre autres, celui de David Moore, adepte de Hare Krishna à Los Angelès, qui fut enlevé et séquestré dans une chambre de motel à Chula Vista (Californie). Il fût malmené par un déprogrammeur commandité par ses propres parents, qui selon lui, l’a battu et harcelé mentalement, torturé avec de la glace sur le corps jour et nuit afin de lui faire renier ses croyances religieuses.

Une adepte de Moon, Sherri, 26 ans fût séquestrée chez elle pendant 75 jours avant de pouvoir s’échapper. Les fenêtres avaient été scellées et les serrures changées et fût soumise à l’Inquisition par les déprogrammeurs. Sans résultat.

Brian Sabourin, un adepte de Moon, vécut la même épreuve qui se solda par une dépression.

Dans les années 80, Le psychiatre Robert Jay Lifton recommande de bannir la terminologie de lavage de cerveau. Ce terme a engendré beaucoup de confusion. Robert Jay Lifton, dans son ouvrage « Psychologie du totalitarisme » a dégagé huit critères permettant d’évaluer le totalitarisme idéologique et sa mise en oeuvre dans des groupes, institutions, etc.

Robert Jay Lifton s’est illustré dans l’étude des méfaits de la guerre sur la psyché humaine. En 1961, il s’est penché sur la manipulation mentale pratiquées par les sectes ou la Chine maoïste. Il a créé le terme de « Though-Terminating cliché ». Il s’agit de phrases, d’aphorismes ou de notions aptes à empêcher une réflexion d’aboutir. C’est un procédé rhétorique de manipulation utilisé régulièrement pour souder une société, une communauté religieuse. C’est un raisonnement fallacieux.

Le psychologue Edgard.H.Schein a posé le problème de l’endoctrinement généralement accepté dans notre culture et celui des prisonniers de guerre américains en Corée poussés par leurs geôliers à devenir communistes. Il s’est interrogé pour savoir si la méthode tient au contenu de l’endoctrinement ou bien à la persuasion coercitive. « Dans sa structure fondamentale, la persuasion coercitive chinoise n’est pas tellement différente de la persuasion coercitive dans les institutions de notre société dont le but est de modifier les croyances et les valeurs fondamentales.»  Pour Shein, les techniques de « lavage de cerveau » dans les camps de prisonniers ont généralement été inefficaces. Elles n’obtiennent que la modification du comportement sur le court terme. Son point de vue a été critiqué par ceux qui allèguent une modification profonde de la psyché dans le cas des techniques prosélytes utilisées dans les religions marginales ou groupes totalitaires. Edgar Shein reconnaît la difficulté de discerner la coercition acceptée et la coercition subie. L’information reste encore le meilleur moyen de prévention sur les techniques de prosélytisme des groupes totalitaires.

Après, le degré d’emprise mentale avec celle de la perte du libre arbitre reste à définir, et  c’est subjectif. Si l’on aide un adepte à sortir d’une secte, comment l’aider à se reconstruire en sachant qu’il est impossible de retrouver sa personnalité antérieure?  L’ex-adepte doit pouvoir s’insérer dans la société et vivre comme tout le monde.

Le métier de déprogrammeur a changé depuis ses débuts. En 1988, un ancien adepte de Moon,  Steven Hassan a créé le concept d’exit-counseling, exfiltreur de secte. Il avait lui-même subi un deprogramming qui l’avait laissé sur le carreau. Il a quitté la secte mais l’esprit en miettes: « Je comprends que mes parents m’aient fait subir ce qu’on appelle « un deprogramming »mais je n’en suis pas sorti indemne d’une certaine façon, ils ont utilisé les mêmes armes que la secte. » Pendant des années, il mettra au point une méthode basée non sur la contrainte mais sur le dialogue avec la famille et l’adepte. Un exit counseling réussi « est le fruit d’un long travail en amont et d’une collaboration étroite avec les proches de la victime. » Steven Hassan est à la tête d’une véritable entreprise, le Freedom Of Mind Resource Center (Massassuchets). Il a exfiltré des centaines de personnes.

Et l’exit counseling en Europe?

Il existe en Italie et a été introduit en France depuis quelque années par un avocat. Il a été utilisé, notamment, avec une partie des « reclus de Monflanquin ». L’affaire se termina par la condamnation à dix ans de prison du gourou Thierry Tilly. L’exit counseling est très peu connu en France. Il est coûteux (parfois plus de 20 000 euros), et il serait mis en oeuvre des techniques de psychologie comportementale.

L’équipe, selon le Nouvel Obs, se compose de cinq personnes: un détective, deux psychologues, un psychanalyste et un avocat. Sous la supervision d’un avocat chargé du respect du cadre légal. « L’intervention se monte comme une interpellation dans le milieu judiciaire », raconte un gendarme en contact avec le groupe. Cette technique étant confidentielle en France, il est de bon aloi d’être dans la suspension du jugement tout en s’interrogeant de savoir s’il n’y a pas d’autres méthodes prônées par les professionnels de la santé mentale pour aider les victimes à sortir du piège de l’emprise mentale. Voilà l’état des lieux de l’exit counseling d’aujourd’hui, et on ne dispose pas suffisamment de données pour évaluer l’efficacité et le bien fondé de cette méthode sur le plan de la psyché. « Le totalitarisme veut atteindre la racine même de la pensée et de la sensibilité, tuer la source de l’indépendance intellectuelle et morale en chaque individu…il veut se substituer à nous en chacun de nous, régner en maître à l’intérieur des consciences.» (Jean-François Revel).

Holy Smoke de Jane Campion reste un film sur les incertitudes de la spiritualité, le choix des croyances religieuses et le libre arbitre, et sur la manipulation mentale. Nous sommes tous manipulés et tous manipulateurs.

Sources:
http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20140716.OBS3843/l-exit-counseling-ou-comment-exfiltrer-les-adeptes-des-sectes.html http://www.cicns.net/Deprogramming.htm
http://fr.metrotime.be/2015/03/03/must-read/le-gourou-dune-secte-a-convaincu-400-hommes-de-se-castrer/ http://ns4005993.ip-192-99-13.net/saibaba1.htm

http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMAnalyse?codeAnalyse=1061 http://derive-sectaire.fr/aider-quelquun-a-sortir-dune-secte/2243-2/          

AU SUJET DU RAPPORT DE LA MIVILUDES (2021).

Depuis de nombreuses années, les dérives sectaires sont dans le champ de la santé et de la psychothérapie.

©NBT

Le dernier rapport de la MIVILUDES, s’étendant sur la période 2018/2020, m’a inspiré un ensemble de réflexions sur mon expérience passée dans le milieu associatif qui lui est lié et que j’ai côtoyé de nombreuses années. Certaines personnes avec lesquelles j’ai travaillé sont décédées mais l’héritage de leur engagement contre les dérives sectaires demeure profondément ancré en moi.

Mes études universitaires de psychologie clinique (3 °cycle) ne m’ont pas donné « la science infuse » sur la mécanique des sectes pour reprendre le titre du livre du psychiatre Jean-Marie Abgrall (à lire en lecture de fond pour tous ceux qui ne le connaissent pas). S’occuper des dérives sectaires et notamment de celles des psychothérapies est une école de la modestie car il est facile de verser en tant que psychologue dans la pseudo-science et les thérapies qui peuvent aggraver les maux de la psyché! Être titulaire d’un diplôme ne garantit pas l’éthique ni un niveau acceptable de connaissances scientifiques mises à jour régulièrement pour éviter les dérapages! Le « primum non nocere » emprunté au serment d’Hippocrate devrait être également le mantra de tout psychologue en charge d’une patientèle!

Un petit historique sur la MIVILUDES s’impose même ce qui suit enfonce des portes ouvertes! Il et intéressant de voir comment l’idée de dénoncer les dérives sectaires s’est imposée. Dans les années 1970, les dérives sectaires étaient des phénomènes marginaux, attribués avec une certaine bienveillance à la contre-culture et au libre choix de sa spiritualité. C’était la fameuse vague du New-Age. Ce sont des drames familiaux, liés aux sectes, qui ont suscité le développement du milieu associatif. En 1974, l’ADF (UNADFI depuis 1982) fut créée par Guy et Claire Champollion, suite à l’embrigadement de leur fils de 18 ans auprès de la secte MOON. Roger Ikor, lauréat du prix Goncourt 1955, dont le fils s’était suicidé sous l’emprise du zen macrobiotique en 1978 fonda en 1981 le CCMM (le Centre contre les Manipulations Mentales). Devant l’ampleur du phénomène, les associations souhaitaient un organisme dévolu aux sectes. Il fut créé en 1998 la MILS (La Mission interministérielle de lutte contre les sectes). Il semblerait que ce ne soit pas une création originale mais un concept remis au goût du jour pour les besoins de la cause anti-sectaire, sorti d’un carton des archives administratives des années 40. J’ai eu deux témoignages fiables à ce sujet, mais comme Google et les autres moteurs de recherche restent muets comme des carpes, impossible de confirmer ou d’infirmer ces allégations.

Soulignons un tournant majeur contre les dérives sectaires avec la promulgation de la loi du 12 juin 2001 dite la loi About-Picard tendant à renforcer la prévention et la répression des mouvements sectaires portant atteinte aux droits de l’homme et aux libertés. Cette loi se centre sur l’emprise mentale au coeur des dérives sectaires.

En 2002, la MILS est devenue MIVILUDES attachée au cabinet de premier ministre. Et par décret du 15 juillet 2020, la MIVILUDES a été rattachée au Ministère de l’intérieur. À l’heure d’aujourd’hui, il est impossible de savoir si ce rattachement sera salvateur pour réduire les risques sectaires. Est-ce que cela va améliorer la prise en charge des victimes et faciliter des décisions judiciaires pour dénoncer un mouvement sectaire? Est-ce uniquement un transfert d’un service à un autre? Ou-est-ce encore une complication administrative type mille-feuilles dont la France a le secret? L’avenir nous le dira mais je suis sceptique.

Le dernier rapport de la MIVILUDES liste les partenariats avec des ordres professionnels dont la CNOCD (Conseil national de l’ordre des dentistes), le CNOM (Conseil national de l’ordre des médecins), le CNMOK (conseil national de l’ordre des masseurs-kinésithérapeutes), le CNOP (Conseil national de l’ordre des pharmaciens), le CNOSF ( conseil national de l’ordre des sages-femmes). Ces partenariats sont appréciables mais il est fort regrettable que les psychologues n’aient pas été cités. Lors du remaniement du titre de psychothérapeute en 2012, des fédérations de psychologues comme la FFPP (Fédération Française des Psychologues et de Psychologie) avaient été consultées. Et certains psychologues, en relation avec le milieu associatif, ont fait et font encore du bénévolat en rencontrant les familles de victimes ou les victimes. Coucou la MIVILUDES, pensez à cette profession complémentaire à toutes celles qui figurent dans votre rapport!

Deux tableaux publiés dans ce dernier rapport montrent les domaines touchés par les dérives sectaires. Depuis de nombreuses années, elles sont dans le champ de la santé et de la psychothérapie et il est fort salvateur que des médecins aient pris conscience de l’ampleur du phénomène; ce qui n’était pas le cas il y une dizaine d’années. Certains médecins sont fort actifs sur les réseaux sociaux au sujet du complotisme et de Qanon qui se sont accentués avec la pandémie et des médecines alternatives.

Certaines thématiques listées par la MIVILUDES ne datent pas d’hier, et elles se sont aggravées. En 2006, on parlait du reiki, des enfants indigo de la kinésiologie, des stages de jeûne et du néochamanisme (dans lequel j’ai été impliquée directement avec l’ayahuasca) dans le rapport de 2006. Le rapport évoque parmi ses sujets d’inquiétude le Chindaï et le coaching. J’avais déjà noté dans un article d’Exmed, en 2007, les dérives de la psychologie positive avec la notion de « coach de vie ». Pour dire que ça ne date pas d’hier et que le mal s’est répandu comme une tâche d’huile.

Il est difficile de sortir d’un groupe sectaire ou de se défaire de l’emprise mentale! La meilleure action reste la prévention, et dans ce domaine, il faut citer le site Prevent Sectes qui fut une mine d’informations en son temps. Il fut animé par Mathieu Cossu à partir de 1998. Il a été fait Chevalier de la légion d’honneur le 19 janvier 2007 pour son engagement sans égal envers les victimes. À la suite d’un procès (j’étais présente) dont les sectes ont le secret pour contrer ceux qui les dénoncent, Mathieu Cossu a arrêté son activité de webmaster. Le lien vers le site a disparu quand j’ai écrit ce post,et par hasard en faisant d’autres recherches pour un autre sujet, j’ai pu récupérer sa nouvelle adresse: https://prevensectes.me/. C’est une base de données appréciable, et on voit que les mêmes charlatans qui sévissent aujourd’hui étaient déjà cités dans les années 2000! C’est le travail d’un engagement de plusieurs années qui reste et qui est fort utile aux nouveaux bénévoles qui ont pris le relais. Il reste toutefois des difficultés à accéder à l’intégralité du site au prétexte du droit à l’oubli! Je veux bien mais faut-il tout recommencer tout à zéro? Par contre, de s’étonner que restent encore les critiques ad hominem qui descendent en flamme le webmaster retraité. Repetita bis, coucou la MIVILUDES!

Malgré le fait qu’il ne soit plus mis à jour, si vous voulez vous documenter sur les dérives de la psychothérapie, allez sur le site de l’association Psychothérapie Vigilance. Il reste toujours une bonne base d’articles dénonçant les dérives des « dérapeutes » de la psychothérapie.

Au fil des ans, le rapport de la MIVILUDES dépasse le stade de l’artisanat de ses débuts que j’ai connu, et j’ai parfois l’impression qu’on a effacé un travail collectif passé sans linéarité avec le présent. Juste une impression personnelle!

L’expansion des réseaux sociaux permet de diffuser des informations sur les dérives sectaires, et c’est un point extrêmement positif. L’un des comptes twitter le plus actif et pertinent est celui de Grégoire Perra, professeur de philosophie et lanceur d’alerte sur les écoles Steiner-Waldorf et l’Anthroposophie. Avec Élisabeth Feytit, il a écrit le livre « Une vie en anthroposophie, la face cachée des écoles Steiner-Waldorf. Grégoire Perra tient également un blog où l’on peut trouver des informations sur les dérives sectaires de l’anthroposophie.

En conclusion, concernant la nature des sectes, je cite le regretté père Jacques Trouslard que j’ai souvent rencontré pour mes recherches: Exactement. Je crois que les sectes se ressemblent comme des sœurs jumelles, des fausses jumelles, dizygotes ou bivitellines, si vous le désirez. En ce sens qu’entre elles, il n’y a pas de différence de nature, mais seulement une différence de degré. Pourquoi ? Parce que ce qui caractérise une secte c’est « sa nature coercitive », à savoir la manipulation mentale qui porte gravement atteinte à la dignité et à la liberté de la personne humaine. Bien entendu, certaines sectes peuvent être plus dangereuses les unes que les autres. Mais je me méfie de la classification de secte absolue qui risquerait de faire oublier ou de négliger les petites sectes, dangereuses elles aussi, quoiqu’à un degré différent .

Les dérives sectaires, un vrai problème qui va de pair avec l’inculture scientifique. « Malheureusement, La désinformation prospère avec cette inculture scientifique au fil des années. Déjà, lors de son audition au sénat en 2013 sur les dérives thérapeutiques et les dérives sectaires, j’avais relevé dans un média mainstream ces propos du professeur Loïc Capron : « il existe une forme de laisser-aller intellectuel qui ne résiste plus aux assauts de la charlatanerie.» Nous sommes en 2021 et c’est toujours pertinent!»

That’s all folks!

Bande Annonce sur Wild Wild Country, un documentaire fabuleux sur Osho. À voir Sur Netflix!

https://fr.wikipedia.org/wiki/Lutte_antisectes_en_France

LA RÉALITÉ VIRTUELLE DANS LA VIOLENCE DOMESTIQUE: POURQUOI PAS?

Ce type de dispositif virtuel a déjà été testé à la prison de Taragone en Espagne.

Photo de cottonbro sur Pexels.com

Ma curiosité a été piquée par la diffusion, au 20H de TF1, d’un reportage sur un casque de réalité virtuelle réservé aux auteurs de violences conjugales. Pourquoi pas? Après tout, la réalité virtuelle fait partie de l’arsenal des thérapies modernes. Elle consiste en l’utilisation de plates immersives comme des visio-casques et autres supports high-tech permettant de créer des environnements virtuels créés par ordinateur pour « traiter des individus souffrant de troubles physiques et mentaux. Par exemple, les troubles anxieux. Donc cette annonce sur un casque de réalité virtuelle pour les auteurs de violences conjugales n’a rien d’étonnant et pourrait s’avérer un dispositif prometteur.

Il sera mis en place à partir du mois d’octobre. Son objectif est de limiter la récidive et sera testé sur une trentaine d’auteurs condamnés pour violences conjugales, suivis en milieu ouvert et sur la base du volontariat. Six détenus à Villepinte, dix à Lyon et 12 à Meaux. C’est la chancellerie qui a sélectionné les profils à risque de récidive. Par contre, sont exclus de l’expérimentation les détenus consommant des médicaments trop fort (je n’ai trouvé aucune précision à ce sujet), ceux alcooliques ou présentant des troubles psychiatriques sévères.

Le matériel virtuel a été mis au point par la jeune start-up lyonnaise Reverto qui veut lutter contre les discriminations et les risques psychosociaux. Le sexisme ordinaire. Cette start-up a reçu le prix de l’innovation Preventica. Bravo pour l’esprit d’entrepreneuriat mais voyons quels sont les points forts et ceux qui sont faibles dans cette prise en charge des violences conjugales.

Cette réalité virtuelle dite immersive (VR) induit des illusions perceptives de propriété de tout de tout le corps même si le corps virtuel ne correspond pas au genre, morphologie du participant. Avec cette réalité immersive, autrui devient « JE ».

Quel est le protocole de l’usage de ce casque virtuel supposé diminuer les récidives? Pendant une dizaine de minutes, avec son casque, le spectateur se retrouve immergé dans l’environnement d’un couple qu’il voit évoluer sur plusieurs années: l’attente du premier enfant, un diner ordinaire, un repas entre amis. Lors des sept séquences, la violence s’installe en crescendo. Tous les aspects de la mécanique des violences conjugales sont décortiqués: violence verbale puis physique, isolement, emprise mentale, etc.

Dans cette réalité virtuelle, le spectateur est invité à se mettre tour à tout dans la peau du conjoint violent, de la compagne et de l’enfant. Le but serait chez l’auteur des violences conjugales de susciter de l’empathie et une prise de conscience envers la compagne et l’enfant. Le principe de « cette réalité virtuelle qui ne se présente pas comme une thérapie »(du moins en France) repose sur le pouvoir de l’empathie et du vécu émotionnel. « Notre but n’est pas de traumatiser les gens, mais de provoquer une prise de conscience, explique Guillaume Clere, le concepteur de ce projet. Nous parions sur le ressenti. Nous pensons que la prochaine fois que la personne sera confrontée à une situation de harcèlement sexiste, le vécu émotionnel va remonter. Elle va se souvenir de ce qu’elle a vécu virtuellement et sera donc en état de mieux comprendre ce que les autres vivent réellement ».

Ce type de dispositif VR a déjà été testé à la prison de Tarragone en Espagne sous le label de VRespect de la société Virtual Bodyworks. Son directeur médical, Mavi Sanchèz, spécialiste en neurosciences, explique que les..« interventions renforcent les fondements de l’empathie comme l’amélioration de la capacité de l’agresseur à reconnaitre les émotions de sa victimes.» Et le réalisateur technique de Virtual Bodyworks s’est inspiré du jeu et des techniques hollywoodiennes.

Sur ce dispositif catalan, une étude intitulée « Les délinquants se mettent à la place de la victime dans la réalité virtuelle: impact du changement de perspective dans la violence domestique a été publiée dans la revue Nature en février 2018.

Cette étude (incluant une approche bayesienne) permet de reproduire sans danger pour le participant et dans le respect des règles de l’éthique la fameuse étude sur l’obéissance de Stanley Milgram. Il a été démontré que les auteurs de violence domestique présentent des stéréotypes et des distorsions cognitives concernant les femmes.

Comment s’est déroulée cette expérience espagnole ? Un groupe d’auteurs de violence domestique (N= 20) et un autre témoin sans antécédents de violence (N=19) ont assisté au même film virtuel. Les facultés de reconnaissance des émotions des participants ont été évaluées avant et après l’expérience virtuelle. Les résultats ont démontré que les délinquants peinaient à reconnaitre la peur sur les visages féminins et que les visages craintifs pouvaient être perçus comme des signes de contentement.

Le déficit de reconnaissance de la peur constatée dans le groupe des délinquants est conforme à plusieurs études qui ont montré une telle carence dans des états émotionnels négatifs dans des populations violentes. Il faut aussi rajouter que cette faible capacité à reconnaitre la peur englobe d’autres compétences sociales. Certaines régions du cerveau telles que l’amygdale pourraient être concernées.

Les auteurs de l’étude soulignent les limites de cette technologie virtuelle. Elles sont explicites dans leur message en fournissant des informations verbales plutôt qu’une expérience réelle et pourrait donc être moins performante si le délinquant a une faible capacité d’imagination ou est faiblement motivé. Et peut-être aussi dans le cas de certains détenus qui peuvent simuler l’empathie, les émotions sans véritable prise de conscience de cette violence qu’ils ont exercé envers leur compagne.

Quels sont les résultats de cette expérimentation espagnole? Sur les 184 auteurs de violences conjugales qui ont suivi pendant quatre ans ce programme, 22% ont chuté au cours de la phase virtuelle contre 6% qui ont suivi une rééducation classique. C’est incontestablement prometteur.

À côté de cela, les auteurs de l’étude publiée dans Nature ont cerné les limites de cette immersion en réalité virtuelle, et ils notent que des recherches futures devraient porter sur d’autres variables dont les traits de personnalité, la psychopathologie et la contagion émotionnelle.

L’utilisation de la VR est moins connue dans le contexte de la criminologie et de la psychologie légale, et sur ce point l’expérimentation française inspirée par l’expérience espagnole est à suivre avec grand intérêt. Il faut noter que ce type de technique a été utilisé avec des pédophiles. Jusqu’à ce jour, on connait surtout la VR dans le traitement des phobies, notamment au Canada.

Les études utilisant la RV dans un but psychothérapique s’appuient largement des postulats théoriques et méthodologiques des thérapies comportementales et cognitives (TCC). Elles sont basées succinctement résumé sur le conditionnement classique, le conditionnement opérant et conditionnement social avec comme noyau central des stratégies d’exposition, du moins dans les troubles anxieux.

Alors pourquoi pas la réalité virtuelle pour les auteurs de violence domestique? Mais on regrette que les médias n’aient pas interviewé pour l’instant les scientifiques du projet français. Certes, le garde des sceaux et le fondateur de la start-up Reverto Guillaume Clere, journaliste et réalisateur talentueux, ont présenté à grand renfort de tambours cette approche inédite, et elle est à suivre de très près. Mais j’aimerais également connaitre sur ce sujet le sentiment des médecins, psychiatres et psychologues qui ont charge les victimes de violence domestique, et qui ont l’occasion de rencontrer leurs agresseurs.

Vidéo sur la thérapie virtuelle